Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 75 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Visage de dame

Il y a des arbres, des fleurs, un chien, des chèvres, le soleil, le paysan et moi, et la mer au loin ; et nous tous ensemble convenons que le passé n’existe plus.

VI

Je vois la nature à ma façon. Je pense à ceci en regardant une grande chèvre dans les oliviers. Elle mordille, bondit. Virgile, pensai-je. Jamais l’idée de peindre ou chanter cette chèvre ne me fût venue.

Virgile prouve que l’on peut en faire quelque chose. Je la regarde donc. Elle cesse aussitôt d’être chèvre — et l’olivier cesse d’être olivier. Ici commence moi — c’est-à-dire un regard que je voudrais bien définir.

 

VISAGE DE DAME

 

UN millionième de souffrance ; deux millièmes d’interrogation ; diverses traces de ruse, de cupidité ; un dédain dans le nez ; une foule de commencements d’émotions diverses armés ou épinglés dans le masque.

Comment, où, quand, tout cela s’arrange-t-il ?… Le tout, une « jolie femme ».

 

MARINE

 

Sur le calme dormeur, plane la mer… Écoute. Observe l’égalité du calme et l’équivalence des temps.

Ces lentes puissances te gagnent. Ton corps et tes membres sur le sable pèsent de leur poids inanimé. Tes regards touchent le zénith. Ta bouche demeure grande ouverte.

Tu appartiens tout entier à la présence de toutes choses, et tu deviens insensiblement étranger à ta mémoire, à tes amours, à tes énigmes, à toi-même.

La reprise monotone du roulement de la douce houle use et polit indéfiniment la bizarrerie de ton âme, comme sous Fonde s’use et se polit indéfiniment le marbre d’un galet.