Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 51 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Les Bucoliques

 

 

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I

TITYRUS

MELIBOEUS, TITYRUS

MELIBOEUS

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi

Silvestrem tenui musam meditaris avena ;

Nos patriae fines et dulcia linquimus arva ;

Nos patriam fugimus ; tu, Tityre, lentus in umbra Formosam resonare doces Amaryllida silvas.

TITYRUS

O Meliboee, deus haec otia fecit :

Namque erit ille mihi semper deus ; illius aram Saepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus.

Ille meas errare boves, ut cernis, et ipsum

Ludere quae vellem calamo permisit agresti.

MELIBOEUS

Non equidem invideo, miror magis : undique totis Usque adeo turbatur agris ! En ipse capellas

Protinus aeger ago ; hanc etiam vix, Tityre, duco : Hic inter densas corylos modo namque gemellos Spem gregis, a ! silice in nuda conixa reliquit

Saepe malum hoc nobis, si mens non laeva fuissset, De caelo tactas memini praedicere quercus.

Sed tamen, iste deus qui sit, da, Tityre, nobis.

I

TITYRE

MÉLIBÉE, TITYRE

MÉLIBÉE

O Tityre, tandis qu’à l’aise sous le hêtre,

Tu cherches sur ta flûte un petit air champêtre, Nous, nous abandonnons le doux terroir natal, Nous fuyons la patrie, et toi, tranquille à l’ombre, Tu fais chanter au bois le nom d’Amaryllis.

TITYRE

C’est un dieu qui me fit ces loisirs, Mélibée !

Oui, mon dieu pour toujours ! Un dieu de qui l’autel Boira souvent le sang de mes tendres agneaux. Vois mes bœufs, grâce à lui, librement paître, et moi Jouer à mon plaisir de ce roseau rustique.

MÉLIBÉE

Je m’étonne encor plus que je ne te jalouse :

Le désordre est partout dans nos champs, et tout triste, Je dois pousser au loin mes chèvres, et j’entraîne Même celle qui vient de faire deux jumeaux,

Avec peine, dans un buisson, sur une pierre :

Malheur souvent prédit, si ma mémoire est sûre, Par le ciel foudroyant les chênes prophétiques. Mais toi, révèle-moi quel est ce dieu, Tityre ?

TITYRUS

Urbem, quam dicunt Romam, Meliboee, putavi Stultus ego, huic nostrae similem, quo saepe solemus Pastores ovium teneros depellere fetus.

Sic canibus catulos similis, sic matribus haedos Noram, sic parvis componere magna solebam. Verum haec tantum alias inter caput extulit urbes Quantum lenta soient inter viburna cupressi.

MELIBOEUS

Et quae tanta fuit Roman tibi causa videndi ?

TITYRUS

Libertas, quae sera tamen respexit inertem,

Candidior postquam tondenti barba cadebat ; Respexit tamen, et longo post tempore venit,

Postquam nos Amaryllis habet, Galatea reliquit. Namque fatebor enim, dum me Galatea tenebat, Nec spes libertatis erat, nec cura peculi.

Quamvis multa meis exiret victima saeptis,

Pinguis et ingratae premeretur caseus urbi,

Non umquam gravis aere domum mihi dextra redibat.

MELIBOEUS

Mirabar quid maesta deos, Amarylli, vocares, Cui pendere sua patereris in arbore poma :

Tityrus hinc aberat. Ipsae te, Tityre, pinus,

Ipsi te fontes, ipsa haec arbusta vocabant.

TITYRE

Bien naïf que j’étais, je croyais, Mélibée,

La ville dite Rome être semblable à celle

Où nous menons souvent nos agneaux, nous bergers : Je voyais les chevreaux ressembler à leurs mères, Ainsi, du plus petit, je concluais au grand.

Mais cette ville élève, entre toutes les autres,

Son front tel un cyprès au-dessus des viornes.

MÉLIBÉE

Mais quel si grand sujet t’attirait donc à Rome ?

TITYRE

La liberté, qui, tard, malgré ma négligence,

Me vint, daignant enfin s’intéresser à moi.

Ma barbe avait blanchi. Laissé par Galatée,

Amaryllis déjà m’avait pris pour amant.

Du temps de Galatée, je n’avais, je l’avoue,

Nul espoir d’être libre et nul souci d’argent.

Bien qu’à la ville chiche envoyant des victimes En nombre, et que l’on fît ici de bon fromage,

Ce que je rapportais n’était jamais bien lourd.

MÉLIBÉE

O triste Amaryllis, pourquoi tant de prières,

Me disais-je, et pour qui ces offrandes de fruits ? C’est que Tityre était parti ! Tityre, toi

Que les sources, les pins, les plantes réclamaient.

TITYRUS

Quid facerem ? Neque servitio me exire licebat, Nec tam praesentes alibi cognoscere divos.

Hic illum vidi juvenem, Meliboee, quotannis

Bis senos cui nostra dies altaria fumant.

Hic mihi responsum primus dedit ille petenti :

« Pascite, ut ante, boves, pueri ; submittite tauros. »

MELIBOEUS

Fortunate senex, ergo tua rura manebunt !

Et tibi magna satis, quamvis lapis omnia nudus Limosoque palus obducat pascua junco ;

Non insueta graves temptabunt pabula fetas,

Nec mala vicini pecoris contagia laedent.

Fortunate senex, hic inter flumina nota

Et fontes sacros, frigus captabis opacum.

Hinc tibi quae semper vicino ab limite saepes

Hyblaeis apibus florem depasta salicti,

Saepe levi somnum suadebit inire susurro ;

Hinc alta sub rupe canet frondator ad auras ;

Nec tamen interea raucae, tua cura, palumbes, Nec gemere aeria cessabit turtur ab ulmo.

TITYRUS

Ante leves ergo pascentur in aethere cervi,

Et freta destituent nudos in litore pisces,

Ante pererratis amborum finibus exsul

Aut Ararim Parthus bibet aut Germania Tigrim, Quam nostro illius labatur pectore vultus.

TITYRE

Que faire ? Ne pouvant sortir de servitude

Ni me trouver ailleurs des dieux aussi propices. Mais là-bas, Mélibée, ayant vu ce jeune homme Pour qui douze fois l’an fument tous nos autels, A peine supplié, j’obtins cette réponse :

« Garçons, comme jadis, paissez votre bétail. »

MÉLIBÉE

O trop heureux vieillard, toi tu gardes tes biens ! Tu te contentes de leur roche à fleur de terre

Et de marais fangeux tout envahis de joncs.

Tes chèvres n’auront pas à changer de pâture

Ni de troupeaux voisins à craindre le contact.

Oui, trop heureux vieillard, toi, tu prendras le frais Sur les bords familiers de nos saintes fontaines. Ici, comme toujours, sur toi viendra vibrer,

Pour t’induire au sommeil par leur léger murmure, Des abeilles d’Hybla l’essaim nourri de fleurs. Le chant de l’émondeur s’élèvera dans l’air,

Et d’une rauque voix tes colombes chéries

Ne cesseront pour toi de se plaindre sur l’orme.

TITYRE

On verra dans l’éther paître le cerf agile

Et l’onde abandonner les poissons sur ses bords, Ou le Parthe à l’Arare ou le Germain au Tigre

Venir boire, chacun sorti de ses frontières,

Avant que de ce dieu se détache mon cœur.

MELIBOEUS

At nos hinc alii sitientes ibimus Afros,

Pars Scythiam et rapidum cretae veniemus Oaxen Et penitus toto divisos orbe Britannos.

En unquam patrios longo post tempore, fines,

Pauperis et tuguri congestum caespite culmen, Post aliquot, mea regna videns, mirabor aristas ? Impius haec tam culta novalia miles habebit ? Barbarush has segetes ? En quo discordia cives Produxit miseros ! His nos consevimus agros ! Insere nunc, Meliboee, piros, pone ordine vites ! Ite, meae, felix quondam pecus, ite, capellae :

Non ego vos posthac, viridi projetus in antro,

Dumosa pendere procul de rupe videbo ;

Carmina nulla canam ; non, me pascente, capellae, Florentem cytisum et salices carpetus amaras.

TITYRUS

Hic tamen hanc mecum poteras requiescere noctem Fronde super viridi. Sunt nobis mitia poma,

Castaneae molles et pressi copia lactis ;

Et jam summa procul villarum culmina fumant, Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.

MÉLIBÉE

Mais nous, irons souffrir de la soif en Afrique, Nous irons vers le Scythe et le crayeux Oxus,

Ou bien chez les Bretons tout isolés du monde. Ah ! si je revoyais, après un long exil,

Ma terre et ma chaumière au toit garni de mousse, Aurais-je encor sujet d’admirer mes cultures ? Pour un soldat impie aurais-je tant peiné,

Semé pour un barbare ? Hélas ! de nos discordes Nos malheurs sont le fruit ! Nos labeurs sont pour d’autres ! Ah ! je puis bien greffer mes poiriers et mes vignes ! Allez ! troupeau jadis heureux, chèvres, mes chèvres, Je ne vous verrai plus, couché dans l’ombre verte, Au loin, à quelque roche épineuse accrochées. Vous ne m’entendrez plus, vous brouterez sans moi Les cytises en fleurs, et les saules amers.

TITYRE

Reste encor cette nuit. Dors là tout près de moi : Sur ce feuillage frais. Nous aurons de bons fruits, Fromage en abondance et de tendres châtaignes. Vois : au lointain déjà les toits des fermes fument Et les ombres des monts grandissent jusqu’à nous.

II

ALEXIS

ALEXIS

Formosum pastor Corydon ardebat Alexim,

Delicias domini, nec quid speraret habebat.

Tantum inter densas, umbrosa cacumina, fagos Adsidue veniebat ; ibi haec incondita solus

Montibus et silvis studio jactabat inani :

« O crudelis Alexi, nihil mea carmina curas ? Nil nostri miserere ? mori me denique coges.

Nunc etiam pecudes umbras et frigora captant ; Nunc virides etiam occultant spineta lacertos, Thestylis et rapido fessis messoribus aestu

Allia serpyllumque herbas contundit olentes.

At mecum raucis, tua dum vestigia lustro,

Sole sub ardenti resonant arbusta cicadis.

Nonne fuit satius tristes Amaryllidis iras

Atque superba pati fastidia ? nonne Menalcan, Quamvis ille niger, quamvis tu candidus esses ? O formose puer, nimium ne crede colori !

Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

Despectus tibi sum, nec qui sim quaeris, Alexi, Quam dives pecoris, nivei quam latcis abundans. Mille meae Siculis errant in montibus agnae ;

Lac mihi non aestate novum, non frigore defit. Canto, quae solitus, si quando armenta vocabat,

II

ALEXIS

ALEXIS

Pour le bel Alexis, délices de son maître,

Le pâtre Corydon se consumait en vain ;

Il avait beau hanter les épais bois de hêtres,

Les monts et les forêts résonnaient sans écho

De ses plaintes sans art qu’il adressait au vide.

« O cruel Alexis, tu dédaignes mes chants :

Point de pitié pour moi. Tu veux donc que je meure ? Le bétail à cette heure est à chercher le frais,

Le lézard vert s’abrite aux buissons épineux,

Et, pour ceux qui fauchaient, accablés de chaleur, Thestylis pile l’ail et le cerfeuil dans l’huile.

Mais moi, sous le soleil ardent, qui pas à pas

Te suis, mêlant ma voix au concert des cigales, Ne m’a-t-il pas suffi de souffrir les fureurs

D’Amaryllis la sombre, et ses dédains superbes ? Ou de chérir Ménalque, aussi noir que toi clair ? A l’éclat de ton teint, bel enfant, ne te fie :

Telle fleur blanche tombe, et la sombre est cueillie. Tu me méprises, tu m’ignores, Alexis !

Sais-tu que je suis riche en bétail, en laitage ?

Mille miennes brebis paissent aux monts Sicules ; Ni l’hiver ni l’été, le lait frais ne me manque

J’use des mêmes chants que chantait Amphion

Amphion Dircaeus in Actaeo Aracyntho.

Nec sum adeo informis : nuper me in litore vidi, Cum placidum ventis staret mare ; non ego Daphnim, Judice te, metuam, si nunquam fallit imago.

« O tantum libeat mecum tibi sordida rura Atque humiles habitare casas, et figere cervos Haedorumque gregem viridi compellere hibisco ! Mecum una in silvis imitabere Pana canendo.

Pan primus calamos cera conjungere plures

Instituit ; Pan curat oves oviumque magistros. Nec te paeniteat calamo trivisse labellum :

Haec eadem ut sciret, quid non faciebat Amyntas ? Est mihi disparibus septem compacta cicutis

Fistula, Damoetas dono mihi quam dedit olim, Et dixit moriens : « Te nunc habet ista secundum. Dixit Damoetas ; invidit stultus Amyntas.

Praeterea duo, nec tuta mihi valle reperti,

Capreoli, sparsis etiam nunc pellibus albo :

Bina die siccant ovis ubera ; quos tibi servo.

Jam pridem a me illos abducere Thestylis orat ; Et faciet, quoniam sordent tibi munera nostra.

 

« Hue ades, o formose puer : tibi lilia plenis Ecce ferunt Nymphae calathis ; tibi candida Nais, Pallentes violas et summa papavera carpens,

Narcissum et florem jungit bene olentis anethi ; Tum, casia atque aliis intexens suavibus herbis,

Lorsque, sur l’Aracynthe, il rassemblait ses bêtes. Je ne suis pas si laid : naguère, sur la rive,

Je me vis dans l’eau calme ; à défaut de miroir Je te prendrai pour juge et ne crains point Daphnis.

« Puisses-tu seulement, dans mon pauvre village, Loger sous l’humble toit, venir tirer le cerf,

Harceler mes chevreaux à coups de rameau vert ! Viens, nous imiterons tous deux le chant panique De ce Pan, protecteur de brebis et bergers,

Qui joignit le premier les roseaux par la cire.

Tu ne te plaindras point du baiser de ma flûte.

Que ne fit Amyntas pour égaler mon jeu ?

Ma flûte a sept tuyaux d’inégale longueur :

Par Damoetas, jadis, elle me fut donnée.

Il me dit en mourant : « Tu seras le second

A l’avoir » ; et le sot Amyntas me l’envie.

Et puis, dans un ravin j’ai trouvé deux chevreaux Dont le pelage porte encor les taches blanches. Il leur faut chaque jour deux mamelles de lait. Je les garde pour toi, encor que Thestylis

Ne cesse de prier que je les lui remette.

Je le ferai, devant ton dédain de mes dons.

« Viens ici, bel enfant, à toi, pleines de lis,

Vois les corbeilles que les nymphes te présentent, Et la blanche Naïade y joint la violette

Pâle, et quelque narcisse et l’odorant fenouil.

Elle tresse pour toi des herbes odorantes,

Mollia luteola pingit vaccinia caltha.

Ipse ego cana legam tenera lanugine mala,

Castaneasque nuces, mea quas Amaryllis amabat ; Addam cerea pruna ; honos erit huic quoque pomo : Et vos, o lauri, carpam, et te, proxima myrte,

Sic positae quoniam suaves miscetis odores.

« Rusticus es, Corydon ! nec munera curat Alexis, Nec, si muneribus certes, concedat Iollas.

Eheu ! quid volui misero mihi ? Floribus Austrum Perditus et liquidis immisi fontibus apros.

Quem fugis, a ! demens ? Habitarunt di quoque silvas, Dardaniusque Paris. Pallas quas condidit arces Ipsa colat ; nobis placeant ante omnia silvae.

Torva leaena lupum sequitur, lupus ipse capellam ; Florentem cytisum sequitur lasciva capella,

Te Corydon, o Alexi : trahit sua quemque voluptas. Aspice, aratra jugo referunt suspensa juvenci

Et sol crescentes decedens duplicat umbras ;

Me tamen urit amor ; quis enim modus adsit amori ?

« A ! Corydon, Corydon, quae te dementia cepit ? Semiputata tibi frondosa vitis in ulmo est.

Quin tu aliquid saltem potius, quorum indiget usus, Viminibus mollique paras detexere junco ?

Invenies alium, si te hic fastidit, Alexim. »

Composant leurs couleurs dans un tendre bouquet. Moi, je te choisirai des coings à douce laine,

Des châtaignes, des noix qu’aimait Amaryllis, Et vous, myrtes, lauriers, vous que je cueille ensemble Afin que vous mêliez vos suaves odeurs.

 

« O rustre ! Tes présents, Alexis les dédaigne ! Iollas l’emporterait dans la course aux cadeaux. Hélas ! Qu’ai-je voulu, déchaînant pour ma perte L’ouragan sur mes fleurs, la harde en ma fontaine ! Insensé, tu me fuis ! Ici, des dieux vécurent,

Pâris et Dardanus. Que Pallas, constructrice,

Habite les cités, nous préférons nos bois.

La lionne poursuit le loup ; le loup, la chèvre,

Et la chèvre s’excite à chercher le cytise.

Toi, tu veux Alexis : chacun sa passion.

Vois, le soleil couchant fait les ombres plus longues, Les taureaux sous le joug ramènent les charrues. Mais moi, l’amour me brûle, et comment l’apaiser ?

« Corydon, Corydon, es-tu pris de démence ?

Toi, dont la vigne attend sur l’orme qu’on la taille. Que ne fais-tu plutôt des choses qui te manquent, Et que ne tresses-tu des brins souples d’osier ? A défaut d’Alexis, un autre t’aimera. »

III

PALAEMON

MENALCAS, DAMOETAS, PALAEMON

MENALCAS

Dic mihi, Damoeta, cujum peern ? An Meliboei ?

DAMOETAS

Non, verum Aegonis : nuper mihi tradidit Aegon.

MENALCAS

Infelix o semper, oves, pecus ! Ipse Neaeram

Dum fovet, ac, ne me sibi praeferat ilia, veretur, Hic alienus oves custos bis mulget in hora ;

Et succus pecori, et lac subducitur agnis.

DAMOETAS

Parcius ista viris tamen obicienda memento.

Novimus et qui te, transversa tuentibus hircus, Et quo (sed faciles Nymphae risere) sacetto…

MENALCAS

Tum, credo, cum me arbustum videre Miconis

Atque mala vites incidere falce novellas.

III

PALÉMON

MÉNALQUE, DAMOETAS, PALÉMON

MÉNALQUE

Ce troupeau, Damoetas, est-il à Mélibée ?

DAMOETAS

Non. Egon le possède et me l’a confié.

MÉNALQUE

Pauvres bêtes ! voilà leur chance. Egon craignant Que je sois préféré par Néère, qu’il aime,

Les confie au berger de rencontre qui trait

Les brebis deux fois l’heure, et le lait manque aux jeunes.

DAMOETAS

Use d’un ton plus doux quand tu blâmes les gens ! Nous savons bien qui te… sous l’œil torve des boucs, Et dans quel petit antre, au rire aisé des Nymphes…

MÉNALQUE

Oui, c’est peut-être moi qu’on vit à coups de faux Saccager de Mycon et les plants et les vignes ?

DAMOETAS

Aut hic ad veteres fagos cum Daphnidis arcum Fregisti et calamos ; quae tu, perverse Menalca, Et, cum vidisti puero donata, dolebas,

Et, si non aliqua nocuisses, mortuus esses.

MENALCAS

Quid domini faciant, audent cum talia fures ?

Non ego te vidi Damonis, pessime, caprum

Excipere insidiis, multum latrante Lycisca ?

Et cum clamarem : « Quo nunc se proripit ille ? Tityre, coge pecus », tu post carecta latebas.

DAMOETAS

An mihi, cantando victus, non redderet ille

Quem mea carminibus meruisset fistula caprum ? Si nescis, meus ille caper fuit ; et mihi Damon Ipse fatebatur, sed reddere posse negabat.

MENALCAS

Cantando tu illum ? aut umquam tibi fistula cera Juncta fuit ? Non tu in triviis, indocte, solebas Stridenti miserum stipula disperdere carmen ?

DAMOETAS

Vis ergo inter nos quid possit uterque vicissim Experiamur ? Ego banc vitulam (ne forte recuses, Bis venit ad mulctram, binos alit ubere fetus)

Depono : tu dic mecum quo pignore certes.

DAMOETAS

Et toi, quand de Daphnis, auprès de ces vieux hêtres, Tu brisas l’arc et les flèches, pervers Ménalque, Jaloux de ces cadeaux faits au jeune berger,

Faute de te venger, tu serais mort de rage.

MÉNALQUE

Que peuvent les patrons contre de tels voleurs ? Je t’ai vu, moi, voler un chevreau de Damon,

Canaille !… Aux grands abois de la chienne Lycisque, Et comme je criais : « Où court-il à présent ?

Tityre, veille !… » toi, tu t’enfuis te cacher.

DAMOETAS

Mais vaincu par mon chant, que ne m’a-t-il donné Ce chevreau bien gagné par les sons de ma flûte ? Il était bien à moi, sais-tu ! Damon lui-même

L’avouait, mais disait ne pouvoir le livrer.

MÉNALQUE

Toi, vainqueur de Damon ? As-tu jamais tenu

La flûte aux joints de cire, ô semeur dans les rues De misérables airs de ton aigre pipeau !

DAMOETAS

Veux-tu donc tour à tour que nos talents s’affrontent ? Je mets cette génisse au jeu : elle a son prix ;

Du lait deux fois par jour, et deux petits la tettent. Et toi, dis donc un peu ce que tu mets en gage ?

MENALCAS

De grege non ausim quicquam deponere tecum : Est mihi namque domi pater, est injusta noverca ; Bisque die numerant ambo pecus, alter et haedos. Verum, id quod multo tute ipse fatebere majus

(Insanire libet quoniam tibi), pocula ponam

Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis ;

Lenta quibus torno facili superaddita vitis

Diffusos hedera vestit pallente corymbos.

In medio duo signa, Conon, et… quis fuit alter, Descripsit radio totum qui gentibus orbem,

Tempora quae messor, quae curvus arator haberet ? Necdum illis labra admovi, sed condita servo.

DAMOETAS

Et nobis idem Alcimedon duo pocula fecit,

Et molli circum est ansas amplexus acantho ;

Orpheaque in medio posuit, silvasque sequentes. Necdum illis labra admovi, sed condita servo. Si ad vitulam spectas, nihil est quod pocula laudes.

MENALCAS

Numquam hodie effugies ; veniam quocumque vocaris. Audiat haec tantum… vel qui venit, ecce, Palaemon. Efficiam posthac ne quemquam voce lacessas.

DAMOETAS

Quin age, si quid habes ; in me mora non erit utta, Nec quemquam fugio : tantum, vicine Palaemon, Sensibus haec imis (res est non parva) reponas.

MÉNALQUE

Je n’oserais risquer quelque bête des miennes : Mon père à la maison et ma dure marâtre

Comptent chacun deux fois par jour tout le troupeau. Mais, puisqu’il faut répondre à ton défi de fou, Je gage (et c’est bien plus que toi, confesse-le) Deux coupes du ciseau du grand Alcimédon.

Le tour en est orné de vigne et de lierre,

Dont la tresse avec grâce environne l’objet ;

Dans l’une est le portrait de Conon… Mais dans l’autre ? Celui qui décrivit le globe et sa mesure,

Assignant aux labours, aux moissons, leurs époques. Ma lèvre a respeété ces coupes, que je serre.

DAMOETAS

Le même Alcimédon m’en a fait deux pareilles : Une branche d’acanthe en embrasse les anses, Au fond se voit Orphée, entraînant des forêts.

Ma lèvre a respecté ces coupes, que je serre.

Mais vois donc ma génisse, et ces coupes sont peu.

MÉNALQUE

Tu n’échapperas pas. Quel enjeu que tu veuilles, Devant n’importe qui… Voici : c’est Palémon. Et puis, n’embête plus personne avec ton chant !

DAMOETAS

Chante donc ton morceau ! Puis, de suite à mon tour ! J’accepte tout arbitre. Attends, ô Palémon !

L’affaire est grave ; prête une oreille attentive.

PALAEMON

Dicite, quandoquidem in molli consedimm herba. Et nunc omnis ager, nunc omnis parturit arbos, Nunc frondent silvae, nunc formosissimus annus. Incipe, Damoeta ; tu deinde sequere, Menalca. Alternis dicetis : amant alterna Camenae.

DAMOETAS

Ab Jove principium, Musae : Jovis omnia plena ; Ille colit terras, illi mea carmina curae.

MENALCAS

Et me Phoebus amat ; Phoebo sua semper apud me Munera sunt, lauri et suave rubens hyacinthus.

DAMOETAS

Malo me Galatea petit, lasciva puella,

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

MENALCAS

At mihi sese offert ultra, meus ignis, Amyntas, Notior ut jam sit canibus non Delia nostris.

DAMOETAS

Parta meae Veneri sunt munera : namque notavi Ipse locum, aeriae quo congessere palumbes.

MENALCAS

Quod potui, puero silvestri ex arbore lecta

Aurea mala decem misi ; cras altéra mittam.

PALÉMON

Chantez ! Car, devant nous, assis dans l’herbe tendre, Tous les champs se font verts, tous les arbres bourgeonnent, Et c’est bien la plus belle époque de l’année.

Commence, Damoetas ! Toi, Ménalque, après lui ; L’alternance des voix plaît aux Muses Camènes.

DAMOETAS

A Jupiter, d’abord, maître du monde, ô Muses ! Il aime notre terre ; il se plaît à mes chants.

MÉNALQUE

Moi, Phoebus me chérit ; à lui j’offre toujours Le laurier et le doux hyacinthe qu’il aime.

DAMOETAS

M’attaquant d’une pomme, ô garce Galatée !

Vers les saules courant, mais brûlant d’être vue.

MÉNALQUE

Mais à moi vient s’offrir Amyntas, mon amour, Comme courent mes chiens reconnaissant Délie.

DAMOETAS

Mes présents sont tout prêts pour ma Vénus ; je sais Où les colombes font leurs nids aériens.

MÉNALQUE

J’ai pu choisir dix fruits sur un pommier des bois, Dix fruits d’or pour l’enfant ; d’autres viendront demain.

DAMOETAS

O quotiens et quae nobis Galatea locuta est !

Partem aliquam, venti, divom referatis ad aures !

MENALCAS

Quid prodest, quod me ipse animo non Spernis, Amynta, Si, dum tu sectaris apros, ego retia servo ?

DAMOETAS

Phyllida mitte mihi, meus est natalis, Iotta ;

Cum faciam vitula pro frugibus, ipse venito.

MENALCAS

Phyllida amo ante alias ; nam me discedere fievit, Et longum « Formose, vale, vale », inquit « Iolla ».

DAMOETAS

Triste lupus stabulis, maturis frugibus imbres, Arboribus venti, nobis Amaryllidis irae.

MENALCAS

Duke satis umor, depulsis arbutus haedis,

Lenta salix feto pecori, mihi solus Amyntas.

DAMOETAS

Pollio amat nostram, quamvis est rustica, Musam : Pierides, vitulam lectori pascite vestro.

DAMOETAS

O tout ce que m’a dit de tendre, Galatée…

Aux oreilles des dieux, brises, faites-en part !

MÉNALQUE

Amyntas, que me sert que tu ne me dédaignes, Si, tandis que tu cours, moi, je veille aux filets ?

DAMOETAS

C’est mon jour de naissance, lolas. Adresse-moi Phyllis, mais viens toi-même un jour d’offrandes pures.

MÉNALQUE

J’adore ma Phyllis, qui pleura mon départ,

Et ne cessait de dire : « Adieu, mon beau, Adieu ! »

DAMOETAS

Le bétail craint le loup ; le fruit mûr craint l’ondée ; L’arbre, la bise ; et moi, l’ire d’Amaryllis.

MÉNALQUE

Les champs aiment la pluie, et le chevreau, l’arbuste, Et les brebis, le saule ; et moi, rien qu’Amyntas.

DAMOETAS

Pollion goûte fort nos vers, quoique rustiques, Muses, pour ce lecteur, parez une victime.

MENALCAS

Pollio et ipse facit nova carmina : pascite taurum, Jam cornu petat et pedibus qui spargat harenam.

DAMOETAS

Qui te, Pollio, amat, veniat quo te quoque gaudet ; Mella fluant illi, ferai et rubus asper amomum.

MENALCAS

Qui Bavium non odit, amet tua carmina, Maevi Atque idem jungat vulpes et mulgeat hircos !

DAMOETAS

Qui legitis flores et humi nascentia fraga,

Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet anguis in herba.

MENALCAS

Parcite, oves, nimium procedere : non bene ripae Creditur : ipse aries etiam nunc vellera siccat.

DAMOETAS

Tityre, pascentes a flumine reice capellas ;

Ipse, ubi tempus erit, omnes in fonte lavabo.

MENALCAS

Cogite oves, pueri ; si lac praeceperit aestus,

Ut nuper, frustra pressabimus ubera palmis.

MÉNALQUE

Mais Pollion lui-même innove dans notre art : Un fort taureau lui sied, cornu, battant le sable.

DAMOETAS

Qui t’aime, ô Pollion, soit heureux comme toi ! Que pour lui le miel flue et le buisson fleurisse…

MÉNALQUE

Qui ne hait Bavius, goûte tes vers, ô Moeve !

Il peut traire le bouc et dresser les renards.

DAMOETAS

Vous qui cherchez des fleurs et les premières fraises, Fuyez, enfants : dans l’herbe un froid serpent se cache.

MÉNALQUE

Halte-là, mes brebis, la rive n’est pas sûre.

Le bélier sèche encor son humide toison.

DAMOETAS

Tityre, éloigne donc tes chèvres de ce fleuve.

Moi-même, au bon moment, je les laverai toutes.

MÊNALÇUE

Rentrez-moi vos brebis, bergers ; si la chaleur

Allait tarir leur lait, nous les trairions en vain.

DAMOETAS

Heu, heu ! quam pingui macer est mihi taurus in ervo ! Idem amor exitium est pecori pecorkque magistro.

DAMOETAS

His certe — neque amor causa est — vix ossibus haerent : Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.

DAMOETAS

Die quibus in terris, et eris mihi magnus Apollo, Tres pateat caeli spatium non amplius ulnas.

DAMOETAS

Dic quibus in terris inscripti nomina regum

Nascantur flores, et Phyllida solus habeto.

DAMOETAS

Non nostrum inter vos tantas componere lites. Et vitula tu dignus et hic, et quisquis amores

Aut metuet dulces aut experietur amaros.

Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.

DAMOETAS

Hélas !… Que mon taureau est maigre en plein herbage… Le même mal d’amour creuse pâtre et troupeau !

MÉNALQUE

Mais ce n’est point l’amour qui réduit à leur os Ces agneaux. Je ne sais quel regard les envoûte.

DAMOETAS

Dis-moi (si tu veux être un Apollon pour moi) En quel lieu tout le ciel n’a pas plus de trois aunes ?

MÉNALQUE

Et toi, dis-moi la terre où sur les fleurs se lisent Les noms des rois ; alors, je te cède Phyllis.

PALÉMON

Il ne m’appartient pas de trancher entre vous,

Vainqueurs tous deux, — avec tous ceux qui de l’amour Craignirent les douceurs, connurent l’amertume. Mais, barrez les ruisseaux, garçons ! La terre a bu.

IV

POLLIO

POLLIO

Sicelides Musae, paulo majora canamm ;

Non omnes arbufta juvant humilesque myricae Si canimm silvas, silvae sint consule dignae.

*

Ultima Cumaei venit jam carmink aetas ;

Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo.

Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia régna ;

Jam nova progenies caelo demittitur alto.

Tu modo nascenti puero, quo ferrea primum

Desinet ac toto surget gens aurea mundo,

Cafta, fave, Eucina : turn jam régnât Apollo.

Te que adeo de cm hoc aevi, te consule, inibit, Pollio, et incipient magni procedere menses

Te duce. Si qua manent scelerù veHigia noftri, Irrita perpetua solvent formidine terras.

Ille deum vitam accipiet divüque videbit

Permixtos heroas et ipse videbitur illis

Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.

*

MOPSUS

An quidquam nobis tali sit munere majm ?

Et puer ipse fuit cantari dignm, et ifta Jam pridem Stimichon laudavit carmina nobis.

MENALCAS

Candidus insuetum miratur limen Olympi

Sub pedibmque videt nubes et sidera Daphnis. Ergo alacris silvas et cetera rura voluptas

Panaque paHoresque tenet Dryadasque puettas. Nec lupus insidias pecori, nec retia cervts

Utta dolum meditantur : amat bonus otia Daphnis. Ipsi laetitia voces ad sidera jaffant

Intonsi montes ; ipsae jam carmina rupes,

Ipsa sonant arbufia : « Dem, deus iüe, Menalca ! » Sis bonm o felixque tuis ! En quattuor aras :

Ecce duos tibi, Daphni, duos ait aria Phoebo.

Pocula bina novo fjmmantia latte quotannis,

Craterasque duo Batuam tibi pinguis olivi,

Et multo in primis hilarans convivia Baccho,

Ante focum, si frigus erit, si messis, in umbra,

Virta novum fundam calathis Ariusia nettar.

Cantabunt mihi Damoetas et Eyttim Aegon ;

Saltantes Satyros imitabitur Alphesiboem.

Elaec tibi semper erunt, et cum soüemma vota Keddemm Nymphis, et cum luBrabimm agros. Dum juga montis aper, fluvios dum piscis amabit, Dumque thymo pascentur apes, dum rore cicadae, Semper honos nomenque tuum laudesque manebunt. Ut Baccho Cererique, tibi sic vota quotannis

Agricolae facient : damnabis tu quoque votis.

MOPSUS

Quae tibi, quae tali reddam pro carminé dona ? Nam neque me tantum venientis sibilm Auftri

Nec percmsa juvant fluffu tam litora, nec quae Saxosas inter decurrunt flumina valles.

MENALCAS

Hac te nos Jragili donabimm ante cicuta :

Haec nos Formosum Corydon ardebat Alexim Haec eadem docuit Cujum pecus ? an Meliboei ?

IV

POLLION

POLLION

Haussons un peu le ton, ô Muses de Sicile…

A tous ne convient pas l’hommage d’humbles plantes Célébrons les forêts, mais dignes d’un consul.

*

Voici finir le temps marqué par la Sibylle.

Un âge tout nouveau, un grand âge va naître ;

La Vierge nous revient, et les lois de Saturne,

Et le ciel nous envoie une race nouvelle.

Bénis, chaste Lucine, un enfant près de naître

Qui doit l’âge de fer changer en âge d’or ;

Ton Apollon déjà règne à présent sur nous.

Toi consul, Pollion, cette gloire s’annonce ;

Sous ton autorité va naître un siècle auguste,

Et s’il subsiste encor des traces de nos crimes, La terreur jamais plus n’accablera le monde.

Vivant pareil aux dieux, cet enfant les verra,

Ces dieux et ces héros qui le verront lui-même, Lui, souverain d’un monde apaisé par son père.

*

Bientôt la terre, enfant, prodiguera pour toi

Lierre capricieux, menus dons spontanés,

Colocase mêlée à la folâtre acanthe.

La chèvre rentrera, les mamelles trop pleines ; Le bétail n’aura plus à craindre les lions :

Et ton berceau, de fleurs charmantes s’ornera.

Le serpent périra ; les plantes vénéneuses

Périront ; et partout croîtront les aromates.

*

Tandis que t’enseignant les hauts faits de tes pères Les livres t’instruiront de ce qu’est la valeur,

Toute blonde de blés se fera la campagne

Et la grappe aux buissons pendra des fruits vermeils ; Du chêne le plus dur un doux miel suintera.

Quelques traces du mal pourtant subsisteront.

On devra braver l’onde encore, et se construire Des remparts, et tracer des sillons sur la terre.

On reverra Tiphys ; une nouvelle Argo

Porteuse de héros ; on verra d’autres guerres,

Et de nouveau vers Troie, un Achille envoyé.

*

Mais sitôt que de toi l’âge aura fait un homme, Le marin quittera la mer, et tout commerce

Sur l’onde cessera ; tout sol produira tout.

Terre et vigne oublieront et la herse et la serpe ; Du joug, le laboureur déchargera ses bœufs.

La laine reniera le mensonge des teintes ;

Mais de pourpre éclatante ou d’une toison d’or Le bélier dans les prés se teindra de soi-même. Et vermeil se fera le poil des blancs agneaux.

Aux arrêts du destin les Parques accordées

Ont dit à leurs fuseaux : « Filez toujours ce temps. »

*

Reçois donc (l’heure vient) les honneurs les plus hauts, Cher rejeton des dieux, œuvre de Jupiter ;

Vois s’ébranler le poids du monde tout entier

Et la terre et la mer et la voûte des cieux.

Vois : tout se réjouit du siècle qui s’annonce.

*

Oh ! que je me conserve une assez longue vie, Et d’âme ce qu’il faut pour chanter tes hauts faits !

Mes chants l’emporteront sur les hymnes d’Orphée Quoique sa mère fût la muse Calliope,

Et je vaincrai Linus, fils du bel Apollon.

Pan même, si pour juge, on prenait l’Arcadie,

Pan, devant l’Arcaclie, avouerait sa défaite.

*

Sache par ton sourire accueillir cette mère

(Qui, durant dix longs mois, t’a porté dans son sein) ; Pour sa mère, celui qui n’eut pas ce sourire

N’aura les mets des dieux, ni le lit des déesses.

V

DAPHNIS

MÉNALQUE, MOPSE

 

MÉNALQUE

O Mopse, pourquoi donc, puisque l’on se rencontre, Toi, flûte de talent, moi, bon diseur de vers,

Ne pas s’asseoir ici, dans l’herbe, entre ces ormes ?

MOPSE

Ménalque, mon aîné, je te dois obéir.

Donc, allons : soit sous l’ombre, à tous les vents sensible, Soit plutôt dans cet antre : observe qu’une vigne Le voile maigrement de ses grappes sauvages.

MÉNALQUE

Seul, Amyntas, chez nous, te pourrait défier.

MOPSE

Bah !… Contre Phoebus même oserait-il lutter ?

MÉNALQUE

A toi de commencer : s’il te souvient des airs « Les ardeurs de Phyllis » ou « les gloires d’Alcon », Commence : nos chevreaux sont sous l’œil de Tityre.

MOPSE

Non, j’aime mieux chanter des vers que, l’autre jour, J’écrivis sur l’écorce et chantai tour à tour.

Puis, tu provoqueras Amyntas à la lutte.

MÉNALQUE

Autant à l’olivier le cède un saule souple,

Et la simple lavande au rutilant rosier,

Autant doit Amyntas à Mopse le céder.

Jeune homme, assez parlé : nous voici dans la grotte.

MOPSE

Deuil cruel, Daphnis mort, les Nymphes le pleuraient. O ruisseaux, coudriers, témoins de leur douleur, Lorsqu’étreignant le corps de son enfant inerte, Sa mère inveéliva contre les cieux cruels !

Daphnis, nul en ces jours ne mena vers l’eau fraîche Tes bœufs venant de paître, et nul bétail ne but. Même, nul ne goûta l’herbe tendre des prés.

Ton trépas fit gémir jusqu’aux lions d’Afrique Qui hurlaient aux échos des monts et des forêts. Daphnis ! Il nous apprit à subjuguer les tigres, A danser la thyase en l’honneur de Bacchus,

A parer de feuillage et de pampres nos thyrses. L’arbre s’orne de vigne, et la vigne de grappes, Le troupeau de taureaux, les champs de leurs épis, Toi, tu fis notre orgueil… Mais, à peine ravi,

Palès comme Apollon, eux-mêmes nous quittèrent, Et la funeste ivraie avec la folle avoine

Envahirent nos champs dont l’orge était si belle. Où l’on voyait fleurir narcisse et violette,

La ronce et le chardon prodiguent leurs épines. Jonchez de fleurs la terre, ombragez les fontaines, Bergers !… Daphnis l’ordonne et veut de tels honneurs ! Elevez un tombeau, gravez-y ce distique :

« Je fus Daphnis, illustre en terre comme aux cieux, « Berger d’un beau troupeau, j’étais plus bel encore. »

MÉNALQUE

Ton chant, divin poète, est aussi doux pour moi Qu’un bon somme dans l’herbe à mon corps fatigué, Ou qu’une eau fraîche offerte à ma soif estivale. Par la flûte et la voix, émule de ton maître,

Tu seras, bel enfant, le premier après lui.

A mon tour de porter aux astres ton Daphnis.

Je ferai de mon mieux, à ma façon pour toi.

Oui, je l’exalterai : il m’aima comme toi.

MOPSE

Est-il rien qui me puisse être plus désirable ?

Daphnis mérite bien d’être chanté par toi :

Stimichon de tes vers m’a déjà fait l’éloge.

MÉNALQUE

Daphnis vêtu de blanc sur le seuil de l’Olympe, Contemple sous ses pieds les astres et les nues ; De quoi champs et forêts joyeusement jouissent, Non moins que les bergers, et Pan, et les Dryades. Le loup ne guette plus le bétail ; ni les pièges

Le cerf. Le bienfaisant Daphnis aime la paix.

Les monts boisés, le roc lui-même et les arbustes, Tout sonne et dit : « Ménalque ! un dieu ! » C’est bien un dieu !… Accorde-nous tes dons. Tu vois ces quatre autels ? Deux sont pour toi, Daphnis ; les autres à Phoebus. Sur eux, d’un lait fumant, deux coupes, chaque année, Et deux cratères d’huile à toi seront offerts ;

Et près du feu, l’hiver, sous l’ombrage, l’été,

Rieur, je verserai largement à mes hôtes

Le vin neuf d’Arusie et le nectar de Chypre,

Et je ferai chanter Aegon et Damoetas

Tandis qu’Alphésibée imitera les Faunes.

A la fête des champs, à la fête des Nymphes,

Quand solennellement nous les célébrerons,

Ces hommages toujours te seront accordés :

Ton nom sera chez nous aussi longtemps loué, Qu’on verra les poissons dans les ondes se plaire, L’abeille aimer le thym, le sanglier les monts.

Comme à Bacchus, comme à Cérès, les laboureurs Te porteront les vœux par lesquels tu les lies.

MOPSE

Quels dons, pour de tels vers, pourrais-je bien t’offrir ? Non, ni le vent naissant qui souffle du midi,

Ni la rumeur des flots sur la rive, ni même

Le bruit sourd du torrent, rien ne m’enchante plus.

MÉNALQUE

Mais laisse-moi d’abord t’offrir ce pipeau frêle Qui chanta : Corydon brûlait pour Alexis…

Et ceci : Ce bétail est-il à Mélibée ?…

At tibi prima, puer, nullo munuscula cultu

Errantes hederas passim cum baccare teïïrn

Mixtaque ridenti colocasia fundet acantho.

Ipsae laite domum referent diHenta capellae

Ubera, nec magnos metuent armenta leones ;

Ipsa tibi blandos fundent cunahula flores.

Occidet et serpens, et fattax herba vernni

Occidet ; Assjrium vulgo nmetur amomum.

*

At simul heroum laudes et fatta parentis

Jam legere et quae sit poterh cognoscere virt us , Molli paulatim flavescet campus ariBa,

Incultüque rubens pendebit sentibus uva,

Et durae quercm sudabunt roscida mella.

Pauca tamen suberunt prkcae veSiigia fraudis, Quae temptare Thetim ratibm, quae cingere mûris Oppida, quae jubeant telluri infindere sulcos.

Alter erit tum Tiphys, et altéra quae vehat Argo DeleSlos heroas ; erunt etiam altéra bella,

Atque iterum ad Trojam magniu miüetur Achilles.

*

ITinc, ubi jam firmata virum te fecerit aetas,

Cedet et ipse mari veBor, nec nautica pinus

Mutabit merces ; omnis feret omnia tellus.

Non raBros patietur humm, non vinea falcem ; RobuBus quoque jam tauris juga solvet arator ; Nec varios discet mentiri lana colores,

Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti

Murice,jam croceo mutabit veliera luto ;

S ponte sua sandyx pose entes veBiet agnos.

« Talia saecla » suis dixerunt « currite » fusis

Concordes Babili fatorum numine Parcae.

*

Aggredere 0 magnos (aderit jam tempus) honores, Cara deum suboles, magpum Jovis incrementum ! AdSfiice convexo nutantem pondéré mundum,

Terrasque traBmque mark caelumque profundum ; Adfpice venturo laetantur ut omnia saeclo.

*

0 mihi tum longae maneat pars ultima vitae,

Spiritus et quantum sat erit tua dicere fatfa !

Non me carminibm vincet nec Thracius Orpheus, Nec Einus, huic mater quamvis, atque huic pater adsit, Orphei CaUiopea, Eino formosm Apollo.

Pan etiam Arcadia mecum si judice certet,

Pan etiam Arcadia dicat se judice viüum.

*

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem

(Matri longa decem tulerunt faBidia metises) ; Imipe, parve puer : qui non risere parenti,

Nec dem hune mensa, dea nec dignata cubili eB.

V

DAPHNIS

MENALCAS, MOPSUS

MENALCAS

Cur non, Mopse, boni quoniam convenimm ambo, Tu calamos inflare leves, ego dicere versus,

Hk corylis mxtas inter consedimm ulmos ?

MOPSUS

Tu major ; tibi me eB aequum parere, MenaIca, Sive sub incertas Zephyris motantibus umbras, Sive antro potim succedimm. A-fpice ut antrum SilveBris raris Çfiarsit labrmea racemis.

MENALCAS

Montibus in noBris solus tibi certat Amyntas.

MOPSUS

Quid, si idem certet Phoebum superare canendo ?

MENALCAS

Incipe, Mopse, prior, si quos aut Phyttidis ignés Aut Alconis habes laudes aut jurgia Codri ;

Incipe ; pascentes servabit Tityrus haedos.

MOPSUS

Immo haec in viridi nuper quae cortice fagi

Carmina descripsi et modulans alterna notavi, Experiar : tu deinde jubeta ut certet Amyntas .

MENALCAS

Lenta salix quantum pallenti cedit olivae,

Punie eh hum ilis quantum saliunca rosetis,

Judicio noBro tantum tibi cedit Amjntas.

Sed tu desine plura, puer ; successimus antro.

MOPSUS

Exstinctum Nymphae crudeli funere Daphnim

Flebant (vos corjli testes et fiumina Njmphis),

Cum complexa sut corpus miserabile nati

Atque deos atque aBra vocat crudelia mater.

Non ulli paBos illis egere diebus

Frigida, Daphni, boves ad flumina : nulla neque amnem Eibavit quaarupes, nec graminis attigit herbam. Daphni, tuum Poenos etiam ingemuisse leones Interitum montesque feri silvaeque loquuntur.

Daphnis et Armenias curru subjungere tigres InBituit ; Daphnis thiasos inducere Baccbi,

Et foliis lentas intexere moüibm haBas.

Vitis ut arboribm decori eB, ut vitibus uvae,

Ut gregibus tauri, segetes ut pinguibus arvis,

Tu decus omne tuis. PoBquam te fata tulerunt, Ipsa Pales agros atque ipse reliquit Apollo.

Grandia saepe quibus mandavimus hordea sulcis, Infelix lolium et Beriles nasmntur avenae ;

Pro motli viola, pro purpureo narckso

Carduus et Spinis surgit paliurus acutis.

S pargite humim foliis, inducite fontibus umbras, PaBores (mandat fieri sibi talia Daphnis),

Et tumulum facite, et tumulo superaddite carmen : « Daphnis ego in silvis, hinc usque ad sidera notm, « Formosi pecoris cuBos formosior ipse. »

MENALCAS

Taie tuum carmen nobis, divine poeta,

Quale sopor fessis in gramme, quale per aeBum Dulcis aquae saliente sitim reBinguere rivo.

Nec calamis solum aequiperas, sed voce magiBrum ; Fortunate puer, tu nunc eris alter ab illo.

Nos tamen haec quocumque modo tibi noBra vicissim Dicemm, Daphninque tuum tollemm ad aBra ; Daphnin ad aBra feremus : amavit nos quoque Daphnis.

MOPSUS

At tu sume pedum, quod, me cum saepe rogaret, Non tulit Antigenes (et erat tum dignus amari), Formosum paribus nodis atque aere, Menalca.

VI

SILENUS

SILENUS

Prima Syracosio dignata est ludere versu

Nostra, nec erubuit silvas habitare, Thalia.

Cum canerem reges et proelia, Cynthim aurem Vellit, et admonuit : « Pastorem, Tityre, pingues Pascere oportet oves, deduBum dicere carmen. » Nunc ego (namque super tibi erunt, qui dicere laudes, Vare, tuas cupiant, et triBia condere bella)

AgreBem tenui meditabor harundine musam.

Non injussa cano. Si quis tamen haec quoque, si quis Captus amore leget, te noBrae, Vare, myricae, Te nemus omne canet ; nec Phoebo gratior ulla est Quam sibi quae Vari praescripsit pagina nomen.

*

Pergite, Pierides. Cbromis et Mnasylus in antro Silenum pueri somno videre jacentem,

Inflatum heBerno venas, ut semper, Iaccho ;

Serta procul tantum capiti delapsa jacebant,

Et gravis attrita pendebat cantharm ansa.

Aggressi (nam saepe senex ipe carminis ambo Luserat) iniciunt ipsis ex vincula sertis.

Addit se sociam timidisque supervenit Aegle,

Aegle, Naiadum pulcherrima, jamque videnti

Sanguineis frontem morts et tempora pingit.

Ille dolum ridens : « Quo vincula neBitis ? » inquit. « Solvite me, pueri ; satis eB potuisse videri.

Carmina quae voltis cognoscite ; carmina vobis, Huic aliud mercedis erit. » Simul incipit ipse.

MOPSE

Et toi, prends ce bâton, convoité d’Antigène ;

Quoique digne d’amour, il ne l’obtint de moi.

Mais vois quel beau bâton ! Ses nœuds, son bout de bronze.

VI

SILÈNE

SILÈNE

Ma Muse, sans rougir d’habiter les forêts,

Au vers Syracusain d’abord s’est consacrée.

Je chantais les exploits royaux, quand Apollon, Me prit l’oreille et dit : « Pais tes grasses brebis, Fais ton métier de pâtre, et chante un air facile. » Donc, sur un roseau frêle exerçant mes talents, Je laisse à qui voudra tout le soin de ta gloire,

O Varus, et le goût de célébrer les armes.

Je chante par devoir. Si quelqu’un toutefois

Lit ces vers par plaisir, il entendra nos bois

Te chanter, ô Varus : rien ne touche Phoebus

Plus qu’une page écrite en l’honneur de ton nom.

*

A vous, Muses !… Mnasyle et Chromis dans un antre Voient Silène dormant, ivre comme toujours,

Ses artères encore étaient de vin gonflées,

Son chapeau de feuillage était chu de son front, Et sa main laissait pendre une lourde bouteille. Ils assaillent le vieux qui les avait joués,

Leur promettant ses chants. De ses fleurs ils l’enchaînent. Eglé se joint à eux, la plus belle des nymphes. Il entrouvre les yeux, mais Eglé lui barbouille

Les tempes et le front du sang vermeil des mûres. « Pourquoi me ficeler ? » dit-il, riant du tour, « Défaites ces liens. Je me trouve assez vu.

Je vais chanter pour vous ; mais un autre régal Sera pour celle-ci. » Le voilà qui prélude.

*

Tum vero in numerum Faunosque ferasque videres Eudere, tum rigidax motare cacumina quercus. Nec tantum Phoebo gaudet Parnasia rupes,

Nec tantum Rhodope miratur et Ismarm Orphea.

*

Namque canebat uti magnum per Inane coacta Semina terrarumque animaeque marisque fuissent Et liquidi simul ignis ; ut his exordia primis

Omnia, et ipse tener mundi concreverit orbis ; Tum durare solum et dkcludere Nerea ponto

Coeperit, et rerum paulatim sumere formas ;

Jamque novum terrae Hupeant lucescere solem, Altius atque cadant submotis nubibm imbres ;

Incipiant siîvae cum primum surgere, cumque

Rara per ignaros errent animalia montes.

*

Hinc lapides Pjrrhae jaâos, Saturnia régna,

Caucasiasque refert volucres, furtumque Promethei. His adjungit Hjlan nautae quo fonte reliûum

Clamassent, ut litm « Hyla, Hyla », omne sonaret ; Et fortmatam, si numquam armenta fuissent,

Pa-siphaen nivei solatur amore juvenci.

A ! virgo infelix, quae te dementia cepit !

Proetides implerunt falsis mugitibm agros ;

A ! non tam turpes pecudum tamen ulla secuta est Concubitus, quamvis collo timuisset aratrum,

Et saepe in levi quaesisset cornua fronte.

A ! virgo infelix, tu nunc in montibm erras ;

Ille, latus niveum molli fultrn hyacintho, Ilice sub nigra patientes ruminât herbas,

Aut aliquam in magno sequitur grege. « Claudite, Nymphae, Dicaeae Nymphae, nemorum jam claudite saltus, Si qua forte ferant oculis sese obvia nostris

Errabunda bovis vettigia ; forsitan itium,

Aut herba captum viridi aut armenta secutum, Perducant aliquae Babula ad Gortynia vaccae. »

*

En cadence aussitôt dansent Faunes et fauves.

Le branle gagne aussi les cimes des durs chênes. Phoebus même, jamais ne plut tant au Parnasse. Au Rhodope, jamais plus admirable Orphée.

*

Car il chantait comment, au sein du vide immense, Les éléments mêlés, la terre et l’onde et l’air

Et le feu se pressaient, ces principes de tout ;

Et comment s’endurcit la matière du monde.

Ferme se fit le sol, la mer connut ses bornes

Et toutes choses peu à peu prirent leurs formes. L’éclat du soleil neuf émut toute la terre,

Et du plus haut des cieux tomba la nue en pluies ; Les premières forêts naissent alors, tandis

Que de rares vivants explorent les montagnes.

*

Puis il chante Pyrrha, la semeuse de pierres,

Saturne, les vautours, le vol de Prométhée,

Puis, il évoque Hylas, noyé dans la fontaine,

Et les cris des marins hurlant : Hylas, Hylas !

Et puis Pasiphaé, victime des troupeaux,

Qu’il console du mal d’aimer un taureau blanc : Quelle fureur t’a prise, ô vierge infortunée !

Des Prétides, poussant des mugissements feints, Nulle pourtant, n’osa désirer une bête, Quoique sentant le faix d’un joug imaginaire,

Et sur son front poli des cornes se dresser.

Te voici par les monts, errante désolée,

Mais lui, parmi les fleurs, baignant son flanc de neige, Dessous le rouvre obscur, rumine l’herbe claire, Ou, dans tout le troupeau, cherche quelque génisse. « Barrez, Nymphes, barrez les clairières des bois. « Du taureau vagabond, mes yeux verront peut-être « Quelque trace… Peut-être, à quelque pâturage « Tenté par l’herbe verte ou suivant un troupeau, « Cherchera-t-il sa vache aux étables de Crète ? »

*

Tum canit Elefperidum miratam mala puellam ; Tum Vhaethontiadas musco circumdat amarae Corticis, atque solo proceras erigit alnos.

Tum canit, errantem Permessi ad flumina Gallum Aonas in montes ut duxerit una sororum,

Utque viro Phoebi chorus assurrexerit omnn ; Ut Einus haec illi divirn carminé paBor,

Floribus atque apio crines ornatm amaro,

Dixerit : « Hos tibi dant calamos, en accipe, Musae, Ascraeo quos ante seni ; quibus ille solebat

Cantando rigidas deducere montibus ornos.

His tibi Grynei nemoris dicatur origo,

Ne quk sit luctts quo se plus jaâet Apollo. »

*

Quid loquar aut Scyttam Nui, quam fama secuta est Candida succinBam latrantibus inguina monBrk Dulichias vexasse rates, et gurgite in alto,

A ! timidos nautas canibus lacerasse marink,

Aut ut mutatos Terei narraverit artus,

Quas illi Philomela dapes, quae dona pararit, Quo cursu deserta petiverit, et quibus ante

Infelix sua teffa super volitaverit alis ?

*

Omnia, quae Phoebo quondam méditante beatus Audiit Euro tas jussitque edkcere laurus,

Ille canit (pulsae refer mit ad sidera vailes),

Cogéré donec oves Babulis numerumque referre Jussit et invito processif Vefyer Olympo.

*

Puis il chante Atalante aux pommes d’or séduite ; Puis, de mousse voilant les sœurs de Phaéton,

Il les vêt d’âpre écorce ; il en fait de longs aulnes ; Il chante aussi Gallus sur les bords du Permesse, Comment sur l’Hélicon, le conduit une muse,

Tout le chœur d’Apollon se levant devant lui.

Et puis, comment Linus, berger au divin chant, Orné d’ache et de fleurs, quant à la chevelure, Lui dit : « Tiens cette flûte, accepte-la des muses : Elle fut au vieillard qui pouvait par ses chants

Faire les arbres durs descendre des montagnes. Ainsi de Grynium se peupla la forêt ;

Nul lieu saint ne serait plus digne d’Apollon. »

*

Il chanta la Scylla de Nisus, et cette autre,

Au ventre blanc bordé de monstres aboyeurs,

Fameuse pour avoir roulé les nefs d’Ulysse

Et par des chiens de mer fait déchirer leurs gens. Il contera Térée et sa métamorphose :

Quel festin, quels présents il dut à Philomèle,

Et sa fuite aux déserts, après le triste vol

D’un malheureux, frôlant de l’aile son toit même.

*

Et Silène chanta tout ce que l’Eurotas Fit, des airs d’Apollon, redire à ses lauriers,

Tout ravi : les échos le redisent aux astres !

Mais il faut à présent rentrer, compter les bêtes. Vesper le veut, qui vient en dépit de l’Olympe.

VII

MELIBOEUS

MELIBOEUS, CORYDON, THYRSIS

MELIBOEUS

Forte sub arguta consederat ilice Daphnis,

Compukrantque greges Corydon et Thyrsis in imum, Thyrsis oves, Corydon diftenta-s laite capellas, Ambo ftorentes aetatibm, Arcades ambo,

Et cantare pares et refyondere parati.

*

Hue mihi, dum teneras dejendo a frigore myrtos, Vir gregis ipse caper deerraverat ; atque ego Daphnim Adïpicio. Ille ubi me contra videt : « Ocim » inquit « Hue ades, o Meliboee ; caper tibi salvus et haedi Et, si quid cessare potes, requiesce sub umbra. Hue ipsi potum venient per prata juvenci ;

Hic virides tenera praetexit harundine ripas

Mincius, eque sacra résonant examina quercu. » Quid facerem ? neque ego Alcippen, nec Fhyüida habebam, Depulsos a laSie domi quae clauderet agnos,

Et certamen erat, Corydon cum Thyrside, magnum Pofthabui tamen illorum me a séria ludo.

Alternis igitur contendere versibm ambo

Coepere ; alternos Musae meminisse volebant. Hos Corydon, illos referebat in ordine Thyrsis.

CORYDON

Nymphae, nofter amor, Eibethrides, aut mihi carmen, Quale meo Codro, concedite (proxi ma Phoebi Versibm ille facit) aut, si non possumm omnes, Hic arguta sacra pendebit fifiula pinu.

THYRSIS

Paftores, bedera nascentem ornate poetam,

Arcades, invidia rumpantur ut ilia Codro ;

VII

MÉLIBÉE

MÉLIBÉE, CORYDON, THYRSIS

MÉLIBÉE

Daphnis était assis sous un chêne sonore ;

Thyrsis et Corydon confondaient leurs troupeaux : Brebis de l’un ; chèvres de l’autre, de lait lourdes, Et tous deux dans leur fleur, Arcadiens jumeaux, Égaux dans l’art du chant et prêts à se répondre.

*

J’étais à protéger du froid mes frêles myrtes,

Quand s’égara mon bouc, et j’aperçus Daphnis. Je le vois, il me voit : « Viens vite, Mélibée,

Dit-il, ton bouc est sauf, et saufs sont tes chevreaux. Viens à l’ombre t’asseoir, si tu n’as rien à faire. Tes bœufs viendront tout seuls s’abreuver par ici. Vois ce vert Mincius tout voilé de roseaux,

Dans ce chêne sacré vibre un essaim d’abeilles. » Que faire ? Je n’avais Alcippe ni Phyllis

Pour rentrer les agneaux nouvellement sevrés. Corydon et Thyrsis devaient se mesurer.

Ma foi, j’ai préféré leurs jeux à mes devoirs.

Ils commencèrent donc à chanter tour à tour ;

Et d’abord, Corydon ; puis, Thyrsis, en réponse. Les Muses désirent ces échanges de voix.

CORYDON

O Nymphes, mon amour, ô Libethrides, faites Que soient dignes mes chants de ceux de mon Codrus, Dont l’art touche au divin. Si je n’y puis prétendre, A ce pin consacré, j’irai pendre ma flûte.

THYRSIS

Couronnez de lierre un poète naissant,

Bergers, et que Codrus crève de jalousie

Aut, si ultra placitum laudarit, baccare frontem Cingite, ne vati noceat mala lingua futuro.

CORYDON

Setosi caput hoc apri tibi, Délia, parvus

Et ramosa Micon vivacis cornua cervi.

Si proprium hoc fuerit, levi de marmore tota

Puniceo Habis suras evintta coturno.

THYRSIS

Sinum lattis et hae te liba, Priape, quotannis

Exfpettare sat eB : cuBos es pauperis horti.

Nunc te marmoreum pro tempore fecimus ; at tu, Si fetura gregem suppleverit, aureus eBo.

CORYDON

Nerine Galatea, thjmo mihi dulcior Hjblae,

Candidior cjcnis, hedera formosior alba,

Cum primum paBi repetent praesepia tauri,

Si qua tui Corjdonis habet te cura, venito.

THRYSIS

Immo ego Sardoniis videar tibi amarior herbis, Horridior rusco, projette vilior alga,

Si mihi non haec lux toto jam longior anno est . Ite domum paBi, si quis pudor, ite,juvenci.

CORYDON

Muscosi fontes, et somno moüior herb is ,

Et quae vos rara viridis tegit arbutus umbra,

SolBitium pecori defendite : jam venit ae st as Torrida, jam lento turgent in palmite gemmae.

THYRSIS

Hicfocus et taedae pingues, hic plurimus ignis Semper, et assidua poBes fuligine nigri ;

Hic tantum Boreae curamus frigora, quantum

Aut numerum lupus aut torrentia flumina ripas.

CORYDON

Stant et juniperi et ca st aneae hirsutae ;

Strata jacent passim sua quaeque sub arbore poma Omnia nunc rident : at, si formosm Alexis

Montibus his abeat, videos et flumina sicca.

Ou si, contre son cœur, il me louait, ceignez

Ma tête de bassar, pour conjurer sa langue.

CORYDON

D’un sanglier soyeux cette hure est pour toi,

Don de Mycon, Délie, avec ce bois de cerf ;

Mais moi, mon don serait de te dresser en marbre Toute, et les pieds lacés de cothurnes de pourpre.

THYRSIS

Prends ce vase de lait, Priape ; il te suffise

Pour l’année. Après tout, tu ne gardes qu’un clos. Jusqu’ici, je n’ai fait de toi qu’un dieu de marbre, Mais croisse mon troupeau, tu seras tout en or.

CORYDON

Galatée, qui m’es plus douce que le thym,

Plus blanche que le cygne et que le blanc lierre, Dès que les bœufs repus regagneront l’étable

Si tu te sens pour moi quelque goût, viens me voir.

THYRSIS

Que je te sois amer plus qu’herbes de Sardaigne, Plus hideux que le houx, plus vil qu’algue arrachée, Si ce jour ne me fut bien plus long qu’une année ! Allons, rentrez, les bœufs tout repus sans vergogne !

CORYDON

Font moussue, herbe tendre et plus douce qu’un somme, Arbousier verdoyant qui donnez un peu d’ombre, Protégez mon troupeau des ardeurs du solstice ; L’été torride vient et les sarments bourgeonnent.

THYRSIS

Ici, torches de suif, ici toujours grand feu,

Et des portes toujours noires de sale suie,

Nous nous moquons autant du vent froid que le loup Du nombre des brebis, le torrent de ses rives.

CORYDON

Ici du genièvre et des marrons hirsutes ;

Sous chaque arbre, ses fruits, çà et là, sont tombés ; Tout nous rit à présent : mais qu’Alexis le bel

Déserte la montagne, et tout sèche, et les fleuves.

THYRSIS

Aret ager ; vitio moriens sitit aeris herba ;

Liber pampineas invidit collibus umbras :

Phyüidis adventu noBrae nemrn omne virebit, Juppiter et laeto descendet plurimm imbri.

CORYDON

Populus Alcidae gratissima, vitis laccbo,

Formosae myrtm Veneri, sua laurea Phoebo,

Phyllis amat corylos ; illam dum Phyllis amabit, Nec mytm vincet corylos, nec laurea Phoebi.

THYRSIS

Fraxinus in silvis pulcherrima, pinus in hortu, Populus in fluviis, abies in montibus altis :

Saepius at si me, Lycida formose, revisas,

Fraxinus in silvis cedat tibi, pinus in hortis.

MELIBOEUS

Haec memini, et vittum fruHa contendere Thyrsim. Ex illo Corydon Corydon efl tempore nobis.

VIII

PHARMACEUTRIA

DAMON, ALPHESIBOEUS

PaHorum Musam Damonis et Alphesiboei,

ïmmemor herbarum quos eB mirata juvenca

Certantes, quorum Bupefatfae carminé lynces, Et mutata suos requierunt flumina cursus,

Damonis Musam dicemus et Alphesiboei.

Tu mihi seu magni superas jam saxa Timavi,

Sive oram lüyrici legis aequoris, en erit umquam Ille dies, mihi cum liceat tua dicere faâa ?

En erit, ut liceat totum mihi ferre per orbem

Sola Sophocleo tua carmina digna coturno ?

A te principium ; tibi desinet : accipe jussis

Carmina coepta tuis, atque banc sine tempora circum Inter victrices hederam tibi serpere laurus.

THYRSIS

La campagne est aride et l’herbe meurt de soif, Bacchus à nos coteaux n’accorde point leurs pampres ; Mais nous vienne Phyllis, et nos bois verdiront,

Jupiter généreux versant joyeuse ondée.

CORYDON

O peuplier d’Hercule, ô vigne de Bacchus,

O myrte de Vénus, ô laurier d’Apollon,

Tant que les coudriers plairont à ma Phyllis,

Ni myrte, ni laurier ne prévaudront sur eux.

THYRSIS

Si beaux soient aux jardins le pin, le frêne aux bois, Le sapin sur les monts, le peuplier aux rives

O mon beau Lycidas, reviens-moi plus souvent Et le frêne et le pin devront te le céder.

MÉLIBÉE

Il m’en souvient. Thyrsis vaincu, conteste en vain Et dès lors, Corydon est toujours Corydon.

VIII

PHARMACEUTRIA

DAMON, ALPHÉSIBÉE

Je redirai les chants de nos bergers poètes,

Ce que chantait Damon avec Alphésibée,

Ce qui rendait les bœufs distraits de l’herbe tendre, Les lynx tout étonnés d’ouïr ces deux rivaux,

Et les fleuves saisis, en suspendre leurs cours.

O Toi qui surmontas les rocs du Haut Timave, Et qui suivis les bords de la mer d’Illyrie,

Me viendra-t-il le jour de chanter tes exploits ? Le jour de proclamer à la face du monde

Que toi seul peux chausser le cothurne tragique ? Principe de mes vers, à tes ordres soumise,

Ma muse veut tresser tout autour de ton front

A tes lauriers vainqueurs un flexible lierre.

*

Frigida vix caelo noffis decesserat umbra,

Cum ros in tenera pecori gratksimm herba,

Incumbens tereti Damon sic coepit olivae :

DAMON

Nascere, praeque diem veniens âge, Lucifer, ahmm, Conjugk indigno Njsae deceptm amore

Dum queror, et divos (qmmquam nïl teBibus illis Profeci) extrema moriens tamen adloquor hora.

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Maenalm argutumque nemus pinosque loquentes Semper habet ; semper paBorum iÛe audit amores Panaque, qui primm calamos non passus inertes.

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Mopso Njsa datur : quid non Çperemus amantes ? Jmgentur jam grjpes equis, aevoque sequenti

Cum canibm timidi venient ad pocula dammae.

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Mopse, novas incide faces : tibi ducitur uxor ; Sparge, mari te, nuces : tibi deserit Hefperus Oetam.

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

O digno conjuntta viro, dum defpicis omnes,

Dumque tibi eB odio mea fiBula dumque capellae Hirsutumque supercilium promissaque barba,

Nec curare deum credis mortalia quemquam !

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Saepibus in noBrk parvam te roscida mala

(Dux ego veBer eram) vidi cum matre legentem ; Æter ab undecimo tum me jam acceperat annus ; Jam fragiles poteram a terra contingere ramos : Ut vidi, ut perii, ut me malus abBulit error !

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Nunc scio quid sit Amor : durk in cautibus ilium Aut Tmaros aut Khodope aut extremi Garamantes Nec generu noBri puerum nec sanguink edunt.

*

A peine la nuit fraîche au ciel s’éclaircissait,

Sur l’herbe la rosée étant très douce aux bêtes, Quand Damon, s’appuyant sur son bâton, chanta :

DAMON

Viens ! Prémice du jour, Lucifer favorable :

Cependant que déçu dans mon amour pour Nise, Je me lamente aux dieux vainement attestés

Que j’interpelle encore, à mon heure suprême.

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Le Ménale toujours s’orne de pins sonores ;

Il entend les bergers qui chantent leurs amours, Et Pan, qui le premier fit vibrer les roseaux.

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Nise à Mopse est donnée : Amants que vous faut-il ? Verra-t-on les griffons s’accoupler aux juments, Et les daims venir boire à l’abreuvoir des dogues ?…

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Prépare les flambeaux, Mopse, voici ta femme ; Époux, lance des noix : Hespérus marque l’heure.

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Jointe à ce digne époux, toi qui nous méprisais, Toi qui ne peux souffrir ma flûte ni mes chèvres, Ni ma barbe trop longue et mes sourcils hirsutes, Tu ne crois pas qu’un Dieu veille aux choses humaines !

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Toute petite, je t’ai vue avec ta Mère :

Je vous menais cueillir les fruits de mon jardin. J’allais sur les douze ans, mais je pouvais déjà Atteindre en me dressant, les fragiles rameaux. Je t’ai vue… Aussitôt me prit l’erreur fatale.

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Je connais à présent l’amour, mais cet enfant

Né dans les durs rochers ou chez les Garamantes, N’a rien de notre race et rien de notre sang.

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Saevus Amor docuit natorum sanguine matrem Commaculare rnanm ; crudelis tu quoque, mater Crudelis mater magis, an puer improbus iüe ? Improbus ille puer ; crudelis tu quoque, mater.

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Nunc et oves ultro fugiat luptis : aurea durae

Mala ferant quercus, narcisso ploreat alnus, Pinguia corticibus sudent elettra myricae,

Certent et cycnis ululae, sit Tityrus Orpheus,

Orpheus in silvis, inter delphinas Arion.

Incipe Maenalios mecum, mea tibia, versus.

Omnia vel medium fiat mare. Vivite, silvae :

Praeceps aerii Spécula de montis in undas

Deferar ; extremum hoc munus morientis habeto. De sine Maenalios, jam desine, tibia, versus.

*

Haec Damon. Vos, quae reSftonderit Alphesiboem, Dicite, Pierides ; non omnia possumm omnes.

ALPHESIBOEUS

Effer aquam, et molli cinge haec altaria vitta,

Verbenasque adole pingues et mascula tura,

Conjugis ut magicis sanos avertere sacris

Experiar sens us : nihil hic nvsi carmina de sunt.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite

Daphnim. Carmina vel caelo possunt deducere lunam ; Carminibus Circe socios mutavit Ulixi ;

Erigidus in pratk cantando rumpitur anguis.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim. Terna tibi haec primum triplici diversa colore

Licia circumdo, terque haec altaria circum

Ejjîgiem duco : numéro deus impare gaudet.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite

Daphnim. Nette tribus no dis ternos, Amarylli, colores ; Nette, Amarylli, modo et Veneris die vincula nefto.

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

L’atroce amour voulut que du sang de ses fils

Soient couvertes les mains de leur cruelle mère !

Qui fut le plus cruel, ou la mère ou l’enfant ?

Si l’amour fut cruel, tu fus barbare, toi…

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Que l’agneau désormais mette en fuite le loup Et que le chêne dur porte les pommes d’or,

Que la bruyère exsude une résine d’ambre :

Que le hibou s’égale au cygne et que Tityre

Veuille être Orphée aux bois, Arion aux dauphins !

Ma flûte, préludons aux chants Ménaliens.

Que tout devienne mer !… Adieu, forêts… Je vais Me jeter dans les flots du haut d’un promontoire… (Du mourant que je suis, reçois le don suprême). Cesse, ma flûte, assez de chants Ménaliens !

*

Ainsi chanta Damon. Muses d’Alphésibée,

Dites-nous la réponse : à chacun ses talents.

ALPHÉSIBÉE

— Apporte l’eau lustrale et pare les autels,

Brûle l’herbe odorante et les grains d’encens mâle ; Pour troubler mon amant j’agirai par magie ;

Je n’ai plus de recours qu’en ces enchantements.

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. Ces chants peuvent du ciel faire tomber la lune ; Circé sut transformer par eux les gens d’Ulysse ; Ils peuvent dans les prés rompre le froid serpent.

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. D’une triple couleur, je ceins ton effigie

Et trois fois la promène autour de cet autel ;

Trois fois, c’est que le Dieu goûte le nombre impair.

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. Nouez, Amaryllis, ces couleurs de trois nœuds ; Faites vite, en disant : Par Vénus, je te lie.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim. Timus ut hic durescit, et haec ut cera liquescit

Uno eodemque igni, sic noBro Daphnis amore. Sparge moiam et fragiles incende bitumine laurm. Daphnis me malus urit ; ego banc in Daphnide laurum.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim. Talis amor Daphnim, qualis cum fessa juvencum Per nemora atque altos quaerendo bucula lucos, Propter aquae rivum, viridi procumbit in ulva

Perdita, nec serae meminit decedere nolti,

Talis amor teneat, nec sit mihi cura mederi.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite

Daphnim. Has olim exuvias mihi perfidus ille reliquit, Pignora cara sui ; quae nunc ego limine in ipso, Terra, tibi mando : debent haec pignora Daphnim.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim. Has herbas atque haec Ponto mihi leâa venena Ipse dédit Moeris (nascuntur plurima Ponto) ; His ego saepe lupum fieri et se condere silvis

Moerin, saepe animas imis excire sepulcris,

Atque satas alio vidi traducere messes.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim. Fer cineres, Amarylli, foras, rivoque fluenti

Transque caput jace, nec reüfiexeris. His ego Daphnim. Aggrediar ; nihil ille deos, nil carmina curât.

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim. Adfyice : corripuit tremulis altaria flammis

Sponte sua, dum ferre moror, cinis ipse. Bonum sit ! Nescio quid certe eB, et Hylax in limine latrat. Credimm ? an qui amant ipsi sibi somnia fingunt ?

Par cite, ab urbe venit,jam par cite, carmina, Daphnis. Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. Comme fond cette cire et durcit cet argile,

Et par le même feu, tel mon cœur pour Daphnis : Répands cette farine ; enflamme ces lauriers ;

Je brûle en les brûlant ce Daphnis qui me brûle.

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. Je veux qu’il m’aime, telle une génisse ardente Courant après le mâle, et par monts et par vaux, Succombe à la fatigue et se couche dans l’herbe, Égarée et sans voir que la nuit noire vient :

Qu’un tel amour le tienne et me laisse insensible !

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville, Le perfide, en fuyant, m’a laissé, tendres gages, Ces hardes, que je mets moi-même sur le seuil. Je te les livre, ô Terre : ils me doivent Daphnis.

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. Ces herbes, ces poisons cueillis dans la Colchide, Fertile en tels produits, Moeris me les donna.

Je l’ai vu bien souvent se transformer en loup, Fuir dans les bois, tirer les âmes des sépulcres, Et porter les moissons d’une terre dans l’autre.

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. Emporte, Amaryllis, ces cendres, jette-les

Dans l’eau, derrière toi, sans retourner la tête.

J’attaque ainsi Daphnis. Mais rien ne peut sur lui.

Mes charmes, ramenez mon Daphnis de la ville. Vois… Comme je tardais, la cendre se fait flamme, D’elle-même ! L’autel brûle. Je ne sais quoi

D’heureux, peut-être ? Hylas à notre porte aboie. Que croire ? Est-ce l’amour qui fait rêver l’amante ? C’eét lui… Daphnis revient… Cessez, charmes, cessez…

IX

MOERIS

LYCIDAS, MOERIS

LYCIDAS

Quo te, Moeri, pedes ? an, quo via ducit, in urbem ?

MOERIS

O Lycida, vivi pervenimm, advena noftri

(Quod numquam veriti summ) ut possessor agelli Diceret : « Haec mea sunt ; veteres migrate coloni. » Nunc vidi, triîles, quoniam fors omnia versât,

Hos illi (quod nec vertat bene !) mittimm haedos.

LYCIDAS

Certe equidem audieram, qua se subducere colles Incipiunt mollique jugum demittere clivo,

Usque ad aquam et veteres, jam fratfa cacumina, fagos, Omnia car minibus veftrum serveuse Menalcan.

MOERIS

Audieras, et fama fuit ; sed carmina tantum

Nolira valent, L.ycida, tela inter Martia, quantum Chaonias dicunt aquila veniente, columbas.

Quod nisi me quacumque novas incidere lites

Ante siniftra cava monuisset ab ilice cor nix,

Nec tum hic Moerk, nec viveret ipse Menalcas.

LYCIDAS

Heu ! cadit in quemquam tantum scelm ?

Heu ! tua nobis Paene simul tecum solacia rapta, Menalca ? Ouk caueret Nymphas ? Quis humum florentibm herbis Spargeret, aut viridi fontes induceret umbra ?

Vel quae sublegi tacitm tibi carmina nuper,

Cum te ad delicias ferres Amaryüida noBras ?

IX

MOERIS

LYCIDAS, MOERIS

LYCIDAS

Où vont tes pas, Moeris ? Du côté de la Ville ?

MOERIS

Nous avons donc vécu jusqu’ici, Lycidas,

Pour voir un étranger, possesseur de nos champs, Nous dire : Hors d’ici, vilains. Je suis chez moi : Et vaincus, puisqu’enfin le sort renverse tout,

Nous allons lui livrer nos bêtes… Qu’il en crève !…

LYCIDAS

On m’avait dit pourtant qu’en faveur de son art, Ménalque conservait toute la pente douce

Qui mène mollement des hauteurs jusqu’à l’onde Et l’antique hêtraie aux cimes foudroyées.

MOERIS

La rumeur en courut. Tu l’auras ouï dire :

Mais nos vers, Lycidas, valent au bruit des armes, Ce que vaut devant l’aigle un essaim de colombes. Et si, d’un chêne creux, la corneille sinistre,

Ne m’eût donné l’avis de ne plus contester,

Moeris ne serait plus, et Ménalque avec lui.

LYCIDAS

Quoi… Quelqu’un peut-il donc descendre à de tels crimes ? O Ménalque, te perdre, et le bien que tu fais !… Qui chanterait la terre et les fleurs et les Nymphes ? Qui voilerait de feuille et d’ombre les fontaines ? Ou qui, s’en allant voir l’exquise Amaryllis,

Qui donc eût fait ces vers, qu’à part moi je retins : Tityre, dum redeo (brevis est via) pasce capellas ; Et potum paftas âge, Tityre, et inter agendum

Occursare capro (cornu ferit ille) caveto.

MOERIS

Immo haec quae Varo, necdum perfetfa, canebat :

Vare, tuum nomen, superet modo Mantua nobis, Mantua vae miserae nimium vicina Cremonae, Cantantes sublime ferent ad sidera cycni.

LYCIDAS

Sic tua Cyrneas fugiant exmina taxos,

Sic cytko paSlae distendant ubera vaccae,

Incipe, si quid habes. Et me fecere poetam

Pierides ; sunt et mihi carmina ; me quoque dicunt Vatem patfores : sed non ego credulm iük ;

Nam neque adhuc Vario videor nec dicere Cinna Digna, sed argutos inter stepere anser olores.

MOERIS

Id quidem ago et tacitm, Eycida, mecum ipse voluto, Si valeam meminkse ; neque est ignobile carmen :

Hue ades, o Galatea : quis est nam ludus in undis Hic ver purpureum, varios hic flumina circum Fundit humus flores ; hic candida populus antro Imminet et lentae texunt umbracula vites.

Hue ades ; insani feriant sine litora fluctus.

LYCIDAS

Quid, quae te pura solum sub nofte canentem

Audieram ? Numéros memini, si verba tenerem :

MOERIS

Daphni, quid antiquos signorum suspicis ortus ? Ecce Dionaei processit Caesaris astrum,

Aftrum quo segetes gauderent frugibus et quo

Duceret apricis in collibus uva colorem.

Inséré, Daphni, piros : carpent tua poma nepotes. Tityre, je reviens. Pais mes chèvres. Tityre,

Mène-les boire ensuite, et tout en les menant,

N’approche pas du bouc : il donne de la corne.

MOERIS

Je préfère ceux-ci, moins faits, mais pour Varus :

O Varus, s’il se peut que nous gardions Mantoue, (Mantoue, hélas ! trop près de la pauvre Crémone !) : Les cygnes jmqu’aux cieux feront sonner ton nom.

LYCIDAS

Oh ! puissent tes essaims éviter l’if de Corse,

Que d’un lait parfumé tes vaches soient gonflées ! Commence, si tu peux. Moi-même, les Piérides M’ont fait poète. Il y a des poèmes de moi.

Et les pâtres me croient un devin… Mais j’en doute : Je suis loin de Cinna, ni ne suis Varius.

Je ne suis qu’un oison qui hurle entre les cygnes.

MOERIS

Je cherche, Lycidas, dans ma tête, en silence

Si je trouve du bon… Voici qui n’est pas vil :

Viens… Quels ébats prends-tu dans l’onde, ô Galatée ? Ici, c’efî l’éclatant printemps : ici, la terre

Fleurit au bord des eaux : le pâle peuplier

Sur la grotte se dresse et la vigne s’y noue.

Viens !… Laisse les plots fom battre en vain le rivage.

LYCIDAS

Mais que t’ai-je entendu chanter seul, une nuit ? Le rythme m’en revient… que n’ai-je les paroles !

MOERIS

Daphnis, pourquoi guetter le lever des vieux afires ? Voici monter au ciel l’étoile de César,

Astre qui va mûrir nos moissons et dorer

Sur nos coteaux brûlants le raisin de nos vignes. Greffe donc tes poiriers ; tes fils récolteront.

Omnia fert aetas, animum quoque ; saepe ego longos Cantando puerum memini me condere soles :

Nunc oblita mihi tôt carmina, vox quoque

Moerim Jam fugit ipsa : lupi Moerim videre priores. Sed tamen iBa satis referet tibi saepe Menalcas.

LYCIDAS

Causando noBros in longum duck amores.

Ht nunc omne tibi Stratum silet aequor, et omnes, AdSpice, ventosi ceciderunt murmuris aurae.

Hinc adeo media eB nobis via ; namque sepulcrum Incipit apparere Bianoris. Hic, ubi densas

Agricolae Bringunt frondes, hic, Moeri, canamus : Hic haedos depone, tamen veniemus in urbem. Aut, si nox pluviam ne coüigat ante veremur,

Cantantes licet tuque (minus via laedit) eamus : Contantes ut eamm, ego hoc te fasce levabo.

MOERIS

Desine plura, puer, et quod nunc inBat agamus. Carmina tum melius, cum venerit ipse, canemus.

IX

GALLUS

GALLUS

Extremum hune, Arethusa, mihi concédé laborem : Pauca meo Gatto, sed quae légat ipsa Lycoris Carmina sunt dicenda : neget quis carmina Gallo ? Sic tibi, cum fluEius subterlabere Sicanos,

Doris amara suam non intermisceat undam ;

Incipe ; sollicitos Galli dicamus amores,

Dum tenera attondent simae virgulta capellae. Non canimus sur dis : reüftondent omnia silvae. Quae nemora aut qui vos saltm habuere, puellae Naides, indigno cum Gattus amore peribat ?

Nam neque Parnasi vobis juga, nam neque Pittdi UUa moram fecere, neque Aonie Aganippe.

Ilium etiam lauri, etiam flevere myricae ;

Le temps emporte tout ; l’esprit comme le reste ! Enfant, je déclamais pendant des jours entiers. Mais j’ai bien oublié. La voix même s’en va.

Sans doute quelque loup m’aura vu le premier.

Mais Ménalque à ton gré te redirait ces vers.

LYCIDAS

Tes prétextes me font attendre mon plaisir.

Et pourtant, vois l’eau calme, et quel silence !… L’air Semble même épargner le murmure d’un souffle. Nous sommes à mi-route ; ici de Bianor Le Sépulcre se voit. Chantons ici, Moeris,

Près de ces paysans qui taillent le feuillage.

Nous arriverons bien ! Mets tes chevreaux à terre, Ou, si nous redoutons que la nuit porte pluie,

Allons tout en chantant : la route est moins pénible Quand on chante en marchant. Je prendrai ton fardeau.

MOERIS

Assez chanté, jeune homme. Allons au plus urgent. Nous chanterons bien mieux, quand Ménalque viendra.

IX

GALLUS

GALLUS

Sois propice, Aréthuse, à ce dernier effort :

J’écrirai pour Gallus (comment lui refuser ?)

Quelques vers, mais qui soient aussi pour Lycoris. Fais donc que rien d’amer ne se mêle à ton chant Pas plus qu’aux flots marins l’onde pure du fleuve. Commence, et de Gallus chantons le mal d’amour, Près des buissons broutés par nos chèvres camuses. Nous serons entendus : ces bois redisent tout.

Quels sites, quels bosquets vous retenaient, Naïades, Quand Gallus se mourait d’une amour dédaignée ? Car les cimes du Pinde ou celles du Parnasse

N’auraient dû vous garder, et ni l’onde Aganippe. Bruyères et lauriers eux-mêmes le plaignaient. Pinifer ilium etiam sola sub rupe jacentem

Maenalus et gelidi fleverunt saxa Eycaei.

S tant et oves circum ( noBri nec paenitet illas, Nec te paeniteat pecoris, divine poeta :

Et formosus oves ad flumina pavit Adonis) ;

Venit et upilio ; tardi venere subulci ;

Uvidus hiberna venit de glande Menalcas.

Omnes « Unde amor iBe » rogant « tibi ? » Venit Apollo : « Galle, quid insanis ? » inquit ; « tua cura Lycork Perque nives aliurn perque horrida caBra secuta efi. » Venit et agreBi capitis Silvanus honore,

Florentes ferulas et grandia lilia quassans.

Pan deus Arcadiae venit, quem vidimus ipsi

Sanguineis ebuli back minioque rubentem :

« Ecquk erit modus ? » inquit. « Amor, non talia curât, Nec lacrimk crudelis Amor, nec gramina rivis, Nec cytiso saturantur apes, nec fronde capellae. »

Tri Bis at ille : « Tamen cantabitis, Arcades, inquit, Montibus haec veBrk, soli cantare periti Arcades. O mihi tum quam moüiter ossa quiescant,

ViBra meos olim si fiBula dicat amores !

Atque utinam ex vobk unus veBrique fuksem

Aut cuBos gregk aut maturae vinitor uvae !

Certe sive mihi Phyllk sive es set Amyntas,

S eu quicumque furor (quid tum, si fuscus Amyntas ? Et nigrae violae sunt et vaccinia nigra),

Mecum inter salices lenta sub vite jaceret :

Serta mihi Phyllk legeret, cantaret Amyntas.

« Flic gelidi fontes, hic mollia prata, Lycori ;

Hic ne mus ; hic ipso tecum consumerer aevo… Nunc insanus amor duri te Martk in armk

Te la inter media atque adversos detinet hoBes. Tu procul a patria (nec sit mihi credere tantum) Alpinas, a ! dura, nives et frigora Rheni

Me sine sola vides. A ! te ne frigora laedant !

A ! tibi ne teneras glacies secet aêpera plantas Ibo et Chalcidico quae sunt mihi condita versu Carmina paBork Siculi modulabor avena.

Certum eB in silvk inter Spelaea ferarum

Malle pati tenerkque meos incidere amores

Arboribm : crescent iïïae, crescetk, amores !

Le Ménale aux grands pins, les rocs du froid Lycée Le pleurèrent, gisant dans une solitude.

Ses brebis l’assistaient : n’en soyons pas choqués ; Ne rougis pas de ton troupeau, divin poète :

Le charmant Adonis menait boire le sien.

Lors, vinrent les pasteurs, et plus tard, les porchers ; Ménalque tout mouillé rentra de la glandée :

Tous demandent : « D’où vient cet amour ? » Apollon Dit : « Gallus, es-tu fou ? Ta Lycoris chérie

Suit à la guerre, et par la neige, un autre amant. » Sylvain, le chef orné d’une agreste parure,

Vient, brandissant des lys et des tiges en fleur, Et nous vîmes surgir le Dieu de l’Arcadie,

Pan, tout rouge du sang vermeil des fruits de l’hièble : « Comment guérirais-tu ? » dit-il. « L’amour cruel, Comme les herbes d’eau, les chèvres de feuillage Et l’abeille de fleurs, n’a jamais trop de larmes. »

Mais le triste Gallus : Bons chanteurs d’Arcadie, Dit-il, vous chanterez mon sort à vos montagnes : Si votre flûte, un jour, chanta ma passion,

Combien paisiblement reposeront mes os !

Oh, que ne suis-je l’un quelconque d’entre vous, Conducteur de troupeau, vendangeur de raisin… Que j’eusse aimé Phyllis, Amyntas ou tout autre, (Amyntas est bien noir, mais qu’importe après tout ? La violette est noire, et noire aussi l’airelle)

Quelqu’un sous la saulaie eût partagé ma couche. Phyllis m’aurait fleuri, Amyntas célébré.

« O, je consumerais avec toi, Lycoris,

Ici, l’éternité, sur la mousse, à la fraîche…

Mais une folle amour à présent te retient

Si loin de ta patrie, au milieu des batailles,

Offerte à tous les traits qu’échangent les deux camps ! Toute seule et sans moi (que ne puis-je en douter ?) Tu connais les rigueurs des grands froids sur le Rhin ! Ah ! que la glace aiguë épargne tes pieds tendres ! Je m’en irai jouer, pâtre sicilien,

Sur ma flûte des airs de style chalcidique.

Oui, mieux vaut, dans les bois, près des antres des fauves, Souffrir, graver mes vers d’amour sur l’arbre tendre : Il grandit : vous ferez comme lui, mon amour ! Interea mixtü lutfrabo Maenala Nymphu,

Aut acres venabor apros ; non me uüa vetabunt Frigora Parthenios canibus circumdare saltm. Jam mihi per rupes videor lucosque sonantes

Ire ; libet Partho torquere Cydonia cornu

Spicula ; tamquam haec sit noBri medicina furork, Aut dem ille malk hominum mitescere dkcat !

Jam neque Hamadryades rursm nec carmina nobis Ipsa placent ; ipsae rursus c once dite, silvae.

Non iüum nottri possunt mutare labores,

Nec si frigoribm mediù Hebrumque bibamm,

Sithoniasque nives hiemis subeamm aquosae,

Nec si, cum moriens alta liber aret in ulmo,

Aethiopum versemm oves sub sidere Cancri,

Omnia vincit Amor ; et nos cedamus Amori. »

Haec sat erit, divae, vestrum cecinisse poetam, Dum sedet et gracili fisceüam texit hibisco,

Pierides : vos haec facietis maxima Gallo,

Gallo, cujm amor tantum mihi crescit in horas, Quantum vere novo viridis se subicit alnus.

Surgamus : solet esse gravis cantantibm umbra, Juniperi gravis umbra ; nocent et Jrugibm umbrae. Ite domum saturae, venit Hefperus, ite, capellae. Et puis, sur le Ménale errant parmi les nymphes, Courant le sanglier, je braverai le froid

Ma meute cernera le mont Parthénius,

Et je me vois déjà, dans ces sites sonores,

Tirant sur l’arc du Parthe, une flèche crétoise.

Mais de ma passion sont-ce là des remèdes ?

Nos maux apprendraient-ils la clémence à ce dieu ? Je me déprends déjà de ces Hamadryades

Et des vers… O Forêts, laissez-moi revenir !

Nos peines sur ce dieu cruel ne peuvent rien :

Quand j’irais boire l’eau glaciale de l’Hèbre,

Et quand j’endurerais pluie et neiges de Thrace, Ou que je mènerais mes brebis vers ces lieux

Où grille l’orme, sous le signe du Cancer,

Amour résiste à tout : il nous faut lui céder.

Assez, votre poète ayant assez chanté,

Muses, tout en tressant une frêle corbeille ;

Faites sentir le prix de mes vers à Gallus

Pour qui mon amitié grandit de jour en jour

Comme grandit un aulne à l’appel du printemps. Debout !… Chanter à l’ombre est chose assez malsaine Et du genévrier, l’ombre est funeste aux fruits. Rentrez, voici Vesper, rentrez, chèvres repues.

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