Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 40 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

A l’aurore…

 

A l’aurore, avant la chaleur,

La tendresse de la couleur

A peine éparse sur le monde,

Étonne et blesse la douleur.

O Nuit, que j’ai toute soufferte,

Souffrez ce sourire des cieux

Et cette immense fleur offerte

Sur le front d’un jour gracieux.

Grande offrande de tant de roses,

Le mal vous peut-il soutenir

Et voir rougissantes les choses

A leurs promesses revenir ?

J’ai vu se feindre tant de songes

Sur mes ténèbres sans sommeil

Que je range entre les mensonges

Même la force du soleil,

Et que je doute si j’accueille

Par le dégoût, par le désir,

Ce jour très jeune sur la feuille

Dont l’or vierge se peut saisir.

 

ÉQUINOXE

Élégie

To look…

Je change… Qui me fuit ?… Ses feuilles immobiles

Accablent l’arbre que je vois…

Ses bras épais sont las de bercer mes sibylles :

Mon silence a perdu ses voix.

Mon âme, si son hymne était une fontaine

Qui chantait de toutes ses eaux,

N’est plus qu’une eau profonde où la pierre lointaine

Marque la tombe des oiseaux.

Au lit simple d’un sable aussi fin que la cendre

Dorment les pas que j’ai perdus,

Et je me sens vivant sous les ombres descendre

Par leurs vestiges confondus.

Je perds distinctement Psyché la somnambule

Dans les voiles trop purs de l’eau

Dont le calme et le temps se troublent d’une bulle

Qui se défait de ce tombeau.

A soi-même, peut-être, Elle parle et pardonne,

Mais cédant à ses yeux fermés,

Elle me fuit fidèle, et, tendre, m’abandonne

A mes destins inanimés.

Elle me laisse au cœur sa perte inexpliquée,

Et ce cœur qui bat sans espoir

Dispute à Perséphone Eurydice piquée

Au sein pur par le serpent noir…

Sombre et mourant témoin de nos tendres annales,

O soleil, comme notre amour,

L’invincible douceur des plages infernales

T’appelle aux rives sans retour.

Automne, transparence ! ô solitude accrue

De tristesse et de liberté !

Toute chose m’est claire à peine disparue ;

Ce qui n’est plus se fait clarté.