Œuvres (Pléiade), tome I
A l’aurore…
A l’aurore, avant la chaleur,
La tendresse de la couleur
A peine éparse sur le monde,
Étonne et blesse la douleur.
O Nuit, que j’ai toute soufferte,
Souffrez ce sourire des cieux
Et cette immense fleur offerte
Sur le front d’un jour gracieux.
Grande offrande de tant de roses,
Le mal vous peut-il soutenir
Et voir rougissantes les choses
A leurs promesses revenir ?
J’ai vu se feindre tant de songes
Sur mes ténèbres sans sommeil
Que je range entre les mensonges
Même la force du soleil,
Et que je doute si j’accueille
Par le dégoût, par le désir,
Ce jour très jeune sur la feuille
Dont l’or vierge se peut saisir.
ÉQUINOXE
Élégie
To look…
Je change… Qui me fuit ?… Ses feuilles immobiles
Accablent l’arbre que je vois…
Ses bras épais sont las de bercer mes sibylles :
Mon silence a perdu ses voix.
Mon âme, si son hymne était une fontaine
Qui chantait de toutes ses eaux,
N’est plus qu’une eau profonde où la pierre lointaine
Marque la tombe des oiseaux.
Au lit simple d’un sable aussi fin que la cendre
Dorment les pas que j’ai perdus,
Et je me sens vivant sous les ombres descendre
Par leurs vestiges confondus.
Je perds distinctement Psyché la somnambule
Dans les voiles trop purs de l’eau
Dont le calme et le temps se troublent d’une bulle
Qui se défait de ce tombeau.
A soi-même, peut-être, Elle parle et pardonne,
Mais cédant à ses yeux fermés,
Elle me fuit fidèle, et, tendre, m’abandonne
A mes destins inanimés.
Elle me laisse au cœur sa perte inexpliquée,
Et ce cœur qui bat sans espoir
Dispute à Perséphone Eurydice piquée
Au sein pur par le serpent noir…
Sombre et mourant témoin de nos tendres annales,
O soleil, comme notre amour,
L’invincible douceur des plages infernales
T’appelle aux rives sans retour.
Automne, transparence ! ô solitude accrue
De tristesse et de liberté !
Toute chose m’est claire à peine disparue ;
Ce qui n’est plus se fait clarté.