Le jeu des ombres
Chapitre 3
— Il est doué, sans l’ombre d’un doute, dit Drew. La question est de savoir pour quoi. Rien, dans sa bio, n’indique pourquoi il a été si vite promu. Si tu as raison de dire qu’il a quelque chose à cacher, ça n’apparaîtra dans aucune biographie officielle. À mon sens, on ne trouvera rien même en cherchant dans les archives du Vatican. Un membre de la curie a certainement le pouvoir de blanchir son passé.
— Comment faire pour obtenir la version non officielle de la vie de Pavelic ? demanda Arlene.
— Je crois qu’il est temps d’avoir une petite conversation avec les proches du cardinal, fit Drew. Dans les journaux relatant la disparition du cardinal, on parlait de l’assistant de Pavelic. Le Père Jean Dusseault, si je me rappelle bien.
— Français.
— Nous pouvons rétrécir le champ de notre discussion avec lui. Ce qui m’intéresse c’est…
— La Seconde Guerre mondiale, dit Arlene. Et pourquoi les fils tueurs de tueurs nazis se donnent tant de mal pour retrouver le cardinal. On retourne au Vatican.
3
Le Père Jean Dusseault disposait d’un appartement dans l’un des nombreux palais Renaissance à l’intérieur du Vatican. Évidemment, le moyen le plus simple de le contacter aurait été de lui téléphoner pour fixer un rendez-vous à son bureau. Mais la conversation qui aurait suivi n’aurait guère donné grand-chose. Saul imaginait les réponses laconiques à ses questions.
— Savez-vous quelque chose sur un lien éventuel entre le cardinal Pavelic et des chèques rédigés dans votre bureau au profit de tueurs qui pourraient être des prêtres ? Avez-vous entendu parler d’un réseau de renseignement au sein de l’Église catholique ? Absurde ? Évidemment. Je suis désolé de vous avoir dérangé.
Non, se dit Saul tandis qu’il attendait dans une niche en face des appartements du Père Dusseault. Un entretien à son bureau ne donnerait rien. Il fallait une approche privée, un tête-à-tête – obtenu par la force le cas échéant. Il n’y avait pas le choix.
Saul et Gallagher étaient d’accord sur le fait que dans ce cas précis, il valait mieux que Saul et Erika agissent seuls, même si l’Agence était maintenant prête à les aider. Si jamais ils étaient pris, au pire on accuserait un couple de juifs d’avoir un peu bousculé un prêtre catholique en lui posant des questions sur la disparition du père de la femme.
Et d’ailleurs, songeait Saul, cela restait une affaire de famille. Tout ce qui m’intéresse c’est le père d’Erika. Gallagher m’a donné des informations que je ne possédais pas – concernant les relations entre le Vatican et les hommes qui m’ont attaqué. En échange, je lui ai parlé de la possibilité d’un réseau inconnu. C’est correct.
Les lumières s’éteignirent dans plusieurs appartements. La nuit se fit plus noire. Le Vatican était fermé aux touristes après 7 heures du soir, mais Saul et Erika s’étaient cachés dans le sous-sol d’un immeuble de bureaux, n’en ressortant qu’à la nuit tombée. De son point d’observation, Saul regardait en bas de la rue où Erika attendait dans une cachette identique. Ils étaient de chaque côté de l’entrée de l’immeuble du Père Dusseault. Ils monteraient dès que la lumière s’éteindrait. Et s’il sortait, ils étaient prêts à le suivre.
Justement, il sortit. Saul reconnut le jeune Français robuste à l’épaisse chevelure noire et au menton légèrement fuyant. Il lui avait rendu visite l’après-midi même, se faisant passer pour un journaliste en quête des derniers développements de la recherche du cardinal. Le prêtre s’était montré évasif, cassant, avant de le congédier. Saul n’allait pas regretter le moins du monde d’exiger enfin des réponses.
Le prêtre s’arrêta sous un lampadaire éclairant l’entrée du palais puis se dirigea vers la droite de Saul, du côté d’Erika. Son costume sombre se mêlait aux ombres ; seul ressortait son col blanc.
Saul sortit de sa cachette, ayant laissé à Erika la possibilité de suivre le prêtre avant lui. Il concentra son attention sur une faible lumière au bout de la rue, attendant de voir quelle direction le Père Dusseault allait prendre.
Le prêtre continuait tout droit. Son immeuble était situé à droite de la place Saint-Pierre, près de la partie « citadine » du Vatican, où se trouvaient un supermarché, une pharmacie et un bureau de poste. Saul et Erika le suivirent bientôt entre la chapelle Sixtine et la basilique Saint-Pierre, devant l’Académie pontificale des sciences, puis dans la profondeur des bois et jardins du Vatican, que n’éclairaient que de rares lampadaires. À deux reprises, Saul dut s’arrêter et se dissimuler – une première fois quand deux prêtres passèrent près de lui, une autre fois tandis qu’un garde suisse assurait sa patrouille dans une rue. Dès qu’il se trouva sous le couvert des buissons et des arbres, il se sentit plus à l’aise. Mais deux gestes que le prêtre avait faits le troublaient. Il avait d’abord ôté son col blanc et l’avait fourré dans sa poche. Puis il avait glissé sa main droite sur son majeur gauche, comme pour enfiler une bague.
Avec une croix et une épée superposées ?
Le Père Dusseault est-il lié aux trois hommes qui ont tenté de me tuer ? Est-ce pour cela que leurs factures ont été réglées par le bureau du cardinal ?
Jusque-là, le prêtre avait marché normalement. Mais il se déplaçait maintenant avec précaution. L’homme de robe qui faisait sa promenade du soir s’était transformé en agent en opération prenant garde au danger. Il se glissa près d’une lampe de jardin aux pâles reflets. En absence de col blanc, il se fondait totalement avec la nuit.
Il disparut.
Au-devant, parmi les arbres et les buissons, Erika serait aux aguets. Peut-être se trouvait-elle assez près pour voir où allait le prêtre, se disait Saul. Mais Erika et le prêtre s’observeraient-ils mutuellement ? Le Père Dusseault s’était-il douté qu’il était suivi ?
Une chose était sûre, se dit Saul. Erika et lui étaient tellement sur la même longueur d’onde qu’elle avait forcément envisagé cette possibilité et redoublé d’attention. Il avançait en silence, entre les fontaines, les haies et les statues. Les anges de marbre lui faisaient irrémédiablement penser à la mort. Le parfum des fleurs était écœurant, comme dans une chambre mortuaire. Il plongea à terre, se frayant un chemin entre deux buissons puis s’arrêta en apercevant une clairière devant lui. Une grande fontaine en forme de galion espagnol se dressait au-devant.
Il crut d’abord que le prêtre qu’il voyait dos tourné à la fontaine était le Père Dusseault. Puis un quartier de la lune apparut et dévoila le col blanc que ce prêtre-là portait. Son menton carré fit frémir Saul. Dans ces jardins qui lui rappelaient un cimetière, il eut l’effrayante impression de voir apparaître un fantôme. Un court instant, il aurait juré avoir vu Chris, son frère adoptif mort.