Le jeu des ombres
Chapitre 23
Ephraïm frappait, de plus en plus vite.
— Vous allez bientôt apprendre ce que ça fait de voir vos fils creuser votre tombe, de voir vos fils contraints à regarder pendant qu’on vous tire dessus ! Vous serez apeurés, humiliés, dégradés ! Et bientôt, dit-il en se tournant vers les fils, vous comprendrez ce que c’est de voir tuer son père, de rester en arrière, impuissant, après avoir participé à son exécution en creusant sa tombe ! Comprendrez bientôt ce que ça fait que de se demander si on va honorer l’horrible marché que vous avez conclu, si vous serez tué ou épargné !
Les hommes étaient conduits à l’arrière de la maison. Sous la menace des Uzi, les fils portaient les pelles.
— Essayez de vous échapper ! hurla Ephraïm. C’est ce que nous étions tentés de faire ! Nous savions qu’on allait nous tuer, et pourtant nous gardions l’espoir que quelque chose, n’importe quoi, allait interrompre l’efficacité, arrêter le… !
Joseph ouvrit la bouche pour crier encore une fois.
— Non !
Mais le cri ne franchit pas sa gorge.
Parce que quelqu’un d’autre, une femme, avait crié avant lui.
23
Joseph pivota en direction de la porte d’entrée. Les autres en firent autant, Uzi au poing. Ephraïm dégaina son Beretta.
Tressaillant sous le choc, Joseph observait la femme sortir de la maison.
C’est impossible ! se dit-il. Je dois rêver !
Mais il savait bien que non. Il avait l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds, sûr de ce qu’il reconnaissait.
La femme était Erika.
Son visage était rouge de colère.
— Non ! Ne faites pas ça ! C’est mal ! C’est pis que mal ! Si vous leur faites ce qu’ils vous ont fait, ce qu’ils nous ont fait, à notre peuple, vous serez comme eux ! Vous vous détruirez ! Il faut arrêter !
— Erika… murmura Joseph.
— Vous connaissez cette femme ? demanda Ephraïm.
— C’est ma fille.
— Quoi ?
Un homme et une femme arrivèrent en courant de la droite de la maison, luttèrent avec deux membres de l’équipe d’Ephraïm et saisirent leurs Uzi. Presque au même instant, un homme fonça hors de la maison par la porte ouverte, saisit un autre homme d’Ephraïm à la gorge et lui prit son arme.
Joseph était encore plus désorienté, comme si tout cela n’était pas réel. L’homme qui arrivait était le mari d’Erika.
— Saul ? demanda-t-il, saisi d’étonnement. Mais comment avez-vous… ?
— C’est fini ! hurla Erika. Il n’y aura pas d’exécution ! Nous laissons ces hommes avec leurs fils ! Nous fichons le camp d’ici !
Mais Ephraïm la menaçait toujours de son arme.
— Non ! Vous, vous partez ! Moi, j’ai attendu ça trop longtemps ! J’ai trop souffert ! Avant de mourir, avant qu’ils meurent, ils seront châtiés !
— Exactement ! fit Erika en descendant les marches. Par une Cour de justice ! Laissons la Loi s’occuper de ça !
Ephraïm la tança du regard, l’air mauvais.
— La Loi ? Où était la Loi du temps des nazis ? Je sais parfaitement ce qu’elle fera, la Loi ! Elle perdra du temps ! Elle leur donnera des droits auxquels leurs victimes n’ont jamais rêvé ! Les procès prendront des siècles ! Et au bout du compte, au lieu d’être exécutés, ils mourront tranquillement chez eux.
— Si vous ne songez pas au plan moral… !
— Et les SS, ils l’ont fait ?
— Au moins songez à ceci. Tuez-les, et vous serez pourchassé pour le reste de votre vie ! Vous serez pris et vous mourrez en prison !
— C’est bien ce que je dis ! La Loi me punirait plus qu’eux ! Et pour ce qui est de ma vie, ça fait plus de quarante ans qu’elle est finie !
— Alors vous êtes un imbécile !
Ephraïm réagit avec une telle violence que Joseph eut peur qu’il n’appuie sur la détente de son Beretta.
— Parfaitement, un imbécile ! Vous avez survécu par miracle ! Mais au lieu de remercier Dieu, au lieu de goûter de la vie, vous avez goûté la mort ! Dieu vous a fait un don, et vous l’avez rejeté !
Ephraïm tourna son arme vers le père d’Halloway.
Erika courut vers son père.