Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 17 sur 148

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Le jeu des ombres

Le Pénitent

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Sud du Caire, à l’ouest du Nil. Le désert de Nitrie. Égypte. Cette fois ce n’était pas une souris, mais un lézard qu’il observait, et il ne faisait pas de tours comme Stuart Little. Il ne tirait pas Drew de sa coquille. Il ne lui faisait pas regretter la compagnie des autres – amis, ou même étrangers. Il se contentait de glisser de son trou sous un rocher et de se dorer au soleil pendant les quelques heures qui suivaient l’aube. Au crépuscule, il s’étirait sur une pierre plate, absorbant la chaleur rayonnante. Entre-temps, pendant le brasier proprement destructeur, il se cachait. Trente centimètres, épais, ridé, jaune, le regard fixe, la langue agile, le lézard était le testament des caprices créateurs pervers de Dieu.

Gisant dans l’obscurité au fond de la caverne, Drew regardait le monstre prendre sa position matinale coutumière à l’entrée du tunnel. Ça l’horrifiait et, pour cette raison, il le tolérait, car il savait que Dieu le mettait à l’épreuve. Le lézard faisait partie de sa pénitence. Tandis que le soleil montait dans le ciel, envoyant ses rayons dans la caverne, Drew examina les contours rocheux de sa cellule, comparant leur morne austérité au luxe relatif qu’il avait connu au cours de six paisibles années dans les quartiers modestes qu’il occupait au monastère chartreux dans le Vermont. Une fois encore, il compara le lézard, qu’il appelait tour à tour Lucifer et Quasimodo, à Stuart Little, la souris qui lui avait tenu compagnie au cours de ses deux dernières années de monastère. Mais on avait tué la souris, des assassins avaient attaqué le monastère pour avoir Drew, et il avait été contraint de quitter son havre, pécheur face à un monde pécheur. Les événements qui avaient suivi – sa lutte contre Scalpel, ses retrouvailles avec Arlene, sa rencontre avec la confrérie de la pierre - l’avaient paradoxalement racheté, pour le damner à nouveau, le poussant à chercher ce trou dans la roche en plein désert où était né le monachisme chrétien. Là, il luttait une fois encore pour la pureté par la pénitence et l’amour de Dieu.

Cela faisait maintenant un an. Sans saisons, chaque jour parfaitement identique au précédent, le temps semblait étrangement s’étirer et se comprimer à la fois. Cette année aurait pu être une éternité, un mois ou une semaine. Ses seuls moyens de savoir depuis combien de temps il était là étaient la croissance de sa barbe et de ses ongles et le compte de ses vivres, qui diminuaient graduellement jusqu’au moment où il devait marcher dans le désert jusqu’au village le plus proche pour refaire ses simples provisions. Cela prenait toute une journée. Les villageois considéraient avec respect cet homme en haillons, grand, maigre, brûlé par le soleil avec ses yeux hagards, et ils gardaient leurs distances, lui conférant le statut de saint homme, bien qu’il refusât de se considérer comme tel.

À cette expédition près, il se consacrait exclusivement à l’exercice, à la méditation et à la prière. Ces derniers temps, toutefois, il s’était senti trop faible pour s’entraîner et il était resté étendu au fond de la caverne, entonnant les répons de messes imaginaires. Il se demandait ce que le lézard pensait du latin quand il le voyait tourner vers lui sa tête aux yeux fixes. Ou bien sa réaction n’était elle rien d’autre que le processus de stimulus-réponse ? Dans ce cas, dans quel but cette monstrueuse créature existait-elle ? Une pierre, si elle ne pensait pas, avait une beauté qu’on pouvait apprécier. Mais le lézard ne pouvait apprécier la pierre, si ce n’est pour la chaleur que son horrible corps jaune absorbait. Et nul être conscient ne pouvait apprécier l’horreur du lézard.

C’était l’épreuve, songeait Drew. Si je peux apprécier le lézard, je peux me sauver. Je peux montrer que je me suis ouvert à chaque aspect de Dieu.

Mais les besoins corporels interrompirent sa méditation. Il devait boire. Non loin d’ici – c’est pourquoi il avait choisi cet endroit – il y avait une source. Comme d’habitude, il avait reculé le moment d’étancher sa soif, en partie pour accroître sa pénitence, en partie pour augmenter le plaisir de boire enfin. Cet équilibre entre la souffrance et le plaisir lui causait une grande tension mentale. Il la résolut enfin en concluant que le plaisir de boire avait été voulu par Dieu comme mécanisme de survie. S’il se refusait ce plaisir, s’il ne buvait pas, il mourrait. Mais ce serait un suicide, et le suicide était le pire de tous les péchés.

Dans son état de faiblesse, il commença à faire des associations d’idées. Plaisir, souffrance, Arlene, être séparé d’elle. Si les choses avaient été différentes, il ne pouvait rien imaginer de plus gratifiant que de passer le restant de ses jours auprès d’Arlene. Mais la confrérie de la pierre avait rendu cela impossible. Pour sauver la vie de Drew, le frère d’Arlene avait tué un membre de la confrérie, et pour sauver son sauveur, Drew s’était fait passer pour le coupable ; il s’était enfui et caché. Brûlant d’amour, Drew s’était sacrifié pour une autre sorte d’amour.