Le jeu des ombres
Chapitre 5
Pourtant, le bel officier SS qui regardait fièrement l’objectif sur cette photographie que Miller n’arrivait pas à reposer lui faisait étrangement penser à son père. Non ! Mon père ne m’aurait pas menti !
Mais aurait-il osé révéler une telle vérité ? Une vérité à vous rendre fou ?
Je dois me tromper, se dit Miller. J’ai déjà regardé cette photo il y a deux jours. Pas une seconde je n’ai trouvé la moindre ressemblance avec mon père.
Ou peut-être ne voulais-je pas que cela m’effleure.
Mais cette pensée ne le quittait pas. Le regard de Miller se posa une nouvelle fois sur le cliché. Il regarda encore plus attentivement le front de l’officier, juste au-dessous de la casquette militaire ornementée.
Il essayait de croire que ce qu’il avait remarqué sur ce front n’était qu’une imperfection due au tirage, ou une rayure sur le négatif, mais il n’arrivait pas à s’en convaincre lui-même. La cicatrice était identique à celle que présentait le front de son père, conséquence d’un accident de voiture qui avait failli lui coûter la vie quand il avait dix ans.
Comment peut-on aimer un monstre ?
Comment peut-on savoir si quelqu’un qu’on aime est un monstre ?
Avant même de s’en rendre compte, Miller décrocha le téléphone.
5
— Le ministère de la Justice ? Qui vous a dit ça ?
Halloway appuya le récepteur contre son oreille.
— Un reporter d’Associated Press.
— Nom de Dieu !
— Il m’a dit que mon père était un criminel de guerre nazi, fit Miller. Le chef d’un de ces putains de commandos d’extermination SS.
— Mais c’est absurde !
— Vraiment ? Je commence à me le demander. Il m’a dit certaines choses qui…
— Vous voulez dire que vous l’avez cru ? C’est un journaliste ! Il peut vous raconter n’importe quoi !
— Mais j’ai regardé à nouveau ces photos et…
— Vous étiez censé détruire ces satanées photos !
— L’une montre mon père en uniforme SS des Têtes de mort ! Devant des cadavres civils !
— Une photo qui date de la Seconde Guerre mondiale ? Comment savez-vous à quoi ressemblait votre père à cette époque ? Cette photo ne prouve rien !
— Mon père avait une cicatrice sur le front, en haut à droite ! Cet officier SS aussi !
— Coïncidence !
— Trop facile, s’écria Miller. Il faut que je sache ! Mon père était-il à la tête d’un escadron d’extermination ? Et les autres pères ? Ils étaient des meurtriers, eux aussi ?
— Si vous suggérez que mon père… ? C’est grotesque ! C’est insultant ! J’ai bien tort d’écouter… !
— Cessez d’éluder les questions, Halloway ! Répondez !
— Je ne m’abaisserai pas à…
— Étaient-ils des criminels de guerre nazis ?
— Bien sûr que non. C’étaient des SS, c’est vrai ! Des Waffen-SS. Des soldats légitimes ! Pas des SS Têtes de mort qui tuaient les juifs ! Mais les outsiders ne comprennent pas cette distinction ! Les civils pensent que tous les SS étaient des criminels de guerre. Alors nos pères ont été obligés de mentir. Nuit et Brouillard a commis la même erreur que nous craignons de voir commettre par les services d’immigration, celle que le ministère américain de la Justice et ce reporter d’Associated Press sont en train de commettre.
— Vous essayez de me dire que le ministère de la Justice est incapable de faire la différence entre les Waffen-SS et les SS Têtes de mort ? Arrêtez vos conneries !
— Alors comment expliquez-vous qu’ils commettent cette erreur ?
— Mon père, votre père, et tous les autres membres du groupe se téléphonaient certains jours qui leur étaient très spéciaux. Le 20 avril. Le 8 novembre. Le 30 janvier. Ces dates, ça vous dit quelque chose ?
— Évidemment, répondait Halloway. C’est l’anniversaire de certains membres du groupe.
— Espèce de salaud ! hurla Miller. Si seulement vous n’aviez pas menti !
— Menti ! À quel propos ?
— Le 20 avril est bien l’anniversaire de quelqu’un, ça c’est vrai. En 1889. L’anniversaire d’Hitler. Le 8 novembre marque l’anniversaire de ce qu’on a appelé le complot de la brasserie, le putsch de Munich, première tentative d’Hitler de renverser le gouvernement. C’était en 1923. L’insurrection a échoué. Mais dix ans plus tard, il a pris les choses en main pour de bon. Le 30 janvier. Voilà les trois dates les plus sacrées de la tradition nazie. Et ces trois jours-là, nos pères ne pouvaient résister à l’envie de s’appeler, malgré les risques.
— Bon, fit Halloway, je n’avais pas fait le rapprochement. Et après ?
— Je ne vous crois pas. Vous connaissiez ces dates. Ça se sent à votre voix.
— Vous avez manifestement décidé de croire ce que vous vouliez. Mais je vous assure que…
— J’ai une autre question, coupa Miller. Nos pères étaient tous des officiers supérieurs. Ce qui signifie qu’ils ne servaient pas ensemble. Ils commandaient des unités séparées. Une fois la guerre finie, ils se sont retrouvés dans tous les coins. Qu’est-ce qui est à la base de leur lien ? Qu’est-ce qui en fait un groupe ?
— Mon père dit qu’ils ont fait leurs classes ensemble, répondit Halloway.
— Mais l’armée nazie était fortement dispersée. Le front est, le front ouest, le front nord-africain. La Russie, la France, l’Italie, l’Égypte. Si nos pères avaient fait leurs classes ensemble, ils ne se sont probablement jamais revus de toute la guerre. Vous m’avez encore menti, mon salaud. Ce qui les lie n’a rien à voir avec leurs classes. Pourquoi, de tous les soldats allemands qui ont essayé de cacher leur passé, ceux-là se sont-ils retrouvés ? Ils se sont planqués dans le monde entier mais ils ont gardé le contact. Pourquoi, nom de Dieu ?
Halloway ne répondit pas.
— Qui les faisait chanter ? demanda Miller. Qui ? Et pourquoi ?
Le silence se fit à l’autre bout de la ligne.
— Je crois que ce journaliste a raison, fit Miller. Je crois qu’il y a un tas de choses que mon père ne m’a pas dites et que vous ne m’avez pas dites non plus. Mais vous parlerez. J’arrive, Halloway. Je viens au Canada. Et je vous ferai cracher les réponses.