Le jeu des ombres
Chapitre 4
— Si je me trompe, nous aurons deux ennemis. Appelez notre contact au Brésil. Dites-lui de s’occuper de la livraison. Nos clients sont suffisamment désespérés pour ne pas tenir compte du retard, à condition que nous puissions leur affirmer qu’ils peuvent accepter la livraison sans risque. Et à mon avis, c’est maintenant possible. Si l’ennemi savait ce que nous faisons, il y a des semaines qu’ils s’en seraient servi contre nous.
— Peut-être aussi que les opérateurs de Nuit et Brouillard attendent pour nous piéger.
— Bientôt, Nuit et Brouillard n’existera plus.
— J’aimerais vous croire, fit Rosenberg.
— Il faut le croire. Si Seth et Iceberg ne peuvent pas les arrêter, personne ne le pourra – et alors, nous serons fichus, que nous allions au bout de la livraison ou pas. Alors, allez-y. Donnez l’ordre. Envoyez la marchandise.
4
Rome. Mourant d’ennui, le dos douloureux de trop d’heures passées sur une chaise trop dure, la bouche pleine de pain, de salami et de fromage, l’Américain comprit soudain ce qu’il avait vu sur l’écran.
— Nom de D… !
Il laissa tomber le reste de son sandwich près du Coca sans sucre sur la table métallique devant lui et se pencha vivement pour arrêter la vidéo.
— Ramenez-vous ! Je veux que vous voyiez ça !
Les deux opérateurs, un homme et une femme, se tournèrent vers lui, l’air hagard après tant d’heures passées à surveiller leur propre écran.
— Qu’on voie quoi ? demanda l’homme. Je n’ai fait que ça de voir…
— Rien du tout, poursuivit la femme. Tous ces putains de visages se mélangent et on finit par ne voir que des points sur l’écran, et ils sont…
— Venez voir, je vous dis.
L’homme et la femme traversèrent le bureau nu et l’encadrèrent.
— Montre un peu, dit la femme.
Le premier homme rembobina trente secondes de cassette et appuya sur Lecture.
Sur l’écran les points firent bientôt une image.
— Des visages, soupira la femme. Encore des putains de visages.
— Contentez-vous de regarder, fit le premier homme. Il indiqua les passagers aériens qui quittaient une passerelle et pénétraient dans l’aéroport de Rome. Là, fit-il en appuyant sur Pause.
De minuscules lignes balayaient le visage et la poitrine d’un homme interrompu dans sa démarche au moment où il se mêlait à la foule. Il portait une veste en tweed large et une chemise à col ouvert, mais on remarquait tout de même les muscles de ses épaules et de sa poitrine. Il avait le visage carré et bronzé, le regard intelligent et les cheveux blondis par le soleil.
— Mm, je n’irais sûrement pas dormir dans la baignoire, commenta la femme.
— Tu crois que tu serais encore vivante une fois qu’il t’aurait baisée ? demanda le premier homme.
— Quoi ?
— Regarde un peu.
Le premier homme relâcha le bouton Pause et pressa sur Lecture. D’autres visages passèrent devant la caméra. Le service de renseignements italien avait installé ce système à chaque rampe de sortie de l’aéroport de Rome, dans la tentative d’améliorer la sécurité, et surtout de se protéger contre les terroristes. Une fois visionnées par des spécialistes italiens, les bandes étaient distribuées à d’autres réseaux de toutes sortes, civils, militaires, ou politiques.
— Bon, qui d’autre devrais-je remarquer ? demanda le second opérateur.
— Lui. Là, fit le premier homme en appuyant une nouvelle fois sur Pause.
Un autre passager fort excitant s’immobilisa sur place, des lignes en travers du visage et de la poitrine. Grand, pâle, les cheveux roux, les yeux inexpressifs.
— Nom de D… dit la femme.
— Quelle coïncidence. C’est exactement ce que j’ai dit, remarqua le premier homme dont le pouls battait plus vite. Si tu veux bien vérifier les portraits fichés de…
— Ce type c’est… !
— Nom de code, Seth, interrompit le premier homme. Dans le genre tueur, il n’y a pas pire. À part… Il arrêta la bande, rembobina, et interrompit prestement de nouveau. Jetez un autre coup d’œil à…
Excité comme une puce, il appuya sur Lecture.
L’homme blond et musclé sortit une nouvelle fois de la passerelle des passagers en direction de la caméra.
— Oui… ! souffla le deuxième homme.
— C’est Iceberg, fit le premier homme. Les mecs, ce qu’on a devant les yeux c’est…
— De quoi nous rappeler de ne jamais relâcher notre attention, admit le deuxième homme. Ces salauds finissent toujours par se montrer, même si on en a trop ras le bol pour s’y attendre.
— Et ça n’est pas tout, dit la femme. On surveille pendant des jours et des jours. Et brusquement en voilà deux, ensemble, qui essaient de faire croire qu’ils voyagent séparément.
— Peut-être qu’ils ne savaient pas qu’ils étaient dans le même avion, suggéra le deuxième homme.
— Arrête, mec, lança la femme. Ces gars-là, c’est ce qu’il y a de mieux.
— Bon, d’accord, tu as raison.
— D’où la question, fit le premier homme. Est-ce qu’ils le savaient avant ou est-ce qu’ils s’en sont aperçus dans l’avion ?
— Où ont-ils décollé ? demanda la femme.
— Toronto, répondit le premier homme. Qu’est-ce qu’on a sur Toronto ?
— Rien ces derniers temps, pour autant que je sache. Pas même une rumeur, répondit la femme.
— Donc s’ils n’étaient pas sur un boulot là-bas…
— Ils ont pu s’y retrouver, et partir de là.
— À moins qu’ils ne se soient trouvés par hasard dans le même avion, fit le deuxième homme.
— Avec ces mecs-là, il n’y a pas de hasard.
— Peut-être qu’ils travaillent pour des camps opposés, suggéra le deuxième homme. Non, ça ne marche pas. Ils n’avaient pas l’air préoccupés à la descente d’avion.
— Évidemment. Ce sont des professionnels, lança la femme. Pas comme certains d’entre nous.
Sur quoi elle jeta un regard au deuxième homme avant de se tourner vers le premier.
— Mais j’ai idée…
— Qu’ils voyagent ensemble, dit le premier homme. Ils sont discrets, mais ils n’ont pas essayé de se déguiser ; ils s’en fichent qu’on les remarque. Ça sent le gros coup, et ils nous préviennent. Ça n’est pas pour le boulot.