Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 32 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 2

— Mon père a toujours fait son lit comme ça, commenta Erika. C’est un maniaque de l’ordre. Il fait son lit sitôt levé.

— Exact, fit Misha. Ce qui veut dire que soit ton père ne s’est pas couché la nuit précédente une fois rentré du café, soit il a fait son lit le matin de sa disparition et, pour une raison ou une autre, ne s’est pas rendu au café comme il aurait dû normalement.

— Ce qui nous fait un battement de vingt-quatre heures, dit Saul.

— Et Joseph n’était pas malade chez lui. L’agent a un instant conclu qu’il était arrivé quelque chose à Joseph pendant qu’il rentrait chez lui ou quand il a quitté sa maison. Imaginons un accident. Mais aucune trace de cela à la police ni dans les hôpitaux.

— Tout à l’heure, vous avez employé l’expression « un instant », interrompit Saul.

Misha le regarda de travers.

— Vous avez dit que l’agent avait un instant conclu qu’il était arrivé quelque chose à Joseph. Qu’est-ce qui lui a fait changer d’avis ?

Misha fit une grimace douloureuse. Il fouilla dans une des poches de sa veste et en tira deux objets.

— L’agent a trouvé ça sur la table basse.

Erika gémit.

Saul se retourna, inquiet de sa pâleur soudaine.

— Les deux pipes préférées de mon père, expliqua Erika. Il ne partait jamais sans au moins l’une d’elles.

— Donc s’il s’est passé quelque chose, c’est ici que cela s’est produit, dit Misha.

— Et il n’est pas parti de son plein gré.

2

Le silence se fit lourd dans le salon. La pluie cinglait la fenêtre plus violemment.

— Nos hommes le recherchent, dit Misha. Nous comptons demander aux réseaux amis de nous aider. Il est difficile de concentrer nos efforts. Nous ne voyons pas qui le voudrait, ni pourquoi. Si le motif était la vengeance pour quelque chose qu’il aurait fait quand il travaillait pour nous, pourquoi l’ennemi ne l’a-t-il pas tué ?

— À moins que l’ennemi n’ait voulu… hésita Erika, le torturer.

— Pour se venger ? Mais ça aurait pris un tour personnel, pas professionnel, répondit Misha. En vingt ans d’activité dans le renseignement, je n’ai jamais entendu parler d’un agent laissant ses émotions prendre le pas sur lui au point qu’il viole le protocole et emploie la torture pour régler ses comptes. L’assassinat ? Cela peut arriver, évidemment. Mais le sadisme ? Misha secoua la tête. Si d’autres agents s’en apercevaient, le violateur serait méprisé pour toujours, plus personne ne lui parlerait et on le jugerait peu sûr. Même vous, Saul, qui aviez toutes les raisons de haïr Eliot, vous l’avez tué, mais vous ne l’avez pas torturé.

Ce souvenir remplit Saul d’amertume.

— Mais nous savons tous qu’il est une circonstance dans laquelle la torture est acceptable.

— Oui, l’information, dit Misha, encore que les substances chimiques soient plus efficaces. Cela nous ramène à la question précédente. Quel réseau le voudrait ? Que voudraient-ils savoir ? Nous sommes à sa recherche. C’est ce que je puis vous dire de mieux pour l’instant… évidemment, dès que nos agents locaux ont compris la gravité de la situation, ils ont contacté notre quartier général. Compte tenu de l’amitié qui me lie à vous et à Joseph – il ne faut pas oublier qu’il est mon professeur – j’ai décidé de me charger moi-même de cette affaire. J’ai aussi décidé de t’apporter moi-même cette triste nouvelle, Erika, au lieu de t’envoyer un message glacial. Mais je serais venu de toute façon, dès que j’ai eu connaissance du raid dans votre village. Il ne faut pas négliger cette coïncidence. J’ai une horrible prémonition.

— Que les deux événements sont liés ? Que c’étaient nous les cibles, comme mon père ? Ça nous est aussi venu à l’idée, dit Erika. Mais pourquoi serions-nous visés ?

— Je ne le sais pas plus que je ne sais pourquoi ton père a disparu. Mais ne serait-il pas plus sage que toi et les tiens restiez à l’abri pendant les recherches ? Si c’est toi la cible, tu ne te déplaceras pas aussi librement que nous.