Le jeu des ombres
Chapitre 4
— C’étaient des meurtriers nazis ?
— Mais les meurtres n’avaient pas été commis aux États-Unis. En fait, le seul crime dont on ait pu les accuser est d’avoir menti sur leur véritable identité en remplissant leur formulaire d’immigration.
— Si le public était informé, il serait outré.
— Vous croyez ? Dans le cas de ceux qui sont passés en jugement, les voisins et amis de ces hommes voulaient qu’on oublie le passé.
— C’est ça, le sujet de votre article ?
— Je veux aider le ministère de la Justice. Si je parviens à éveiller la conscience du public, peut-être le Bureau d’enquêtes spéciales obtiendra-t-il du gouvernement un budget plus important. Ces salauds et je me fiche bien de leur âge – devraient éprouver la même terreur que leurs victimes ont connue.
— Y compris mon père ?
— S’il est coupable, oui.
Miller soutint le regard plein de colère de Sloane.
— J’ai cru et respecté mon père toute ma vie. Si par impossible le ministère de la Justice avait raison à son sujet… S’il est ce que cette prétendue preuve dit qu’il est…
— Vous convenez qu’il doit être puni ?
— Même mon père… fit Miller qui se sentait malade. À condition qu’il soit coupable, même mon père est impardonnable.
4
Malgré l’heure de pointe, Miller mit dix minutes au lieu de vingt. L’ascenseur qui le conduisait au cinquième étage semblait ne jamais vouloir arriver. Quand il ouvrit la porte de MILLER AND ASSOCIATES, ARCHITECTS, il vit que sa secrétaire était toujours là.
— Comment s’est passé votre rendez-vous, monsieur Miller ? Vous avez obtenu le contrat ?
— C’est trop tôt pour savoir. Je veux mettre certaines choses au clair, Marge. Si on appelle, je ne suis pas là. Qu’on ne m’interrompe sous aucun prétexte.
— Aurez-vous quelque chose à me dicter ?
— Non, merci. Rentrez chez vous dès que vous aurez fini de taper.
— Comme vous voudrez.
Il entra dans son bureau, ferma la porte et s’appuya contre elle. Comment peut-on savoir si celui qu’on aime est un monstre ?
La sueur gouttait sur ses yeux. Après cinq minutes qui parurent une éternité, le cliquetis de la machine à écrire cessa enfin. Il entendit le petit bruit de l’ordinateur qu’on coupait et le froissement de la housse qu’on posait sur l’écran.
— Bonne soirée, monsieur Miller.
— Bonne soirée, répondit-il à travers la porte.
Le martèlement des hauts talons. Le claquement d’une serrure. Le bruit de la porte.
Le silence.
Miller soupira pour se détendre et regarda le coffre dans l’encoignure droite, où il entreposait les plans en cours. Deux jours plus tôt, quand il avait reçu ces horribles photos de cadavres et de cendres, il avait pensé les détruire. Mais une intuition l’avait poussé à agir avec prudence. Ces clichés n’étaient pas qu’une mauvaise farce. S’il les détruisait, il perdrait des renseignements dont il pourrait avoir besoin plus tard, des indices lui permettant de découvrir pourquoi on lui avait envoyé ces documents.
Maintenant il aurait préféré ne pas les avoir conservés – car il craignait la vérité qu’ils pouvaient contenir. Il s’agenouilla, fit la combinaison du coffre et sortit le paquet de photos. Il les étudia une par une.
La mort. La mort terrible.
Il avait menti à Sloane, mais seulement sur un point – et seulement en partie. Mais ce mensonge, même partiel, était hors de proportion avec le reste de la vérité.
Oui, avait-il répondu honnêtement, je savais que mon père avait émigré d’Allemagne. Je savais qu’il avait changé de nom. Je savais qu’il avait été un soldat allemand.
Oui, un soldat. Mais Miller savait que son père n’avait pas été un participant innocent à cette guerre, une jeune recrue promue de façon absurde au rang de sergent. Non, son père avait été un colonel SS.
Avec l’âge, le père de Miller se rapprochait peu à peu de son passé. Certains jours qui avaient pour lui un sens inexpliqué – le 30 janvier, le 20 avril, le 8 novembre – il était de plus en plus sentimental. Ces fois-là, son père avait passé de mystérieux coups de fil. Puis, un soir, tard dans la nuit, il avait avoué à son fils ce qu’il avait fait pendant la guerre.
— Oui, j’étais un SS. J’ai obéi aux ordres du Führer. J’ai cru en la supériorité de la race. Oui, j’ai cru au Lebensraum, cet espace qu’il nous fallait pour croître et prospérer. Puisque nous étions supérieurs, pourquoi ne pouvions-nous vivre en harmonie tolérante avec les races inférieures ? Pourquoi ne pouvions-nous leur permettre de nous servir ? Je ne faisais pas partie des Têtes de mort. Je n’étais pas un exterminateur. J’étais un Waffen-SS, branche militaire légale du Schutzstaffel. J’étais un soldat correct. J’ai servi mon pays avec dignité. Ce pays a perdu. Qu’il en soit ainsi. C’est l’histoire qui choisit la morale. J’habite désormais aux États-Unis. Ses citoyens l’appellent la plus grande nation du monde. J’ai la conscience tranquille, et s’il le fallait, je défendrais l’Amérique avec la même détermination que j’ai défendu l’Allemagne.
Miller avait été convaincu. Par nature, la guerre obscurcissait les jugements et atténuait les valeurs. Il fallait pourtant bien que quelques valeurs demeurent constantes, espérait-il.
Son père et d’autres Waffen-SS avaient réussi à échapper aux conséquences de la défaite allemande. Ils avaient pris les papiers de civils morts et s’étaient enfuis en Bolivie, au Mexique, en Amérique, au Canada, en Angleterre, en Suède. Mais ils avaient gardé le contact, se téléphonant pour se rappeler leur héritage, pour s’assurer que même si l’histoire leur avait donné gravement tort, ils faisaient toujours partie de l’élite de leur pays.
Exactement comme les fils de cette élite avaient gardé le contact. Miller avait fini par être attiré dans le cercle d’anciens amis de son père. Lui et les fils de ces autres pères avaient fait le serment de s’aider mutuellement si on s’en prenait soudain à leurs pères. Le premier de chaque année, il fallait payer – vingt mille dollars par famille – pour acheter le silence d’un outsider qui connaissait leur secret, une sorte de prime d’assurance, un chantage qui garantissait le silence.
Mais ces pots-de-vin se révélaient maintenant inutiles. Le serment des fils se montrait inefficace. Malgré les précautions, on avait bel et bien attaqué leurs pères. Et eux, les fils, faisaient aussi l’objet d’attaques.
Folie.
Que le passé reste le passé, se dit Miller. Le présent et le futur, c’est ça qui compte. Nos pères ne sont pas ce que vous croyez qu’ils étaient. Rendez-les-nous. Laissez-nous tranquilles. Vous vous êtes trompés. Il faut que Nuit et Brouillard s’arrête.