Le jeu des ombres
Chapitre 12
Les vagues léchaient le rivage. La brise sentait le sel. Pendleton attendit respectueusement tandis que son père décrivait à son auditoire une incroyable série de vagues qu’il avait vues cinq ans plus tôt. Son père – aussi grand que lui, aussi musclé, et, même à soixante-dix ans, le visage ridé par l’âge et par dix ans de soleil, d’une beauté presque aussi sauvage – son père le regarda.
— Un petit problème, papa. Il faut que je te parle.
Son père fit semblant d’être contrarié.
— Si c’est indispensable.
— Je le crains.
— Je reviens, les gars.
Pendleton et son père se dirigèrent vers la boutique.
— Un contact de tes anciens amis vient de me téléphoner. Il est en ville.
Cette fois, son père soupirait vraiment.
— J’ai pourtant dit à ces imbéciles de ne pas m’approcher. J’ai toujours été contre l’idée de maintenir le contact. S’il n’y avait pas eu le prêtre ! J’aurais anticipé le problème et je l’aurais résolu il y a des années.
— Le contact voulait me voir. Ça avait l’air urgent.
— Je m’en doute, s’il a fait tout ce chemin. La planète est trop petite pour s’y cacher.
— La lettre qu’ils ont envoyée le mois dernier…
— Exigeant une rencontre au Canada, fit le père de Pendleton plein de mépris. Ils me croient bête à ce point ?
— On dirait bien que ce sont eux les idiots. Mais je n’ai plus le choix, maintenant. Si je veux l’empêcher de venir à la boutique, il faut que je le retrouve ailleurs.
— Que ce soit la première et la dernière fois. Assure-toi que ce soit bien clair.
— Je voulais te dire… Pendant mon absence, sois prudent.
— Iceberg est toujours prudent.
— Je sais.
Pendleton sourit et prit son père par l’épaule.
12
En entrant dans le jardin botanique de Sydney à 16 heures précises comme il en avait reçu l’instruction, Kessler était nerveux. Il craignait de ne pas avoir été convaincant en évoquant un malaise soudain, l’obligeant à quitter son rendez-vous d’affaires au milieu de délicates négociations. Même si les affaires étaient loin d’expliquer son séjour en Australie, c’était ce qu’on appelait, pensait-il, une « couverture ». Parmi ceux qu’il avait rencontrés au Canada, il avait la meilleure excuse pour se rendre à Sydney sans attirer l’attention. Mais aujourd’hui, en interrompant les négociations d’une fusion à laquelle il avait longtemps travaillé entre sa société d’électronique et une société de Sydney, il avait attiré l’attention, ce qu’il voulait précisément éviter. Avec le recul, il se disait qu’il aurait dû insister auprès de Pendleton pour reculer le rendez-vous, mais Pendleton avait été si réticent à l’idée de le rencontrer que Kessler n’était pas en position d’avoir des exigences.
Déambulant le long d’un chemin bordé de plantes exotiques, Kessler avait peur qu’on ne l’ait suivi malgré ses précautions. Pas seulement dans le jardin, mais depuis les États-Unis. Je suis un homme d’affaires, pas un expert en intrigues, songeait-il. Peut-être mon père saurait-il – failli dire « aurait-il su » mais il voulait garder espoir – peut-être saurait-il la conduite à tenir dans ce genre de situation, mais on ne m’a jamais entraîné pour cela.
Pourtant, il pensait ne pouvoir se tromper s’il utilisait son bon sens. Ne regarde pas si on te surveille. Les récentes disparitions ont prouvé que l’ennemi était remarquablement organisé et adroit. Si on te « file » – il pensa utiliser là l’expression correcte, encore que mélodramatique –, le type ne sera pas assez stupide pour te le faire savoir. Il avait pris son guide. Sa nuque le démangeait tant il avait envie de se retourner, mais il s’obligea à consulter tour à tour son guide, puis les abondantes plantes devant lui. Le chemin montait. Il arriva à un banc entouré de buissons et s’arrêta, face à l’Ouest, semblant admirer un bâtiment dont le guide expliquait qu’il s’agissait du palais du Gouvernement, résidence du gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud. En fait, s’il attendait, c’était pour obéir aux instructions de Pendleton.
Pendleton était l’autre raison de la nervosité de Kessler. Dans sa jeunesse, le père de Pendleton, Iceberg, avait été un des hommes les plus redoutés d’Europe. Iceberg avait aujourd’hui environ soixante-dix ans, mais il n’y avait aucune raison d’imaginer qu’il n’était plus dangereux. La rumeur – Halloway en l’occurrence – disait qu’entraîné par son père, le fils d’Iceberg était tout aussi redoutable. Cette rencontre, à découvert, dans un lieu public manifestement choisi pour sa couverture et la multitude de chemins par où s’enfuir, pouvait se révéler un danger tant de la part du fils d’Iceberg que de l’ennemi.