Le jeu des ombres
Chapitre 8
Il respirait plus aisément. Sa poitrine s’ouvrait. Il cessa de trembler, sourit à Erika, caressa son beau visage, le vit se troubler puis sombra dans l’inconscience.
8
Quand il s’éveilla, il était toujours dans le duvet, mais il était habillé de vêtements parfaitement secs. Il se sentait faible et en même temps merveilleusement reposé. Il étendit ses jambes à l’intérieur du sac douillet, sortit ses mains, frotta ses yeux, et vit Erika et la femme qui le dévisageaient, appuyées contre le mur de la grotte. Erika aussi était habillée.
— Combien de temps ai-je… ?
— Il est dix heures du matin, dit-elle. Tout le monde debout !
Elle ouvrit la porte de la grotte.
Il leva la main sur ses yeux et se détourna. Dehors, le soleil était brûlant.
— Mais on se croirait en plein désert avec un soleil pareil !
— Tu ne peux pas dormir la vie entière.
Il grogna. L’eau suintait devant la porte de la grotte. Le soleil, qui se reflétait dans la neige, était aveuglant. Il tira un coin du sac de couchage sur son visage.
— Si tu insistes, dit-elle.
Quand il regarda par un coin du duvet, il vit que les yeux d’Erika étaient rieurs. Elle referma presque la porte. Un rai de lumière pénétra dans la grotte, venant s’ajouter à la lumière de la lanterne.
— Il n’y a pas de doute, tu sais endormir un homme, dit-il.
— Tout le plaisir était pour moi.
Saul frémit, d’émotion, cette fois.
— Je t’aime.
La Suissesse avait plutôt l’air embarrassée devant tant d’intimité. Elle toussota.
— Avez-vous faim ? Nous avons fait du potage lyophilisé.
— Je meurs de faim.
Il était assez fort pour porter le liquide à ses lèvres.
— Que s’est-il passé ? demanda finalement Erika.
— Je les ai tués.
La femme pâlit. Erika hocha simplement la tête.
Il omit les détails.
— Bon, ce n’est pas le travail qui manque.
Il sortit du sac de couchage, éprouva une douleur dans le dos, et attendit de retrouver l’équilibre.
Erika ramassa les vêtements mouillés de Saul et lui remit le paquet contenant les photographies et le journal d’Avidan. Elle prit le fusil. Après s’être assurés que le chauffage, la lanterne et le poêle étaient éteints, ils sortirent.
La femme referma la porte.
— Il faudra que je remplace ce que nous avons utilisé.
— Nous paierons, dit Saul.
— Non. Vous m’avez suffisamment bien payée. Et pas seulement avec de l’argent. Vous m’avez sauvé la vie.
— Mais nous n’aurions pas eu à vous la sauver si nous n’étions pas venus chez vous. C’est encore nous qui vous sommes redevables.
Ils pataugeaient dans les paquets de neige fondante. Le soleil leur faisait mal aux yeux. Saul sentit avec détresse qu’ils approchaient du premier homme qu’il avait été obligé de tuer.
Je ne veux pas faire ça, pensa-t-il.
Il le fallait pourtant.
— Vous feriez mieux d’attendre ici.
Il continua sa descente vers un pin tandis qu’Erika restait en arrière pour détourner l’attention de la femme. Il arriva aux branches inclinées et se pencha à contrecœur pour étudier l’homme dont il avait brisé la colonne vertébrale. Retenant son souffle, il ôta avec difficulté la bague au majeur de la main gauche raidie.
C’était un anneau d’or avec un gros et superbe rubis. Sur la pierre, un insigne dessinait une épée et une croix superposées.
Il fouilla le cadavre à fond, ne trouvant qu’un passeport et un portefeuille. Le passeport était français, au nom de Jean Lapierre, un nom tellement banal qu’il s’agissait certainement d’un nom d’emprunt. Il vérifia les pages, trouvant des tampons pour l’Autriche et la Suisse. Le même chemin que nous, se dit Saul. Seraient-ce les hommes qui m’ont attaqué dans le parc de Vienne ?
Il examina le contenu du portefeuille, trouvant l’équivalent de mille dollars américains en diverses monnaies européennes. Deux cartes de crédit et un permis de conduire français comportaient la même signature que le passeport. L’adresse était à Paris. La photographie d’une jolie femme et d’une fillette aux yeux pétillants contribuait à donner la touche finale à ce que Saul pensait être un jeu de faux papiers.
Il lui fallut quarante minutes pour trouver les autres corps, ôter les bagues et examiner portefeuilles et passeports. Noms neutres. Une adresse à Marseille. Une à Lyon. Photos de famille. Les papiers paraissaient parfaitement en ordre, comme pour les premiers, et étaient manifestement faux.
Il revint vers Erika et la femme qui étaient assises sur un rocher séché par le soleil.
— La question est de savoir si nous cachons les corps ou si nous les laissons comme ça.
La femme réagit avec inquiétude.
— Les cacher ? Mais pourquoi ?…
— Pour vous, répondit Saul. Pour que vous ne soyez pas impliquée. Par beau temps, à combien sommes-nous de votre ferme ? Une heure ? La grotte où nous étions suggère que les promeneurs aiment monter par ce chemin. Ils vont trouver les corps. Les autorités vous poseront des questions. Pourriez-vous les convaincre que vous ne savez rien de ce qui s’est passé ici ?
— S’il le faut… je suis capable de tout.
— Vous l’avez prouvé. Mais pensez à ce que j’ai dit. Réfléchissez bien avant qu’on abandonne les corps.
La femme tremblait.
— Il y a un ravin au-dessus de nous. Les promeneurs l’évitent. La plupart du temps, il est rempli de neige. Cachez-les.
— Ne nous aidez pas, ça ira.