Le jeu des ombres
Chapitre 6
Saul trouva une place dans le parking bourré près de la gare de Zurich. La peau de son visage le tirait tant il était épuisé. J’ai voulu en faire trop, se dit-il. J’aurais dû me reposer plus longtemps dans la grotte. Regroupant ses forces, il sortit de la Renault et la ferma à clef. La pluie fine persistait. Il jeta un regard au coffre de la voiture, dans lequel il avait découvert des armes automatiques et du plastic, ainsi que des passeports, des cartes de crédit et des permis de conduire permettant aux utilisateurs de la voiture de changer d’identité.
Ils n’auraient pas couru le risque de franchir la douane suisse avec ça, songea Saul. Ils ont tout pris une fois dans le pays. Ce qui signifie qu’ils n’étaient pas seuls ; ils bénéficiaient de contacts et d’une organisation pour les épauler. Ils ont dû penser que nous ne nous méfierions pas. Ils ne pensaient pas que nous allions nous sauver. Autrement, ils auraient attaqué plus tôt.
Tant pis pour eux.
Erika fit marche arrière avec la Volkswagen. Il prit place à côté d’elle.
— Une ou deux fois la voiture a zigzagué sur la route, remarqua-t-elle. Tu as les yeux tristes et le teint pâle. Tu es malade ?
Il toussa tant sa gorge était rauque.
— On s’occupera de ça quand j’aurai passé mon coup de fil.
— Après, la femme juive va te bichonner.
— Compte sur moi pour te rappeler ta promesse, fit-il dans un sourire. Conduis jusqu’au lac.
Il aurait pu utiliser un téléphone à la gare, mais par habitude il évitait les téléphones des terminaux des transports publics – les agences de sécurité les plaçant souvent sur écoutes. À mi-chemin sur la Bahnhofstrasse, il désigna une cabine téléphonique.
— Celle-là est aussi sûre qu’une autre, j’imagine.
Erika s’arrêta le long du trottoir.
— Fais le tour du pâté de maisons, dit Saul.
Puis il se précipita dans la cabine. Il décrocha le combiné et inséra des pièces suisses.
Une voix bourrue se fit entendre.
— Boutique de fleurs de Zurich.
— Commande prioritaire. Veuillez me passer votre distributeur international.
— Êtes-vous déjà client chez nous ? Pour expédier une commande il me faut un numéro de compte.
— Mon numéro est enregistré sous un nom.
— Lequel ?
— Romulus.
La voix allemande hésita un court instant.
— Je vérifie dans nos factures et je m’assure que le distributeur est disponible.
— Dites-lui que j’ai trouvé une boutique de fleurs dont je crois qu’il ignore l’existence.
— Je suis certain que ça l’intéressera – si je le trouve.
— Je suis sûr que vous le trouverez.
Saul regarda sa montre. Quarante secondes plus tard, une autre voix – qui parlait anglais – était au bout de la ligne.
— Quelles sortes de fleurs souhaitez-vous expédier ?
— Des roses. J’appelle d’une cabine téléphonique de Zurich. Je veux adresser ma commande à Vienne, à la boulangerie du Pain noir. Le surnom de mon ami sur place est Visage grêlé. Voici le numéro de la cabine, poursuivit Saul en dictant le numéro. Je n’ai pas d’autre contact téléphonique. Dites à Visage grêlé de m’appeler le plus tôt possible. Dites-lui que je veux parler du service qu’il voulait.
— Ça pourrait prendre un moment.
Saul savait qu’ils se serviraient du numéro qu’il venait de leur donner pour localiser l’appel et vérifier de leurs propres yeux s’il était bien celui qu’il prétendait être.
— Je comprends parfaitement. L’important est que Visage grêlé m’appelle.
Saul raccrocha et regarda par les vitres ruisselantes de pluie. Il vit Erika passer devant lui en Volkswagen et lui faire un petit geste rassurant.
Il attendit. À travers la vitre maintenant embuée, il vit passer Erika plusieurs fois.
Dix minutes plus tard, le téléphone sonna. Il le saisit.
C’était à nouveau une voix allemande, mais on aurait dit un accent de Nouvelle-Angleterre.
— J’appelle au sujet de fleurs que vous voulez m’adresser.
— Votre accent est épouvantable, Visage grêlé.
— Je vois que vous êtes toujours aussi aimable. Vous aviez promis de rompre tout contact avec nous.
— Je veux qu’on parle de ce qui a failli m’arriver à Vienne.
Visage grêlé parla précipitamment.
— Nous n’avions rien à voir là-dedans.
— Je sais. J’ai trouvé qui était impliqué. Vous allez être surpris. On en parle maintenant ou on change de téléphone ?
Il y eut un silence au bout de la ligne.
— Romulus ?
— Je suis tout ouïe.
— Vous êtes sûr que je vais être surpris ?
— Carrément fasciné.
— Ça vous dirait une chambre d’hôtel ? C’est moi qui régale.
— Quel hôtel ?
— À l’heure qu’il est, la boutique de fleurs doit avoir trouvé de quelle cabine vous appelez.
— Ça fait bien cinq minutes qu’un type attend dehors. Il a l’air trempé.
— J’essaie de vous joindre ce soir.
On avait raccroché. Saul sortit de la cabine. Un homme aux cheveux gris se tenait près d’un immeuble, essayant de s’abriter de la pluie.
— Vous aimez les fleurs ? demanda Saul.
— Les roses.
— Vous connaissez un bon hôtel ?
— Tout à fait, fit l’homme.
Erika arriva en voiture au coin de la rue.