Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 52 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 4

— Un homme de son talent pourrait nous être sacrément utile s’il reprenait du service sans que personne sache qu’il travaille pour nous, dit Gallagher. Un maître dans son genre. Un tueur de classe mondiale. Et il se met à notre merci.

— Mais seulement une fois, lui rappela l’homme au visage grêlé.

Gallagher leva ses doigts calleux, résultat de son entraînement de ceinture noire de karaté, et se frotta les tempes.

— Bon, parfait. S’il veut poursuivre une vendetta personnelle, laissons-le faire. Et pourtant quelque chose me tracasse.

Les hommes attendaient, sans broncher.

— Cette vendetta personnelle pourrait avoir des conséquences professionnelles. Nous ne savons pas qui est responsable de l’attaque de Romulus et des siens, après tout. Ni qui est responsable de la disparition du père de sa femme. Il faut nous assurer qu’il reste indépendant, sans lien aucun.

— Je ne comprends pas.

— Vous comprendrez le moment venu. Romulus doit être impatient d’avoir de nos nouvelles. Il est temps que j’obtienne le feu vert de Langley.

4

La pluie avait cessé. Les lampadaires se reflétaient sur l’herbe mouillée et sur les flaques. L’air de la nuit était presque sucré. Scrutant les ombres du parc, Saul quitta la dalle longeant le Danube et s’approcha une fois encore du kiosque à musique.

Une fois encore, l’homme au visage grêlé était assis sur la rambarde à l’attendre.

— Romulus, fit l’homme dans un sourire, ouvrant les bras en signe d’accueil. C’est votre jour de chance. Le contrôle m’a autorisé à accepter votre proposition.

— Bon, souffla Saul en tenant à rester calme. Une fois réglés les problèmes familiaux, j’attendrai que vous me contactiez – pour que je remplisse mon contrat.

— On vous contactera, n’en doutez pas.

Saul esquissa le geste de partir.

— Il y a juste un petit problème, Romulus.

— Un problème ? fit Saul, tendu à craquer.

— Enfin, peut-être pas exactement un problème. Disons une condition.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous ne devez obtenir aucune aide de vos amis israéliens.

— Quoi ?

— Je vais vous dire comment mes supérieurs voient les choses. Vous n’avez de valeur pour eux que si on sait que vous agissez en free-lance.

— Que si on sait que… ? Mais bon Dieu, dites donc exactement ce que vous avez à dire !

— Ce que vous allez faire doit être fait sur des bases strictement personnelles. Si vous acceptez l’aide du Renseignement israélien, on pourra croire que vous avez travaillé pour eux, que vous travaillez encore pour eux.

— Mais, bon sang, mon beau-père faisait partie de leur réseau ! Évidemment que je coopère avec eux ! Ils veulent le retrouver autant que moi !

— Alors je répète. Vous ne devez accepter aucune aide israélienne. Ni d’aucun autre réseau. Nos plans en ce qui vous concerne exigent une indépendance absolue vis-à-vis de toute organisation. Sans affectation aucune. Autrement, si la mission que nous vous confions est compromise, si vous êtes compromis, l’ennemi pourrait blâmer Israël, qui à leur tour nous blâmerait, et nous serions dans le même pétrin que si vous travailliez officiellement pour nous. Vous avez dit qu’il s’agissait d’une affaire personnelle. Arrangez-vous pour qu’elle le reste. Pas d’aide extérieure. Si vous ne vous conformez pas à cette condition, nous serions obligés de vous punir pour avoir rompu le premier le contrat passé entre nous.

— Salauds. J’aurais dû me douter qu’il ne fallait pas…

— Négocier avec nous. Romulus, j’ai cru comprendre que vous n’aviez pas le choix. C’était ça ou la mort.

— Et comment pourrais-je ?

— Faites usage de ce talent dont tout le monde parle. Je suis convaincu que le Renseignement israélien a déjà réuni un tas d’informations qui peuvent vous aiguiller. N’hésitez pas à vous en servir. La communauté professionnelle ne saurait s’étonner que le Mossad prenne contact avec vous au sujet du père de votre femme, un de leurs anciens opérateurs. Mais après cela, repoussez-les. Vous agissez seul.

— Et qui est censé croire une chose pareille ?

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

— Ce parc. Ce kiosque. Nous nous y rencontrons deux fois dans la même journée. Aucune tentative de dissimulation. D’autres réseaux sont sûrement en train de nous surveiller.

— C’est également mon hypothèse. À vrai dire, je l’espère bien.

Hors de lui, Saul leva la main.

— Excellent, Romulus. Il est temps de faire une petite mise en scène.

Ahuri, Saul baissa les bras.

Vous êtes supposé essayer de m’attaquer, dit l’homme au visage grêlé. Ma couverture est supposée essayer de vous tirer dessus. Pour faire la preuve de votre désaffectation. Pour prouver aux autres réseaux que nous sommes toujours divorcés. Tenez, voilà qui vous facilitera la tâche.

L’homme au visage grêlé se mit debout et donna un violent coup de poing dans le ventre de Saul.

Surpris, Saul se plia en deux, le souffle coupé.

L’instinct prit le dessus. Malgré la surprise et la douleur, Saul pivota pour éviter le coup puis lança en avant le plat de sa main contre l’épaule de son assaillant. Le cartilage craqua.

L’homme tomba en gémissant, l’épaule disloquée.

— Espèce d’imbécile, dit Saul. J’aurais pu vous tuer !

Un coup de feu déchira le silence du parc. Une balle claqua contre un des poteaux qui supportaient le toit du kiosque. Saul plongea à terre.

L’homme au visage grêlé gisait près de lui, se tenant l’épaule, fou de douleur. Il murmura entre ses dents :

— Bienvenue dans le jeu des ombres, Romulus. Foutez le camp.

— C’est un tireur à vous ? demanda Saul, plein de dégoût.

— Foutez le camp, c’est clair ?

Une balle érafla la rambarde. Saul rampa sur le sol. Une troisième balle ripa sur la rambarde pour finir sur la rampe du petit escalier. Il plongea en direction de l’autre bout du kiosque, sauta par-dessus la rambarde et atterrit sur l’herbe amollie par la pluie. Le kiosque entre lui et le tireur supposé, il courut dans le noir jusqu’au manège. La façon dont on l’avait manipulé le rendait fou de rage. La façon dont son contact était prêt à souffrir si son réseau l’ordonnait le rendait positivement malade. « Bienvenue dans le jeu des ombres », lui avait dit l’homme au visage grêlé. Exactement. Des ombres. Des illusions, se dit Saul avec horreur. Dans l’obscurité, le tireur – aussi habile fut-il – aurait pu commettre une erreur et ne pas le rater.