Le jeu des ombres
Chapitre 4
— Je vous surveillais à cinquante mètres. Si vous étiez suivis, je voulais qu’on croie que le plan avait avorté et que vous abandonniez. J’ai attendu que le contact puisse se faire au moment le plus inattendu, quand il y avait peu de chances qu’on nous surprenne.
Le prêtre portait un pantalon noir, un parka foncé dont la fermeture Éclair était remontée, et des gants de conduite foncés. La bague qu’il portait au majeur gauche faisait une petite bosse sous le gant.
— Je suis surpris que vous ayez eu notre message aussi rapidement, fit Drew. Vous habitez Zurich ?
— Non. Rome.
— Mais alors comment… ?
— Dès l’instant où je vous ai remis la clef du coffre et donné le mot-code, mon assistant en qui j’ai le plus confiance a été nommé dans un monastère de Zurich. Il vérifie la boîte chaque jour. Dès qu’il a eu trouvé votre message, il m’a appelé à Rome. Je lui ai dit d’arranger plusieurs rendez-vous possibles et j’ai immédiatement quitté Rome pour Zurich. Mon avion est arrivé ce soir.
— Mais si votre assistant connaissait vos plans…
— Exactement. J’ai beau avoir énormément confiance en lui, la prudence exigeait que j’ajoute ma petite variation. Par de telles précautions, la confrérie est restée secrète des siècles durant. Et il ne faut pas oublier… je vous ai recruté, un outsider qui n’avait d’autre choix que de m’aider, précisément, parce que j’ai des raisons de croire qu’il y a un ennemi au sein de l’ordre.
Le prêtre tourna une fois encore à vive allure et regarda dans le rétroviseur.
— Personne derrière nous. On dirait que nous avons réussi. Que diriez-vous d’une petite visite touristique de nuit ?
Le prêtre fila vers le nord, vers les collines boisées hors de la ville.
4
— Votre demande de rendez-vous est tout à fait inattendue. À vrai dire, d’un pur point de vue de sécurité, elle est tout à fait affligeante, dit le Père Sébastien tout en conduisant. Que voulez-vous ?
— Des renseignements, fit Drew.
— N’auriez-vous pu poser vos questions par écrit et les déposer à la banque ?
— Pour que votre assistant apprenne avant vous ce dont j’ai besoin ? Quelles précautions auriez-vous pu prendre après ça ?
— Je vous l’accorde.
— De plus, il s’est passé un tas de choses depuis notre rendez-vous au Vatican.
— J’espère que cela signifie que vous avancez.
— Cela signifie que nous ne jouons pas seuls.
Le Père Sébastien se tourna brusquement vers lui.
— Qui ?
— Si je le savais, je n’aurais pas à prendre le risque de vous demander un entretien. J’ai besoin de vos ressources, de votre réseau, pour m’aider à trouver.
Le prêtre se concentra sur la route.
— Expliquez-vous.
Drew commença avec sa décision de rechercher la possibilité que des terroristes soient responsables de la disparition du cardinal Pavelic.
— Après tout, dit-il amèrement, les terroristes c’était ma spécialité. Mais les enquêtes du Père Victor semblent indiquer qu’il n’a pas exploré cette possibilité.
— La disparition du cardinal Pavelic pourrait constituer la première étape d’une attaque des terroristes contre l’Église ? Mes compliments. Je n’y avais pas songé.
— Je ne suis pas sûr d’avoir raison. Mais deux autres hommes ont eu la même idée.
Drew raconta sa conversation avec Gatto, et comment le marchand d’armes, qui n’était plus tenu au courant des informations confidentielles, l’avait dirigé sur Médicis.
— Mais alors qu’Arlene et moi étions sur le point d’enlever Médicis, deux hommes nous ont devancés. Et quand nous sommes retournés chez Gatto pour lui demander ce qu’il savait sur ces hommes, nous avons trouvé la villa attaquée. Ses gardes du corps étaient morts. On l’avait torturé. Il avait la gorge tranchée.
Le Père Sébastien serra le volant.
— Vous pensez donc que les deux hommes ont obligé Gatto à révéler ce qu’il vous avait dit ?
— Oui. Je suis certain que ces deux hommes ont torturé Gatto pour savoir si des terroristes étaient impliqués dans la disparition du cardinal. Je crois qu’ils poursuivent le même but que moi. Et je veux savoir qui ils sont.
— Décrivez-les.
Drew se rappelait ce qu’il avait vu depuis la ruelle tandis que les deux hommes neutralisaient le garde du corps et le chauffeur de Médicis puis forçaient Médicis à monter dans sa limousine. L’affrontement et l’enlèvement s’étaient déroulés avec une incroyable rapidité – pas plus de vingt secondes – mais la mémoire entraînée de Drew revoyait tout comme s’il y était.
— Ils avaient une petite quarantaine, dit-il. Tous deux portaient des casquettes. Malgré cela, j’ai remarqué leurs cheveux dans la nuque et près des oreilles. L’un était blond, l’autre roux. Le blond faisait un bon mètre quatre-vingt, bronzé, bien bâti, comme s’il faisait des haltères, larges épaules, large torse, grand front et large mâchoire. Le roux était plus grand, peut-être un mètre quatre-vingt-cinq, extrêmement mince et pâle. Les joues creuses. Son visage avait l’air rétréci.
— Charmant couple, fit le Père Sébastien. Mais sans autres renseignements, je ne vois pas comment mes sources pourraient les identifier. Un blond musclé et un roux en creux. Aucune idée de leur nationalité ?
— Seulement a contrario. À mon sens, ils n’étaient ni français, ni espagnols, ni italiens. Mais j’ai autre chose.
— Ah ?
— Ces hommes étaient des professionnels. Je ne veux pas simplement dire qu’ils savaient ce qu’ils faisaient. Je veux dire classe mondiale. J’en ai peu vu de meilleurs, et dans mon ancienne profession, j’ai côtoyé un grand nombre d’experts. Ils ne peuvent pas être bons à ce point et ne pas avoir une réputation. Je dirais que la couleur de leurs cheveux fait partie de leur image de marque. Demandez à vos sources ce qu’ils ont sur les tueurs top niveau. Trouvez s’il y en a deux dont l’un est blond et l’autre roux. Et autre chose – à supposer qu’ils ne soient pas italiens, ils sont passés par le service d’immigration. Vérifier avec vos gens de l’Opus Dei à la sécurité italienne, Interpol, la CIA. Nos deux amis sont peut-être arrivés récemment en Italie. Peut-être quelqu’un les a-t-il repérés.
— Ça n’est tout de même pas grand-chose, comme piste.