Le jeu des ombres
Chapitre 6
Il entendit bel et bien crier. Pas son propre cri. Le cri d’une femme. Arlene. Et son désir de la sauver le ramena au milieu des flammes de la pièce dévastée.
Il y avait tant de fumée qu’il suffoquait… Comme il rampait en direction des cris d’Arlene, il sentit quelqu’un le saisir. Il lutta, se débattit, mais ne put rien faire. Il sentait qu’on le soulevait pour l’éloigner. Dehors, dans la ruelle étroite et étouffante, encerclé par la foule, il n’entendait plus Arlene crier. Il fit un dernier effort désespéré pour se dégager des bras qui lui enserraient la poitrine et replonger dans le bâtiment en ruine.
Mais il s’écroula. Dans un tourbillon, il leva les yeux et vit, persuadé d’avoir une hallucination, le visage d’Arlene.
6
— J’ai bien cru que tu étais morte.
— Moi aussi, dit Arlene.
Il serra sa main.
Ils étaient assis sur des chaises métalliques dans une cour de sable entourée de hauts murs de pierre. Derrière les murs, le brouhaha du Caire troublait la quiétude de l’une des quelques églises de la ville. Une église grecque orthodoxe dont les tours arrondies offraient un vif contraste avec les minarets élancés des mosquées.
C’était le lendemain matin de bonne heure. Les ombres se profilaient d’un côté de la cour. La chaleur n’était pas encore oppressante.
— Quand le feu s’est déclaré, je t’ai entendue crier.
— Mais je criais. Ton nom.
— Mais tu semblais si loin.
— Toi aussi. Mais après l’explosion, tous les sons semblaient venir de loin. Mon propre souffle me paraissait venir de l’extérieur. Je ne savais qu’une chose, je pouvais bouger mieux que toi. Et il fallait qu’on sorte de là.
Il rit. Cela lui faisait mal aux côtes mais il s’en moquait. C’était si bon de savoir Arlene vivante.
— Comment nous sommes-nous échappés ?
— Le Père Sébastien avait une équipe de soutien.
— Professionnel.
— Ils nous ont tirés du restaurant avant l’arrivée de la police, expliqua-t-elle. Je ne me rappelle pas grand-chose une fois dans la rue, mais je sais qu’on nous a portés à travers la foule et hissés à l’arrière d’un camion. Après, tout est confus. Je me rappelle m’être réveillée dans notre chambre, au presbytère de cette église.
— Où est le Père Sébastien ?
— Parfaitement en vie, fit une voix.
Drew se retourna. Plus italien qu’égyptien maintenant qu’il portait son costume noir de prêtre et son col blanc, le Père Sébastien se tenait dans l’encadrement de la porte. Il portait un mouchoir à son nez. Quand le Père pénétra dans la cour ensoleillée, Drew s’aperçut que le mouchoir était taché de sang. Une conséquence de l’explosion, se dit-il.
Le prêtre attira une chaise métallique et s’assit.
— Pardonnez-moi de ne pas vous avoir rejoint plus tôt, je célébrais l’office du matin.
— J’aurais pu servir la messe et communier, dit Drew.
— Vous dormiez encore quand je suis passé voir. Et vos besoins corporels m’ont semblé plus importants à ce moment que vos besoins spirituels.
— Pour l’instant, ce sont mes besoins psychologiques qui ont priorité.
— Et quels sont-ils ?
— Je me sens terriblement malheureux quand on essaie de me faire sauter. En d’autres circonstances, j’aurais pu croire que nous nous trouvions simplement dans un lieu où des terroristes avaient décidé de mettre une bombe. En Israël, par exemple. Ou à Paris, ou Rome. Mais au Caire ? Ça n’est pas sur leur chemin.
— Ce n’est plus vrai. Depuis votre séjour dans le désert, Le Caire également est devenu une cible pour les terroristes.
— Mais dans un restaurant aussi insignifiant, dans cette partie excentrée de la ville ? Quel but politique cela aurait-il pu servir ? Cette bombe n’a pas été placée au hasard. Et nous non plus nous n’étions pas là par hasard. La cible, c’était nous.
— Pour la deuxième fois en deux jours, dit Arlene.
Le Père Sébastien se redressa sur sa chaise.
— Parfaitement, fit Drew. Pour la deuxième fois. Quand Arlene et moi traversions le désert…
Il raconta au prêtre ce qui s’était passé. Le défilé, les deux Arabes. Arlene donna des détails.
— Vous ne pensez pas que c’étaient de vulgaires maraudeurs ? demanda le Père Sébastien en se tournant vers Arlene. Tout à l’heure vous avez parlé de deux types qui avaient voulu vous violer. Dans le même défilé. Peut-être que deux autres… De leur famille, qui auraient voulu se venger, je ne sais pas, moi…
— Les deux premiers étaient des amateurs, insista Arlene. Mais les deux autres…
— Sans la grâce de Dieu et celle du cobra, ils nous auraient tués, fit Drew. Ces hommes étaient parfaitement équipés. C’étaient des pros.
— Quelqu’un savait qu’on m’avait envoyée chercher Drew. Pourtant, je ne l’ai dit à personne, fit Arlene.
— La fuite ne peut donc provenir que de l’intérieur de votre organisation, dit Drew.
Le Père Sébastien se frotta le front.
— Vous ne semblez pas surpris. Soupçonniez-vous déjà… ?
— Que l’ordre ait été compromis, qu’un membre de la confrérie utilise sa position pour arriver à ses propres fins ? fit le Père Sébastien en hochant la tête.
— Depuis quand… ?
— Avais-je un simple soupçon ? Presque un an. Mais pratiquement certain ? Deux mois. Trop de missions se sont mal terminées. Par deux fois, des membres de notre ordre ont été tués. Sans nos équipes de soutien, les corps de nos frères morts auraient été retrouvés par les autorités.
— Et leurs bagues, fit Drew.
— Oui. Et leurs bagues. D’autres missions ont avorté avant que de pareils désastres puissent se produire. Nos ennemis ont été avertis du danger et ont modifié leurs plans, ou accru leur protection.
Tous ceux de la confrérie craignent le danger d’être exposés.
Les yeux d’Arlene brillaient de colère.
— Alors c’est pour ça que vous m’avez envoyée chercher Drew ! Vous vouliez un opérateur extérieur, qui ne vous était pas associé mais que vous pouviez néanmoins contrôler.
— Comment dit-on, chez les joueurs ? fit le prêtre en haussant les épaules. Un atout dans la manche. Et il faut bien reconnaître, dit-il à Drew, qu’en plus de votre habileté et votre réputation, vous semblez avoir la chance du joueur.
— Nous l’avons tous, fit Drew. Il est clair que nous n’avons pas survécu à l’explosion à cause de notre habileté mais parce que la bombe était cachée au seul endroit possible, loin de nous, au fond, derrière le comptoir.
— Deux clients et un serveur sont morts dans l’explosion, dit Arlene. Si vous ne nous aviez pas envoyés là…
Le Père Sébastien soupira.
— Leur mort est tout à fait regrettable – mais sans importance comparée à la nécessité de protéger la confrérie.
— Ce qui est important pour moi, dit Drew, c’est de survivre, c’est qu’Arlene et moi puissions vivre en paix dans un endroit où vous et vos semblables ne nous trouverez pas.
— Êtes-vous certain qu’un tel endroit existe ? Pas votre caverne, en tout cas.
— Je veux pouvoir continuer de chercher. Je vous ai déjà posé la question hier. Que dois-je faire pour que vous cessiez de me menacer ? Vous avez parlé d’un prêtre. Vous vouliez que je…
— Trouvez-le. Il s’appelle Krunoslav Pavelic. Ce n’est pas un simple prêtre. C’est un cardinal. Extrêmement influent. Membre de la curie au Vatican. Soixante-douze ans. Le 23 février, un dimanche soir, après avoir célébré une messe privée dans la cité papale, il a disparu. Compte tenu de sa position importante à la curie, nous considérons son enlèvement comme une atteinte grave vis-à-vis de l’Église. Si le cardinal Pavelic n’est pas en sécurité, aucun membre de la curie ne l’est. Nous pensons que c’est le prélude à l’attaque finale. Mais comme la confrérie nous semble menacée de l’intérieur, nous avons besoin de votre aide. Un outsider, un opérateur indépendant mais motivé.
— Et si je ne le retrouve pas ? S’il est mort ? demanda Drew.
— Alors punissez ceux qui l’ont pris.
Drew tressaillit intérieurement. Il s’était promis – et il avait promis à Dieu – de ne plus jamais tuer. Il dissimula sa répugnance. Il était décidé à tenir sa promesse, mais il devait négocier.
— Qu’ai-je en échange ?
— Miss Hardesty et vous êtes libres de toute obligation envers nous, vous n’avez plus à payer pour votre rôle dans la mort d’un de nos membres. Je considère cette offre comme généreuse.
— Ce n’est pas le terme que j’aurais employé, fit Drew en jetant un regard à Arlene qui hocha la tête. Mais c’est d’accord, dit-il après un silence plein de réserves.
Le Père Sébastien se cala dans sa chaise.
— Parfait.
— Une dernière chose. Si vous ne tenez pas parole, faites votre acte de contrition. Parce que croyez-moi, mon Père, je vous retrouverai, et au moment où vous vous y attendrez le moins.
— Si je ne tiens pas parole, ce sera votre droit légitime. Mais en ce qui concerne l’acte de contrition, mon âme est toujours prête.
— Nous nous comprenons, je vois, fit Drew en se levant. Arlene et moi apprécierons volontiers un petit déjeuner. Et des vêtements propres. Ainsi que de l’argent pour le voyage.
— Chacun de vous recevra suffisamment pour commencer. De surcroît, on vous ouvrira un compte numéroté dans une banque de Zurich, ainsi qu’un coffre. La confrérie en détiendra également une clef. Nous nous en servirons comme boîte à lettres.
— Et les papiers ? Étant donné que nos ennemis savent que nous sommes dans le coup, il serait peu avisé d’utiliser les nôtres.
— Pour quitter l’Égypte, nous vous remettrons des passeports du Vatican, sous d’autres noms. Vous serez prêtre et religieuse.
— Nous allons attirer l’attention dans un aéroport bourré d’Arabes.
— Pas si vous partez avec d’autres prêtres et d’autres religieuses qui ont fait un voyage touristique en Égypte. Vous irez à Rome en avion, où bien évidemment vous passerez inaperçus. Si vous décidez de changer d’identité, d’autres passeports, plusieurs, américains, sous différents noms, seront déposés dans le coffre de Zurich.
— Les armes ?
— Avant de quitter l’Égypte, vous me remettrez celles que vous possédez. À votre arrivée à Rome, on vous en procurera d’autres. Il y en aura également dans le coffre de Zurich.
— Soit. Pour plus de précautions…
Le Père Sébastien attendit.
— Pas question de tester ma chance une troisième fois. Assurez-vous qu’armes et passeports seront fournis par un contractant extérieur, personne de votre réseau. Et ouvrez vous-même le compte en banque.
— D’accord. La fuite dans notre réseau m’inquiète autant que vous.