Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 40 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 4

— Mais le problème ne va pas s’évanouir.

Perdu dans ses pensées, il prit ses vêtements.

— Il y a quelque chose que j’aimerais bien savoir, fit Arlene.

— Quoi ? fit-il en cessant de boutonner sa chemise.

— Avant, quand tu as dû quitter le monastère, tu n’arrêtais pas de poser des questions. Sur comment la culture avait changé au cours de ces six ans de réclusion, et qui était président, et ce qui s’était passé dans le monde. Mais cette fois, après une année dans le désert, tu ne m’as rien demandé.

La mâchoire de Drew se serra.

— Oui. C’est parce que, la dernière fois, je n’ai pas du tout aimé ce que j’ai appris.

— Alors pourquoi appeler le prêtre ? Pourquoi ne pas disparaître tous les deux ? Ensemble.

— Parce que je n’y crois pas. Je veux que tout soit clair. Pour ne plus avoir à m’inquiéter à propos de la confrérie. Ou que quiconque puisse interférer dans nos affaires. Jamais plus.

4

Le Caire. La chaleur, le bruit, la foule, les embouteillages. Les tuyaux d’échappement luttaient pour détruire les parfums de la nourriture arabe et des épices vendues dans les bazars. Les instructions compliquées qu’on leur avait données par téléphone conduisaient Drew et Arlene dans un dédale de ruelles étroites. Ils arrivèrent à un restaurant dont Drew traduisit le hiéroglyphe : « Le Chas de l’aiguille ». Il jeta un rapide coup d’œil de chaque côté de la ruelle, ne vit aucune réaction, aucune interruption dans le rythme normal de la foule. Évidemment, l’absence d’activité anormale ne prouvait pas qu’ils n’étaient pas suivis ; un suiveur professionnel ne se trahissait pas si facilement. D’un autre côté, il n’y avait pour l’instant aucune preuve qu’ils étaient bien suivis, et c’était toujours ça.

Ils pénétrèrent dans le restaurant plongé dans l’obscurité. La première impression de Drew, en dehors de l’obscurité, fut olfactive. Odeur âcre de tabac. Arôme fort de café. Puis quelque chose sous ses pas – la pierre rugueuse sous ses chaussures. Un instant plus tard, ses yeux s’étaient ajustés à la disposition du restaurant – tables et chaises en bois, pas de nappes, mais plusieurs tapis arabes aux murs, sauf dans le fond où, derrière un comptoir, des bouteilles colorées et des récipients de cuivre remplissaient des étagères sous un miroir. Çà et là, le long des murs, des cloisons en bois travaillé séparaient les tables. À l’exception d’un serveur en tablier blanc derrière le comptoir et de deux hommes en costume sombre et nez rouge à la table d’angle au fond à gauche, l’endroit était désert.

Drew et Arlene choisirent une table à droite. Elle était à mi-distance de l’entrée et de ce que Drew imaginait être la sortie arrière qui passait par la cuisine derrière le comptoir. Ils s’installèrent dos au mur.

— À quelle heure doit-il nous retrouver ? demanda Drew.

— Il n’a pas précisé. Il a seulement dit qu’il serait là avant le coucher du soleil.

Drew tapota la table de ses doigts.

— Tu veux un café ?

— Du café égyptien ? C’est si fort que j’aurais aussi vite fait de me tirer directement une balle dans la tête.

Drew commença à rire mais s’arrêta en entendant une chaise frotter le sol derrière la cloison à sa gauche. Un homme en costume blanc apparut de derrière et s’arrêta à la table.

Il était solidement bâti, avec un teint olivâtre, et une épaisse moustache noire qui soulignait son sourire. Ce sourire trahissait autant l’amusement que l’amitié.

— Miss Hardesty, nous nous sommes parlé au téléphone.

— Vous n’êtes pas le prêtre qui est venu me voir à New York, dit Arlene.

Tendu, Drew esquissa le geste de se lever.

— Non, fit l’homme plaisamment. Vous avez raison. Le prêtre qui vous a parlé – le Père Victor - a été appelé en mission. Je suis le Père Sébastien, poursuivit-il en souriant toujours. J’espère que ce changement ne vous contrarie pas trop. Mais bien sûr, vous souhaitez voir des preuves.

L’homme tendit sa main gauche, paume vers le sol, révélant une bague à son majeur.

C’était un rubis d’une parfaite pureté, qui brillait même dans l’ombre. L’anneau lui-même était en or, épais et luisant. Sur le dessus du rubis, un insigne montrait une croix et une épée superposées. Le symbole de la confrérie de la pierre. Drew frémit.

— Je vois que vous connaissez, fit le Père Sébastien qui n’avait cessé de sourire.

— Tout le monde peut porter une bague.

— Pas celle-ci.

— C’est possible, dit Drew. Le Seigneur soit avec vous.

— Ah, dit le Père Sébastien dont le sourire s’estompa.

— Parfaitement, dit Drew avec brusquerie. Le code. Allez, donnez-moi la suite. Le salut de la confrérie. « Le Seigneur soit avec vous. »

— Et avec votre esprit.

— Et après ?

— Deo gratias. Vous êtes satisfait ?

— Ça commence tout juste. Dominus vobiscum.

— Et cum spiritu tuo.

— Hoc est enim…

— Corpus meum.

— Pater noster…

— Qui es in cœli.

Arlene les interrompit.

— De quoi parlez-vous ?

— Nous échangeons les répons de la messe traditionnelle, répondit Drew. La confrérie est conservatrice. Au milieu des années 60, elle n’a jamais abandonné le rituel catholique latin. Et vous, poursuivit-il en regardant l’homme basané à l’allure égyptienne qui disait s’appeler Père Sébastien, vous êtes plus jeune que moi ? Trente ans ? À moins d’appartenir à la confrérie, vous ne pouvez pas avoir assisté à une véritable messe assez récemment pour vous rappeler les répons en latin. Qui a fondé la confrérie ?

— Le Père Jérôme.

— Quand ?

— Troisième croisade. 1192.

— Son véritable nom ?

— Hassan ibn al-Sabbah. Incidemment le même nom que le fondateur arabe du terrorisme plus de cent ans auparavant. Malgré son état de moine, le Père Jérôme a été recruté comme tueur par les croisés parce qu’il était arabe et pouvait se fondre aisément au milieu des païens. Mais par opposition à la terreur arabe, celle du Père Jérôme était une terreur sainte. Et depuis ce temps, nous avons fait tout ce qui était nécessaire pour protéger l’Église. Vous êtes satisfait, maintenant ? ajouta-t-il en haussant les épaules.

Drew acquiesça d’un signe de tête.