Le jeu des ombres
Chapitre 19
Les deux hommes se tournèrent vers elle.
Arlene avait écouté Saul et Drew avec une détresse grandissante. Il était déjà très étonnant que deux hommes qui se voyaient pour la première fois soient aussi ouverts l’un avec l’autre. Plus étonnant encore le parallèle entre Drew et le frère adoptif de Saul. Saul avait raison – c’était étrange. Et le plus troublant de tout ça c’est qu’elle était certaine qu’ils n’étaient pas au bout de leurs surprises.
— D’autres similitudes ? demanda Saul.
— Vous êtes arrivé dans les jardins du Vatican en même temps que nous – pour obliger le Père Dusseault à parler, répondit-elle. Vous trouvez cela naturel ? Vous devez bien vous demander ce que nous faisons là. En tout cas, moi je me demande ce que vous faisiez là. Par des chemins différents, sommes-nous ici pour la même raison ?
— Le père de votre femme a disparu – c’est bien ça ? demanda Drew. Et trois hommes ont tenté de vous tuer ? Des hommes qui portaient une bague identique à celle du Père Dusseault ?
Saul ne répondit pas tout de suite. Il se mit à trembler et Arlene eut l’impression qu’il s’obligeait à prêter attention à la conversation. Parce que, si elle devinait juste, la disparition de sa femme était liée à ce dont ils discutaient en ce moment.
— Exact, dit Saul. Et ces trois hommes nous ont fait remonter jusqu’au Père Dusseault. À ce que vous avez appelé la confrérie de la pierre. Tous des prêtres. Qu’est-ce que c’est, cette confrérie ?
— Des soldats de Dieu, répondit Drew. Des militants de l’Église.
— Expliquez-moi.
— Cet ordre remonte au e XII siècle, à la troisième croisade, reprit Drew. Ils poursuivent une tradition établie par un Arabe qui s’est converti au catholicisme, est devenu prêtre et a utilisé sa connaissance des mœurs arabes pour aider les croisés à essayer de libérer la Terre Sainte du joug musulman.
— Aider les croisés ? Mais comment ?
— En devenant tueur. Comme il était arabe, il n’avait aucun mal à s’infiltrer chez l’ennemi. Il avait pour mission d’exécuter les chefs musulmans avec la même sauvagerie avec laquelle ils avaient exécuté les chefs de la croisade. Pour être précis, il fondait sur sa proie pendant qu’elle dormait et lui tranchait la tête.
— Saisissant, fit Saul sèchement. Et certainement efficace.
— Leur théorie était de combattre la terreur par la terreur. Évidemment, les croisés pensaient que leur terreur était une terreur sainte.
— Et l’Église approuvait ?
— À l’époque, oui, répondit Drew. N’oubliez pas que c’est la ferveur religieuse qui motiva la troisième croisade. Le pape donna une dispense pour tous les péchés commis au cours de ce qu’on supposait une guerre inspirée par Dieu contre les païens.
— Les temps ont changé, pourtant.
— Oui, mais pas l’ordre fondé par ce prêtre-assassin. À l’insu de l’Église, la confrérie de la pierre a continué au cours des siècles à pratiquer la terreur sainte – chaque fois que cela leur paraissait nécessaire à la défense de la foi.
— Et la bague ?
— Une façon de se reconnaître. C’est la réplique de celle que portait le roi Richard pendant la troisième croisade. Un rubis qui signifie le sang du Christ.
— Mais pourquoi voudraient-ils nous empêcher de retrouver le père d’Erika ? demanda Saul. Sont-ils impliqués dans la disparition d’Erika ?
— Le Père Dusseault nous le dira peut-être quand nous l’interrogerons, dit Arlene. Si nous sommes venus dans le jardin pour le rencontrer, c’est aussi à cause d’une disparition. Celle d’un cardinal du nom de Pavelic. Le Père Dusseault est son assistant.
— J’ai entendu parler de sa disparition. Mais pourquoi êtes-vous à sa recherche ?
— Pour payer une dette, répondit Drew. Un prêtre qui faisait partie de la confrérie a essayé de me recruter. Quand j’ai refusé, il a voulu me tuer pour protéger les secrets de l’ordre. Le frère d’Arlene l’a tué pour me sauver la vie.
— La confrérie a cru que c’était Drew qui avait tué le prêtre, fit Arlene. Afin de protéger mon frère et de le remercier, Drew s’est enfui comme s’il était coupable. Cela fait un an qu’il vit en Égypte. Il y a trois semaines, un conjuré est venu me voir à New York. Il m’a dit que la confrérie savait où Drew se cachait. Il m’a demandé d’aller le trouver et de le convaincre de leur rendre un service. En échange, l’ordre considérerait qu’il a payé sa dette pour la mort du prêtre.