Le jeu des ombres
Chapitre 7
Ils se battaient avec une telle intensité que Drew eut la certitude qu’ils ne se rendraient pas compte qu’Arlene et lui étaient en position de les maîtriser. Le taxi s’arrêta. Suivi d’Arlene, Drew se précipita sur la Citroën.
Le visage farouche d’iceberg se tourna soudain vers eux. Son expression qui trahissait le choc dû à la compréhension se mua en douleur quand Seth le frappa au ventre. Dans une rapide succession de gestes, Iceberg s’empara de quelque chose sur le siège de la Citroën et sortit en trombe de la voiture tandis que Seth ramassait un objet sur le plancher arrière, regarda Drew et Arlene plein de stupeur et tira.
La vitre arrière éclata. Les piétons hurlaient. Drew n’avait pas voulu alarmer le chauffeur en dégainant plus tôt, mais il sortit son arme et se prépara à riposter. Drew et Arlene plongèrent. Le détonateur, pensait-il sans cesse. Il faut que je prenne le détonateur. Mais il avait certainement identifié l’objet qu’Iceberg avait saisi sur le siège avant au moment de sortir de la voiture. Il voyait la petite boîte rectangulaire dans la main droite d’Iceberg tandis que le tueur blond se fondait dans la foule éparpillée. Il remarqua aussi le sang qui coulait le long de son bras.
Allongé sur le macadam, Drew tourna à nouveau son attention vers la Citroën, visant la vitre éclatée. Quand Seth se montrerait, Drew était prêt à appuyer sur la détente. Mais Seth resta à couvert, fonçant lui aussi du côté du trottoir en se précipitant dans la foule. Impuissant, Drew ne pouvait tirer sans atteindre un passant. Il regarda Seth s’enfuir.
Mais s’enfuyait-il ? Seth avait plutôt l’air de poursuivre Iceberg. Le blond courut le long de la via Labicana puis tourna à droite pour disparaître au coin de la rue. Pistolet au poing, le roux courait derrière.
Qu’était-il arrivé pour qu’ils deviennent ennemis ? se demanda Drew.
Il observa la Citroën. Le prêtre était effondré sur le siège arrière.
— Sors-le de là, Arlene. Assure-toi que tu n’es pas suivie. Reconduis-le à l’hôtel.
— Mais et… ?
— Je pars à leur poursuite ! cria-t-il, courant déjà.
7
Ce salopard me court après ! se dit Iceberg. Il est presque acculé, mais il veut me tuer !
Iceberg n’avait même pas conscience de s’être emparé du détonateur en sortant de la Citroën. Il avait agi par pur réflexe. Ce n’est qu’en voulant prendre l’arme qu’il avait à sa ceinture qu’il s’aperçut qu’il avait déjà quelque chose dans la main. Le détonateur. Il le prit dans sa main gauche ensanglantée, dégaina et quitta la via Labicana.
Il pensait que Seth allait lui tirer dessus, mais pas pour le tuer, enfin pas tout de suite. Seth voudrait le réduire à l’impuissance, le désarmer et l’obliger à regarder quand il appuierait sur le détonateur. Non loin du Colisée, ils entendraient l’explosion. Alors, alors seulement, une fois que la victoire lui aurait procuré le maximum de plaisir, Seth tuerait Iceberg et aurait encore le temps de s’enfuir.
Ça ne devait pas forcément se passer comme ça ! enragea Iceberg. S’il n’y avait pas eu cette femme, nous ne nous serions pas disputés ! Seth ne m’aurait pas dit qu’il avait assassiné mon père ! Nous serions déjà loin, en sécurité ! Cette femme n’est rien pour moi ! Pourquoi l’ai-je protégée de lui ?
Une autre pensée le harcelait. L’arrogance de Seth, son orgueil, sa haine, tout cela le dominait tant qu’en défiant Iceberg il avait perdu toute chance d’interroger le prêtre et de retrouver son père.
Il est encore plus fou que je ne croyais.
Tandis qu’il courait dans la rue latérale, Iceberg sentit un coup violent au bas de son épaule droite. L’impact le fit chanceler. Il faillit tomber sur le trottoir. Il saignait beaucoup. Son bras droit refusait d’obéir ; sa main s’ouvrit sans qu’il le voulût. Son pistolet tomba dans un claquement. Son bras gauche encore valide, il serra le détonateur contre sa poitrine et courut, plus déterminé que jamais. Mais il avait perdu énormément de sang et était affaibli. Il commençait à voir trouble. Ses jambes le portaient mal. Il n’avait pas entendu le petit bruit du silencieux. Il ne s’attendait pas à en entendre davantage la prochaine fois. Mais il était sûr que Seth viserait les jambes.
Je suis une cible trop facile. Il faut que je quitte cette rue. Je dois me cacher.
Au-devant, sur sa droite, Iceberg aperçut un bâtiment qui prenait la moitié du pâté de maisons et dont l’ombre s’étendait sur la rue. Une vieille Église ! Il se précipita. À ce moment, Seth tira. La balle manqua la jambe d’Iceberg et alla se loger dans le macadam à quinze mètres de là.
Iceberg se rendit compte qu’il était trop exposé, qu’il risquait fort d’être tué s’il montait les marches de l’entrée principale de l’église. Son visage dégoulinait de sueur. Souffrant atrocement, il arriva à un croisement et tourna à droite une fois encore.
Là, il aperçut une entrée latérale. Une pancarte indiquait « basilique Saint-Clément ». N’ayant pas le choix, Iceberg se rua jusqu’à la petite porte, réunissant ses forces pour l’ouvrir.
Une fois à l’intérieur, il claqua la porte et tenta de la boucler. Mais il n’y avait pas de verrou et la serrure était sans clef. Vacillant, il avança pour se trouver dans une immense pièce qui s’étendait à droite et à gauche. Des fresques représentant le Christ et les apôtres ornaient les murs. Les bas-côtés étaient ornés de colonnes. Un guide apparut et lui dit que la basilique était fermée aux touristes après 18 h 30. Iceberg passa devant lui, devinant l’autel à sa gauche.
Son idée était de se dissimuler dans ce qui se révéla être la sacristie, mais le guide continuait de lui reprocher sa présence et, quand il entendit la porte latérale s’ouvrir brusquement, il sut que ce guide attirerait l’attention de Seth sur lui.
Il faut que je trouve une autre cachette.
À droite de la sacristie, des marches descendaient. Il s’engagea au moment où la porte se refermait dans un claquement et où les pas de Seth résonnaient dangereusement. Seth ne l’avait peut-être pas vu, mais il ne manquerait pas de remarquer les traînées de sang.
Il arriva au palier, tourna à droite pour descendre une autre volée de marches et gémit, pas de douleur, cette fois, mais de désespoir : il débouchait sur un long couloir vide. Il entendit les pas de Seth se rapprocher et longea la droite du corridor. Il se trouva dans une autre basilique.
Une odeur vieille de quatorze siècles emplit ses narines. Une faible lumière trompait mal l’obscurité. Mais les ombres antiques ne pouvaient le cacher, pas avec le sang qui coulait de ses bras. Il chancelait, passant devant des fresques pâlies représentant un noble romain et ses serviteurs, tous semblant avoir été aveuglés par l’aura d’un saint homme. Puis il entendit les pas de Seth qui dévalait les escaliers.
Il regarda en direction de la sortie à gauche de l’autel. Si je peux franchir ça avant que Seth tire, j’ai peut-être une chance de le surprendre. Il a tellement confiance en lui qu’il ne s’attend sûrement pas à ce que j’attaque.
Cesse de te leurrer. Tu n’en as pas la force. Tu as perdu ton arme.
Mais j’ai un couteau.
Il tressaillit quand une balle fit éclater des parcelles d’une fresque murale. Les pas se rapprochaient. Mais le guide pénétra dans la basilique inférieure et cria. Seth tira sur lui. Iceberg eut le souffle coupé en entendant le corps tomber.
Le temps que Seth vise de nouveau en direction de l’autel, Iceberg avait atteint la sortie à gauche. Il la franchit et entendit une balle s’écraser contre un mur derrière lui. Il vit un autre escalier. Encore plus vieux que la basilique inférieure qu’il venait de quitter, il descendait. Il n’avait pas le choix.
Un palier. Un tournant sur la droite. Il passa devant une pancarte indiquant Mithraeum et trébucha dans une structure souterraine inquiétante qui devait remonter à la naissance de l’Église catholique. Directement sous l’autel de la basilique inférieure, les vestiges de deux maisons romaines avaient été réunis pour former un temple. Mais, aussi curieux que cela pût paraître, il s’agissait d’un temple païen. Au-delà de deux bancs de pierre parallèles qui faisaient penser à des bancs d’église se dressait une statue du dieu romain Mithra. Au centre du temple, un autel sur lequel une autre statue du dieu – sans barbe, d’une beauté resplendissante – accomplissait un rite sacré, tranchant la gorge d’un taureau. Un chien, un scorpion et un serpent essayaient de tuer le taureau avant que Mithra en eût fini.
À peine eut-il regardé autour de lui qu’il s’aperçut qu’il était piégé. Il entendit Seth descendre les marches et choisit la seule cachette possible : derrière l’autel. Son sang faisait une flaque sur le vieux sol de pierre. On aurait dit le sang du taureau dégoulinant de l’autel. Il mit le détonateur dans sa poche, utilisant sa main gauche pour sortir un couteau d’un étui fixé au-dessus de sa cheville droite. Il retint son souffle, essuya la sueur de son visage et attendit, tremblant de douleur.
Seth pénétra dans le temple avec arrogance.
— Pas de secret avec le sang. Je sais où vous êtes.
Ses pas résonnaient sur la pierre et son ombre s’étendait sur l’autel, menaçante.
Iceberg leva les yeux sur l’homme roux, dont les lèvres éclatées étaient brunes de sang séché. Les yeux de Seth n’avaient jamais autant brillé.
— Le détonateur, fit Seth en tendant la main.
— Je l’ai caché avant de descendre.
— Alors, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je vous fouille, fit Seth en s’approchant.
Iceberg recula.
— Si vous me le donnez, dit Seth, peut-être que je ne vous tuerai pas.
— Vous me tuerez, c’est évident. Mais seulement quand vous m’aurez obligé à vous regarder appuyer sur le bouton.
— Je vois que ces quelques jours passés ensemble ont fait de nous un vieux couple. Vous avez appris à me connaître. Donnez-moi ce détonateur, dit Seth en s’approchant encore.
Iceberg recula davantage.
— Venez le chercher.
Seth secoua la tête.
— Non. Je vais vous tirer dans le ventre avant de m’avancer. Vous serez encore vivant pour me voir appuyer sur le bouton, mais vous n’aurez pas la force d’attaquer.
Seth leva son arme.
Iceberg cherchait désespérément comment distraire son adversaire.
— Vous pensez ce que vous avez dit dans la voiture ?
Seth hésita.
— Vous avez vraiment tué mon père ? demanda Iceberg.
— Pourquoi mentirais-je quand la vérité est si douce ? Évidemment que je l’ai tué.
— Pourquoi ?
— C’était l’idée d’Halloway de vous mettre dans le coup. Je lui ai bien dit que je n’avais pas besoin d’aide mais il a insisté. Remarquez, il aurait pu être le suivant sur la liste, mais je ne voulais pas perdre un temps précieux à attendre que ça se produise. Alors je lui ai mis la main dessus moi-même, fit Seth en souriant. Dans votre boutique, en Australie. J’ai utilisé un silencieux. J’ai tué votre père et votre vendeur pendant votre rendez-vous avec l’envoyé d’Halloway. J’ai enveloppé votre père dans une bâche et je l’ai mis dans mon coffre de voiture. J’ai fait ça devant tout le monde sur la plage. Personne n’a fait attention. Qui fait jamais attention ? Je suis retourné à la boutique et j’y ai mis le feu. Puis je suis reparti. J’aurais aussi bien pu être l’homme invisible.
Iceberg avait la nausée.
— Qu’avez-vous fait du corps ?
— J’ai loué un bateau. Pris la mer. Donné à manger aux requins.
Iceberg étouffa un cri.
— Il fallait que le corps disparaisse, commenta Seth. Pour faire croire que Nuit et Brouillard était responsable. Comme ça vous alliez nous aider à chercher nos pères.
— Et l’envoyé d’Halloway ? Pourquoi a-t-il disparu, lui ?
— Je l’ai attendu à l’hôtel. Je me suis identifié. Je l’ai emmené faire un tour en voiture. Je l’ai tué. Lui aussi il a fait les délices des requins. Comme votre père. L’idée était que s’il disparaissait aussi vous penseriez qu’il était pour quelque chose dans toutes ces disparitions. Je voulais vous forcer à rejoindre Halloway…
— Et quand je l’ai fait, je me suis laissé convaincre par tous les deux que vous étiez innocents. Et je me suis mis dans le coup.
— Et vous m’avez été très utile pour prendre Médicis, je le reconnais. Mais Halloway avait tort, il faut bien le dire. Je n’avais pas besoin de vous. On ne pouvait pas s’entendre. Votre père a volé la femme que mon père aimait. Votre mère aurait pu être ma mère à moi. Et vous ne seriez jamais né. Si mon père est encore en vie, si je réussis à le retrouver, je sais qu’il sera plus qu’heureux d’apprendre que j’ai tué son ennemi et le fils de son ennemi. Vous ne trouvez pas dingue que nos pères soient tombés amoureux de la même femme ? Donnez-moi le détonateur. Je vous promets une mort rapide dès que vous m’aurez vu presser le bouton.
Iceberg avait perdu tant de sang qu’il était engourdi. Concentre-toi, se dit-il. Ne laisse pas cette ordure l’emporter.
— Vous me promettez ? Vous allez me tuer proprement ? demanda-t-il en désignant de son bras presque inutile un point tendre derrière son oreille droite.
— Vous avez ma parole.
Du même bras, Iceberg avait sorti le détonateur de sa poche et le tendait maintenant à son ennemi.
— Posez-le par terre. Faites-le glisser jusqu’à moi, dit Seth.
— Trop faible.
— Je ne crois pas.
Désespéré, Iceberg fit ce qu’on lui demandait.
— Parfait.
Seth se pencha pour ramasser le détonateur. Il détourna son regard pendant une fraction de seconde.
Ce serait la seule chance d’Iceberg. D’un geste vif, il lança son bras droit de derrière son dos et lança le couteau de toutes ses forces.
Seth releva la tête. Jurant, le regard sauvage, il visa. Pas assez vite. Le couteau frappa la gorge. La lame trancha la pomme d’Adam. On entendit un grincement atroce tandis que la pointe grattait l’os. La garde buta contre le cartilage fracturé.
Seth s’écroula en arrière, le visage déformé par le choc, sa peau crayeuse contrastant violemment avec l’écarlate qui jaillissait de sa gorge. Bientôt, le choc ferait enfler cette zone ce qui empêcherait l’air de passer dans les poumons ; Iceberg le savait.
Il mourrait d’asphyxie avant même d’être saigné à mort. Mais il ne mourrait pas instantanément.
Horrifié, Iceberg vit les yeux de Seth le regarder étrangement. Vous croyez avoir gagné, semblaient-ils dire. Mais vous vous trompez. J’ai encore la force de vous tirer dessus. Nous allons mourir tous les deux. Mais pas avant que vous m’ayez vu faire ceci.
Seth agrippa le détonateur et enclencha le bouton d’activation.
Iceberg hurla. Il voulut l’arrêter mais il glissa sur la mare de son sang.
Seth recula en vacillant et abaissa un doigt sur un bouton.
Une ombre dévalait l’escalier. L’homme qui s’était habillé en prêtre dans les jardins du Vatican. L’étranger arracha le détonateur des mains de Seth et lui prit violemment son pistolet.
Seth se tourna vers son assaillant. Dans un sifflement, il tenta d’ôter le couteau de sa gorge, mais l’étranger l’enfonça davantage encore. L’impact fit tourner le couteau, ce qui agrandit le trou dans la pomme d’Adam de Seth. Le sang coulait à flots. Dans un spasme, Seth bondit sous la force du coup. Il tomba contre les statues de l’autel, se tourna pour s’accrocher à elles, glissa pour s’écrouler immobile sur les dalles. Le sang coulait sur le couteau que Mithra portait à la gorge du taureau.
Iceberg ne s’était pas encore accoutumé à l’arrivée soudaine de l’étranger, qui avait maintenant coupé le détonateur et avançait vers lui, pointant l’arme de Seth. Son visage reflétait un mélange de dégoût et de fureur.
— Faites-moi sortir d’ici avant que les autorités arrivent, dit Iceberg. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Si vous m’aidez, je vous aiderai.