Le jeu des ombres
Chapitre 9
Saul conduisait à toute allure devant l’arc de Constantin. Il avait sa voiture de location et descendait la via di San Gregorio. C’était entre chien et loup, et avec tous ces phares, il désespérait de remarquer Drew et Iceberg. Les piétons se bousculaient sur les trottoirs adjacents. J’aurais dû demander à Drew de quel côté il se trouverait.
Mais soudain Drew fut devant lui, entourant Iceberg de son bras comme s’il avait trop bu. Saul vira dans leur direction sous les klaxons furieux et se gara le long du trottoir. À peine les deux hommes eurent-ils grimpé dans la voiture que Saul s’éloignait.
Iceberg portait la veste que Drew portait l’après-midi. Le tueur blond était aussi pâle que ses cheveux. Le sang avait traversé les bras de la veste.
— C’est grave ? demanda Saul.
— Des balles dans les deux épaules. L’une a traversé. Pour autant que je sache, l’autre y est toujours. Il délire.
— Halloway, murmura Iceberg.
— Qui est Halloway ? demanda Saul en jetant un bref regard à Drew.
— Je ne sais pas encore. En tout cas une chose est sûre, Iceberg ne l’aime guère.
— Rendre la monnaie de sa pièce à ce salaud, bredouilla Iceberg.
— Pourquoi ? demanda Drew.
— Envoyer Seth tuer mon père, dit Iceberg.
— Pourquoi est-ce qu'Halloway…? Il est israélien ?
Iceberg rit.
— Non.
— Ça ne tient pas debout, fit Saul tandis qu’il tournait au coin d’une rue. Si Halloway n’est pas israélien, pourquoi serait-il impliqué dans l’équipe qui recherche les nazis ?
— Nuit et Brouillard, murmura Iceberg.
— Et comment ça s’assemble, tout ça ? demanda Saul. Nuit et Brouillard, c’était une tactique de terreur nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale.
— Je me demande si… Et si c’était seulement l'explication de la méthode de vengeance de l'équipe israélienne ? demanda Drew.
Saul frémit.
— Utiliser des méthodes nazies contre leurs ennemis ? Enlever des criminels de guerre et faire souffrir leurs familles comme les familles juives ont souffert pendant l’Holocauste ? Le père d’Erika est impliqué dans une telle folie ?
— L’obsession de la vengeance, commenta Drew. Depuis le meurtre de mes parents, je sais ce que c'est que la haine. J’ai incarné la haine pendant des années. Et je sais que, lorsqu’on emploie des méthodes de son ennemi, on devient son propre ennemi. On apprend à se haïr soi-même.
Saul se rappela la haine avec laquelle il avait traqué et tué son père adoptif pour venger la mort de son frère adoptif. Mais faire payer pour la mort de Chris ne lui avait pas apporté satisfaction. Il n'avait éprouvé qu’un terrible vide.
— Il faut que je retrouve le père d’Erika. Il faut que je l’arrête.
— Halloway, murmura Iceberg.
— Qui est-ce ? demanda Drew. S’il n’est pas juif…
— Le fils du Peintre.
— Mon dieu ! s’exclama Saul. Le Peintre, c'était le surnom de l’assistant du commandant du camp de Maidanek. Jour après jour il traitait – c’est le mot qu’il employait, car c’est ainsi qu'il concevait la chose, un système, une chaîne de désassemblage – donc il traitait des milliers de prisonniers par la chambre à gaz et le four crématoire. La nuit, il peignait des scènes idylliques de forêts et de prairies.
— Le père d’Halloway était-il l’assistant du commandant de Maidanek ? demanda Drew à Iceberg.
— Oui.
— Pourquoi Halloway voulait-il que Set tue votre père ?
— Pour m’obliger à me joindre à eux. Pour me faire croire que Nuit et Brouillard avait enlevé mon père.
— Où est Halloway maintenant ?
Iceberg ne répondit pas.
— Si cette balle n’est pas extraite, si on ne lui fait pas de transfusion, il ne nous répondra jamais, remarqua Drew.
— Vous avez raison. Il va mourir. Et la veste est trempée de sang. Nous n’arriverons jamais à le faire entrer dans l’hôtel. Il nous faut une maison sûre. Gallagher doit nous dire où retrouver son équipe médicale.
Saul gara la voiture le long d’un trottoir et se dirigea vers une cabine téléphonique.