Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 31 sur 148

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Le jeu des ombres

« L’horreur, L’horreur »

1

Vienne. Plein d’égards, Saul restait à l’écart, tenant Christopher par la main, tandis qu’Erika inspectait tristement le salon de son père. Il était situé au deuxième niveau d’une maison à deux étages donnant sur une rue calme bordée d’arbres à cent cinquante mètres du Danube. Dehors, une forte pluie rendait le temps si morose, la pièce si lugubre, que même en ce début d’après-midi, Misha Pletz avait dû faire de la lumière quand ils arrivèrent.

La pièce était meublée simplement, un fauteuil à bascule, un canapé, une table basse, un tapis foncé uni, un vaisselier avec des photographies d’Erika, de Christopher et de Saul. Ni radio, ni télévision, remarqua Saul, mais des étagères bourrées de livres – histoire et biographies pour l’essentiel – et plusieurs lampes basses. Ce salon austère ne laissait aucunement deviner que le père d’Erika, ayant pris sa retraite du Mossad, recevait une pension plus que confortable du gouvernement israélien. Ajoutés à cela les dividendes d’investissements modestes, son père aurait pu s’entourer d’objets plus nombreux et plus luxueux. Mais après avoir liquidé les biens de sa femme quand elle était morte cinq ans plus tôt, Joseph Bernstein avait préféré vivre comme un ascète. Le seul luxe qu’il se permettait était un chocolat chaud matin et soir dans un petit café au bord du Danube. Et du tabac à pipe dont l’odeur imprégnait les meubles et les murs. Saul lui-même n’avait jamais fumé – ça aussi il le devait à Eliot. Mais ce parfum légèrement sucré chatouillait agréablement ses narines.

Saul ne voyait aucune photo du père d’Erika, mais il se rappelait un homme grand et costaud, de près de soixante-dix ans, dont les épais cheveux blancs étaient rebelles à toute coiffure. Il avait des sourcils broussailleux et une fine cicatrice courait sur l’arête droite de son étroite mâchoire. L’homme ne faisait jamais allusion à cette cicatrice, mais si on lui en parlait, il ne donnait jamais d’explication. « Le passé », murmurait-il, et c’est tout ce qu’on pouvait en tirer. Irrémédiablement, ses yeux s’empreignaient de tristesse.

Caressant de temps à autre le dos de son fils pour le rassurer, Saul regardait Erika faire lentement le tour de la pièce.

— S’il te plaît, raconte-moi encore, dit-elle à Misha.

— Il y a quatre jours, fit Misha dans un soupir, Joseph n’est pas venu prendre son chocolat matinal au café. Le patron n’y a guère prêté attention si ce n’est le soir, car ton père ne se montrait toujours pas. Même si ton père se sentait mal, s’il avait un rhume, par exemple, il venait au café deux fois par jour, toujours.

— Et mon père était rarement enrhumé.

— Forte constitution.

— Un homme d’habitudes, coupa Saul.

Misha le dévisagea.

— Je parie que le patron du café est l’un des vôtres, dit Saul. Mossad.

Misha ne répondit pas.

— Joseph ne se rendait pas dans ce café uniquement pour le chocolat chaud, n’est-ce pas ? demanda Saul. Malgré sa retraite, il conservait un rythme, une routine qui facilitait les contacts sans pour autant attirer l’attention.

Misha se taisait toujours.

— Non qu’on puisse encore avoir besoin de lui, poursuivit Saul. Mais qui sait ? Il arrive qu’un homme qui en sait beaucoup, ayant quitté le réseau du renseignement, corresponde exactement à ce qu’exige une mission. Ainsi, Joseph avait toujours l’impression de servir à quelque chose. On le gardait pour ainsi dire en réserve. Même s’il ne vous était d’aucune utilité, vous étiez suffisamment courtois pour lui faire sentir qu’il n’était pas exclu.

Misha leva à peine un sourcil, signe d’étonnement ou d’interrogation.

— Sans compter… et c’était sans doute la motivation première de votre réseau – que cette sorte de rendez-vous biquotidien était pour vous un moyen subtil de vous assurer qu’il s’en sortait bien, qu’il ne se trouvait pas à l’abandon chez lui, qu’il n’avait pas eu une attaque ou une crise cardiaque, par exemple. Vous aviez aussi la certitude qu’il n’était pas la victime d’un vieil ennemi. Dans un sens, vous le protégiez sans heurter sa sensibilité.

Erika fit un pas vers Misha.

— C’est vrai ?

— Tu as épousé quelqu’un de bien.

— Je le savais déjà, dit Erika. Est-ce que Saul a raison ?

— Qu’est-ce qu’il y avait de mal ? Nous nous occupions de lui et lui faisions sentir qu’il avait de la valeur.

— Aucun mal, répondit Erika. Sauf si…

— S’il n’était sur aucune affaire, si c’est ce que tu veux dire. Encore que nous lui aurions volontiers confié une mission. Rien de violent, bien sûr. Mais pour une mission de soutien ou de renseignement, il était encore remarquable. Erika, n’oublie pas que c’est ton père qui a décidé de se retirer, pas nous.

— Quoi ?

— Tu veux dire que tu n’étais pas au courant ?

Elle secoua la tête.

— En dépit de son âge, j’aurais pu tourner le règlement pour le garder, dit Misha. Nous ne sommes pas si riches en talents que nous puissions nous permettre de balancer un spécialiste chevronné. Mais il n’a pas demandé sa retraite. Il l’a exigée.

— Je n’y comprends rien, fit Erika. Son travail était tout pour lui. Il l’adorait.

— Sans l’ombre d’un doute. Il aimait son travail et son pays.

— Mais s’il aimait tant son pays, coupa Saul, pourquoi a-t-il choisi de vivre ici ? À Vienne ? Pourquoi pas Tel-Aviv, ou Jérusalem ou… ?

Erika approuva.

— Cela nous ennuyait. L’accord de Saul avec son réseau stipulait que s’il se tenait tranquille ils le laisseraient en paix, et que les autres réseaux en feraient autant. En échange des informations qu’il leur a données, ils ont décidé de passer outre le fait qu’il avait enfreint certaines règles. Aussi longtemps que nous vivions là-bas, dans un village au bout du monde. Mais mon père n’était pas obligé de vivre ici. Nous lui avons souvent demandé de nous rejoindre, de voir grandir son petit-fils au milieu de nous tous. Mais il a toujours refusé. Je n’ai jamais saisi pourquoi. Dès l’instant qu’il avait du chocolat chaud et du tabac, il aurait pu être heureux n’importe où.

— Peut-être, dit Misha.

Erika capta son regard.

— Tu me caches quelque chose ?

— Tu m’as demandé de tout expliquer encore une fois, je vais donc m’exécuter. Quand ton père n’a pas paru au café le soir, le patron du café – c’est un des nôtres, Saul a raison – a envoyé un de ses agents lui apporter des sandwiches et du chocolat chaud comme si ton père les avait commandés par téléphone. L’agent a frappé à la porte. Pas de réponse. Il a frappé à nouveau. Il a essayé la poignée. Le verrou n’était pas mis. Quand l’agent est entré arme au poing, il a trouvé l’appartement désert. Les draps, fit Misha en désignant la porte de la chambre, étaient tirés, le lit fait au carré, comme à l’armée.