Le jeu des ombres
Chapitre 4
Elle défit en hâte la gourde de sa ceinture et dévissa le bouchon.
— N’essaie pas de parler.
Mais il continuait, d’une voix si faible qu’elle l’entendait à peine. Cela lui faisait penser à des pas sur de la boue séchée.
— Ar… il tenta un nouvel effort désespéré. Ar… lene ?
On sentait la surprise, l’incrédulité. Et autre chose. Quelque chose qui ressemblait à la peur qu’on éprouve quand on croit avoir une vision.
— C’est moi. Je suis là, Drew. Je suis bien réelle. Mais n’essaie plus de parler.
Elle porta la gourde aux lèvres de Drew, ne versant que quelques gouttes. Sa chair semblait absorber l’eau comme une éponge. Elle saisit son poignet ; son pouls était si faible qu’elle le sentait à peine. Elle laissa ses mains parcourir le corps de Drew, ahurie du poids qu’il avait perdu.
— Tu as fini par avoir ce que tu voulais, dit-elle. Tu t’es bousillé. Si tu n’étais pas si affaibli, je serais furieuse au lieu d’être désolée, ajouta-t-elle en continuant de verser de l’eau goutte à goutte entre ses lèvres.
Curieusement, ses yeux se plissèrent. Une étrange et faible lueur de…
Quoi ? D’amusement ? D’amour ? Il respirait comme s’il allait…
— Ris donc, fit-elle, et je te tape sur la tête avec ma gourde.
Mais il réussit à trouver la force de rire, rien qu’un bref petit « ha ! ha ! » et bien sûr, elle ne mit pas sa menace à exécution. Elle versa simplement encore un peu d’eau dans sa bouche, sachant qu’elle ne pourrait plus lui en donner pendant un bon moment car sinon il serait pris de nausées, mais rassurée car il avait essayé de rire, et ça, c’était un signe de vie. Elle était arrivée à temps. Il avait tenu. Il s’en tirerait.
4
Après lui avoir donné une dernière gorgée d’eau, elle fut envahie par le doute. Malgré la chaleur, elle était glacée d’appréhension. Il n’y avait pas assez d’eau pour deux.
Sa langue gonflée se colla à son palais. Elle devait boire. L’eau tiède avait un goût amer. Elle avala malgré tout, se sentit la tête moins légère, but une nouvelle gorgée avant de verser quelques gouttes entre les lèvres de Drew.
Peu à peu, son pouls était plus ferme. Il respirait mieux, plus profondément.
Mais sa voix n’était encore qu’un croassement.
— Mal calculé…
Il souriait d’embarras, comme un enfant pris en faute.
Elle secoua la tête sans comprendre.
— Aurais dû boire plus tôt… toussa-t-il.
Elle secoua de nouveau la tête.
— J’aurais dû aller chercher des vivres plus tôt… Pas rendu compte… à quel point j’étais faible… Impossible d’aller à la source.
— Quelle source ?
Ses paupières retombèrent.
— Bon sang, Drew, quelle source ?
— Dehors… en bas de la pente… à droite.
— C’est loin ?
— Cent mètres… au tournant de la colline… un amas de rochers.
Elle lui donna encore à boire puis se redressa.
— Je reviens.
Elle ôta son sac à dos, quitta l’obscurité de la caverne et plongea dans la chaleur plombante du soleil aveuglant. Les yeux douloureux, elle dévala la pente poussiéreuse et suivit la courbe de la colline.
Mais au bout d’une centaine de mètres, elle n’avait toujours rien trouvé. La panique s’infiltra en elle. Drew avait-il déliré ? Avait-il seulement imaginé une source ?
Non, il devait y en avoir une. Comment aurait-il survécu autrement ? Si elle ne la trouvait pas, si Drew ne retrouvait pas sa lucidité avant que la gourde soit vide, alors il y avait toutes les chances pour qu’ils meurent l’un et l’autre.
Elle marcha encore une vingtaine de mètres, sentit ses genoux faiblir et comprit qu’il serait dangereux de continuer. Car aussi loin qu’elle voyait, aucun amas de rochers ne se profilait. D’abord découragée, elle rassembla ses forces, passant sa langue sur ses lèvres parcheminées, puis retourna à la caverne. Au lieu de tourner à droite, elle pivota à gauche en direction du désert. Et frémit en apercevant les rochers.
Elle avança en trébuchant. Drew ne s’était pas trompé mais il avait omis un détail crucial. L’amas de rochers était bien à une centaine de mètres au tournant de la colline. Mais en s’en éloignant, pas au pied. Et si on regardait dans cette direction, l’amoncellement de roches était si évident, si grand, comme une borne, qu’on ne pouvait le manquer.
Elle accéléra son pas. Les rochers s’agrandissaient. Elle grimpa, puis redescendit un peu et trouva une mare stagnante protégée du vent. Elle repoussa la poussière sur le côté, s’assura qu’aucun squelette d’animal ne l’avertissait contre cette eau, puis trempa les lèvres à la surface. L’eau était trop chaude pour la rafraîchir. Mais elle sentit son bienfait dans tout son corps.
Elle remplit prestement sa gourde. Dix minutes plus tard, elle pénétrait dans la caverne.
Drew était allongé sur le dos. Les yeux plissés, il haussa les épaules et essaya de sourire.
— J’ai oublié de te dire…
— Je sais bien ce que tu as oublié de me dire, mon vieux. J’ai trouvé quand même.
Elle porta la gourde aux lèvres de Drew. Il déglutit, plein de reconnaissance. Elle but à son tour.
Restait le problème de la nourriture. Dans son sac à dos, elle avait assez de provisions d’urgence – cacahuètes, viande séchée et fruits secs. Mais après avoir cherché vainement des vivres dans la caverne, force lui fut de conclure qu’elle n’avait pas pris suffisamment de choses pour qu’ils puissent tous deux traverser le désert.
Elle donna encore un peu d’eau à Drew, en but aussi et reprit espoir en le voyant recouvrer un peu d’énergie.
— Pourquoi es-tu là ? demanda-t-il.
— Tu te poses vraiment la question ?
Il hocha la tête.
— Parce que je t’aime, dit-elle.
Il respira profondément, envahi par l’émotion.
— L’amour… oui. Il eut du mal à poursuivre. Mais comment m’as-tu trouvé ?
— L’obstination.
— Je ne comprends pas. Je croyais avoir dissimulé toute trace, dit-il en rassemblant ses forces.
Elle hocha la tête en signe d’acquiescement.
— Alors comment ?
— La confrérie.