Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 15 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 3

— Vous êtes en train de me dire que ce sont ces gosses, avec vous, qui ont fait un sort à cette équipe ?

— Il ne leur fallait qu’un peu d’encouragement.

Dans un sourire, Saul donna une tape amicale dans le dos des deux adolescents les plus proches.

— On m’a dit que vous aviez de bonnes raisons d’abandonner tout ça, remarqua le capitaine à Saul.

— Est-ce qu’on vous a dit lesquelles ?

Le capitaine hocha la tête en signe de dénégation.

— Une allergie.

— Naturellement. On m’a aussi affirmé que vous auriez pu rester au Renseignement israélien, ajouta-t-il en se tournant vers Erika. Votre dossier était sans tache. Vous n’aviez donc aucune raison de venir vous enterrer ici.

— Erreur, fit Erika. J’avais la meilleure raison du monde.

— Laquelle ?

— Être avec lui, répondit-elle en désignant Saul.

Le capitaine aspira une bouffée de sa cigarette.

— Parfait. À propos de ce qui vient de se passer… ça me pose quelques problèmes.

— Je sais, dit Saul. À moi aussi.

— Tout d’abord, cette équipe n’était pas une simple bande d’amateurs. Ils étaient parfaitement armés. Armes soviétiques. Ce n’était pas improvisé – cette attaque avait été organisée, six hommes prenant le village d’un côté, six de l’autre. Et douze hommes, ce n’est pas si simple, il faut une sacrée détermination et de rudement bonnes raisons pour tenter de se faufiler à travers nos défenses. Un village en territoire contesté, je comprendrais. Une cible stratégique – disons une base aérienne, un entrepôt de munitions –, une attaque surprise risquée rimerait à quelque chose. Mais un village de veuves, d’orphelins et de femmes seules ? À soixante-dix kilomètres de la frontière ? Mais qu’est-ce qui se trame ?

— Parce que vous croyez que ça ne me tracasse pas ? fit Saul.

3

À la nuit tombante, une limousine poussiéreuse arriva. Devant les ruines de leur maison, près d’un feu de tous les débris qu’il avait sortis, Saul entendit le moteur tandis qu’il avalait un bouillon de poule au vermicelle réhydraté. Erika faisait manger Christopher à la cuiller.

Levant les yeux, il vit des soldats sortir de leur cachette et faire signe au conducteur de s’arrêter à l’entrée du village. La voiture était trop loin et le pare-brise trop sale pour que Saul pût distinguer ses traits. Les soldats parlèrent à quelqu’un à l’intérieur, examinèrent les documents qu’on leur tendait puis se tournèrent vers le village, pointant du doigt en direction de Saul. La voiture approchait.

Saul se leva.

— Tu la reconnais ?

Erika leva les yeux sur la voiture et hocha la tête.

— Et toi ?

— Il commence à y avoir trop de monde dans ce village.

La voiture stoppa à cinq mètres. Depuis les portes ouvertes, les villageois observaient la scène avec inquiétude. Le conducteur coupa le moteur. On entendit un sifflement sous le capot. Un homme sortit.

Il mesurait un mètre quatre-vingt et ses épaules étaient légèrement penchées. Son costume était froissé, il avait défait le dernier bouton de sa chemise et desserré sa cravate. Il portait une moustache et ses cheveux étaient plantés en arrière du crâne. Saul se dit qu’il n’avait pas loin de quarante ans et comprit que sa minceur était due à une immense énergie contenue ; il devait brûler des calories même assis à un bureau, position que suggérait l’incurvation de ses épaules.

L’homme s’approcha en souriant. Saul ne l’avait jamais vu, mais le plaisir qu’il lisait dans les yeux de l’autre prouvait que l’étranger, lui, le connaissait.

Mais Saul comprit rapidement son erreur.

Ce n’est pas moi qu’il connaît.

C’est Erika.

Les yeux d’Erika brillaient, eux aussi. Son visage s’éclaira d’un grand sourire et sa voix reflétait un murmure incrédule.

— Misha ?

— Erika.

Elle courut jusqu’à lui et le serra dans ses bras.

— Misha ! s’écria-t-elle à nouveau.

Saul se détendit en entendant ce nom. S’il ne se trompait pas, son nom de famille devait être Pletz. Il ne l’avait jamais rencontré, mais il lui était encore reconnaissant pour tout ce que Misha – à la demande d’Erika – avait fait pour son frère adoptif et pour lui il y a trois ans.

Il attendit discrètement qu’Erika ait fini de saluer Misha. Puis portant Christopher sur son bras gauche, il s’avança et lui tendit la main droite.

— Bienvenue. Vous avez faim ? Voulez-vous un peu de potage ?

La poignée de main de Misha était ferme.

— Non, merci. J’ai mangé deux bagels dans la voiture. Ça m’a donné des brûlures d’estomac.

— Je me suis souvent demandé de quoi vous aviez l’air.

— Moi aussi. Pour votre frère – je suis désolé.

Saul fit un signe de tête, chassant une émotion douloureuse.

— Misha, pourquoi n’es-tu pas à Washington ? demanda Erika.

— J’ai été rappelé à Tel-Aviv il y a deux ans. À dire vrai, c’est ce que je voulais. Mon pays me manquait, et mes parents. Et cette mutation s’accompagnait d’une promotion. Je ne saurais me plaindre.

— Qu’est-ce que tu fais, maintenant ?

Misha tendit la main vers celle de Christopher.

— Comment vas-tu, mon garçon ?

Christopher pouffa de rire.

Mais Saul s’inquiéta de voir que Misha évitait de répondre.

— Il est magnifique, commenta Misha avant de tourner les yeux vers la maison en ruine. Vous faites des travaux ?

— Les décorateurs sont passés aujourd’hui, fit Erika.

— C’est ce qu’on m’a dit.

— Le résultat ne nous a pas plu, alors on les a liquidés.

— J’ai entendu ça aussi.

— C’est la raison de votre présence ici ?

Misha le dévisagea.

— Finalement, je vais me laisser tenter par le potage.

Ils s’assirent autour du feu. Il faisait maintenant presque nuit et le désert avait fraîchi. La chaleur du feu était réconfortante.

Misha ne prit que trois cuillerées de bouillon.

— Même quand j’étais encore à Washington, dit-il à Erika, je savais que tu étais là. Depuis mon retour à Tel-Aviv, je sais ce que vous devenez.

— Alors le on qui renseigne le capitaine, c’est vous, remarqua Saul en montrant l’officier qui se tenait à un poste sentinelle aux abords du village et parlait à un soldat.

— J’ai jugé plus prudent de lui dire qu’il pouvait compter sur vous deux. Je lui ai dit de vous laisser tranquille, mais que si vous preniez contact avec lui, il devait vous écouter. Je n’ai pas essayé d’interférer.

Saul le regarda calmement.

— Après ce qui s’est produit aujourd’hui, dit Misha, il s’est tout naturellement tourné vers moi, surtout compte tenu des aspects troublants de ce raid. Je ne parle pas seulement de l’inutilité d’attaquer un village si éloigné de la frontière et qui n’a de surcroît aucun intérêt militaire ou géographique.

— Vous voulez parler de leurs ongles ?

Misha leva les sourcils.

— Ainsi, vous avez remarqué ? Pourquoi n’en avez-vous pas fait part au capitaine ?

— Avant de savoir si je pouvais compter sur lui, je voulais savoir ce qu’il valait.

— Il vaut très cher, fit Misha. Et il est suffisamment fiable pour ne partager ses soupçons qu’avec moi jusqu’à ce que je décide de la manière de s’en occuper.

— Nous pourrions peut-être cesser de tourner autour du pot, suggéra Saul. Les hommes qui ont attaqué ce village n’étaient pas des guérilleros typiques. Peu importe si leurs fusils portaient encore des traces de graisse d’emballage ou si leurs vêtements étaient usés mais leurs chaussures flambant neuves. Je pourrais expliquer tout ça en faisant semblant de croire qu’ils étaient équipés de frais. Mais leurs ongles. Ils avaient taché leurs mains volontairement. Pas la moindre trace de saleté sous leurs ongles. Orgueil stupide. Ils s’imaginaient peut-être que personne ne remarquerait leurs ongles manucurés pour vingt dollars ? Ce n’étaient pas des terroristes. C’étaient des tueurs. D’importation. Choisis parce qu’ils étaient arabes. Mais leur territoire, ça n’est pas le désert. C’est Athènes, Rome, Paris ou Londres.

Misha hocha la tête.

— Vous n’avez rien perdu de votre savoir-faire malgré vos trois ans ici.

Saul désigna le bâtiment en ruine derrière lui.

— Et il est manifeste que l’attaque n’était pas dirigée contre tout le village. C’est notre maison qui a presque tout pris. L’objectif, c’était nous.

Erika se leva de sa chaise, passa derrière Misha, et posa les mains sur ses épaules.