Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 34 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 4

— Tu veux dire qu’il vaudrait mieux qu’il ne voie pas ce qu’il y a en bas ?

— Personne ne devrait voir ça.

4

Saul regarda Erika. Pleins d’appréhension, ils entrèrent dans la chambre. Là aussi, ça sentait la pipe. Le lit était d’une netteté parfaite. Sur la commode, il n’y avait qu’un mouchoir et un peigne.

Saul enregistra calmement tous ces détails. Mais seule la porte retint son attention. Déjà Erika saisissait la poignée. Elle tira et la porte s’ouvrit sans bruit. En face d’eux, le noir. Elle chercha un interrupteur à tâtons, mais sans succès. Sa chaussure heurta un objet par terre. Elle le ramassa. Une lampe torche.

Quand elle l’alluma, le faisceau révéla des marches qui descendaient sur la gauche. Les murs sans peinture étaient recouverts de salpêtre. Des toiles d’araignée pendaient du plafond ; la poussière recouvrait le côté des marches dont le centre était nettoyé par les pas.

La poussière chatouillait les narines de Saul. Il se retint d’éternuer. Plus bas, il aperçut un palier. Ainsi que l’avait expliqué Misha, l’ancien accès au premier étage avait été scellé par une section du mur. Mais la poussière et le salpêtre ne pouvaient dissimuler le contraste entre le bois plus foncé d’origine et le plus récent. Dans l’appartement de l’autre côté, de la peinture ou du papier peint aurait caché les transformations. Mais de ce côté, on n’avait rien fait pour ôter toute trace de l’ancienne porte.

Saul descendit. Le bois du mur central était identique à celui utilisé par les SS pour sceller la porte sur la gauche. Malgré l’épaisseur de la poussière, on voyait bien que c’était du pin clair. Saul testa le mur central – il était plein. Il laissa courir son index le long du mur et découvrit deux joints à peine détectables à une largeur d’épaules l’un de l’autre. Avec un couteau de poche, il inséra la lame dans l’un des joints et, s’en servant comme levier, poussa le manche du couteau sur le côté. Une section du mur se libéra dans un grincement. Il tira vers lui, le posant sur la droite. Erika dirigea la lampe dans l’ouverture qui révéla la suite de l’escalier.

Ils descendirent. En bas, le faisceau de la torche éclaira le sol bétonné de la cave. L’odeur de moisi, accentuée par l’humidité, y était plus forte. Une fois en bas, Saul tourna à gauche, éclairé par Erika.

Il étouffa un cri.

L’étroit faisceau de la lampe amplifiait l’horreur. Chaque objet, isolé par le rai de lumière, entouré de noir, semblait dégager plus de force encore qu’il ne l’aurait fait s’il faisait partie d’un ensemble. Tandis qu’Erika balayait la pièce de lumière, une image terrible laissait place à une autre, et une autre, la série devenant de plus en plus insoutenable. Comme ils étaient dans le noir, la menace de ce qu’ils découvraient semblait intensifiée. Saul se raidit.

— Mon Dieu.

Erika cessa de faire pivoter la lampe. Elle n’avait pas encore fait le tour de la cave, mais elle semblait incapable d’affronter davantage d’horreurs. Elle baissa la lampe et découvrit une vieille table sur laquelle était posée une lampe.

À côté, une boîte d’allumettes. Saul s’approcha, craqua une allumette et enflamma la mèche. Une flamme s’éleva, qui grandit les ombres. Il reposa le verre sur la lampe. La flamme s’éclaircit.

Il s’obligea à regarder de nouveau, pour comprendre qu’il s’était trompé la première fois. L’obscurité n’avait pas empiré l’effet des images isolées.

Il fixait les photographies du regard : grandes et petites, noir et blanc ou couleur, mates ou brillantes, extraits de journaux et de magazines, de livres et d’archives. Elles étaient fixées par de petites épingles à un mur qui, contrairement aux trois autres, était en bois. C’était la cloison que le Dr Bund avait construite au milieu de sa cave pour cacher ses patients juifs au fond. La cloison faisait dix mètres de large sur trois mètres de haut ; le moindre millimètre était recouvert de photographies.

De camps de concentration. Prisonniers aux joues creuses. Chambres à gaz. Cadavres. Fours. Puits remplis de cendres. Camions bourrés de vêtements, chaussures, bijoux, cheveux humains, et dents. Sur un instantané, des officiers SS, leur insigne portant éclair et tête de mort se détachant sur leur uniforme noir immaculé, étaient alignés, entourés de leurs armes, souriant à la caméra tandis qu’en arrière-plan des cadavres formaient une pyramide si haute qu’on avait du mal à y croire.

Saul s’écroula sur une chaise branlante près de la table. Il prit la main d’Erika et la serra.

— Mais qu’est-ce que mon père faisait ici ? demanda-t-elle. Il n’a jamais fait allusion… Je n’ai jamais su qu’il était obsédé par… Ça n’est pas venu brusquement. Il a toujours eu cette pièce en bas.

— La folie face à la folie.

Saul observa le reste de la cave. Elle était pleine de piles de boîtes en carton. Irrésistiblement attiré, il fouilla, ouvrit un couvercle et trouva des documents.

Il y avait des originaux. D’autres étaient des carbones, des photographies ou des clichés. Des pages jaunies qui s’effritaient alternaient avec des pages blanches et lisses. Il y avait du français, de l’anglais, de l’allemand et de l’hébreu. Saul parlait très bien le français et l’allemand, Erika parfaitement l’hébreu. À eux deux, ils purent traduire suffisamment de documents pour en comprendre le thème commun.

Des archives d’un camp de concentration tenues par ses commandants allemands. Des listes d’officiers SS, de prisonniers juifs. Des dossiers militaires. Des fiches de santé sur le nombre de détenus exécutés dans tel camp avec le jour, la semaine, le mois et l’année. Des listes des rares juifs qui ont survécu aux camps, des rares nazis qui ont été châtiés après la guerre pour leur participation à l’Holocauste.

Saul avait mal aux yeux à force de déchiffrer ces pattes de mouche à l’encre passée. Il se tourna vers Erika.

— Je n’ai vu ton père qu’une fois, nous étions déjà mariés. En fait je ne le connais pas vraiment. Il était dans un de ces camps ?

— Mes parents n’évoquaient presque jamais ce qui leur était arrivé pendant la guerre. Pourtant, une fois, quand j’étais petite, je les ai entendus en parler. Comme je ne comprenais rien, je les ai bombardés de questions. C’est la seule fois qu’ils ont mentionné la guerre en ma présence. Il leur est aussi arrivé de me parler des pogroms et des persécutions. Ils voulaient que je sache ce qu’avait été l’Holocauste, en détail, au nom de l’Histoire.

Mais ce qui leur était arrivé à eux… Ils étaient tous deux dans un ghetto juif de Varsovie quand les nazis l’ont assiégé.

Comprenant ce que cela voulait dire, Saul grimaça. En 1943, les soldats nazis ont encerclé le ghetto de Varsovie. On obligeait les juifs à y entrer, mais nul ne pouvait en sortir – si ce n’est en groupe pour être déportés. Les 380 000 juifs furent réduits à 70 000. Ceux qui restaient se révoltèrent contre les nazis. Au cours de représailles qui durèrent quatre semaines, les nazis écrasèrent la rébellion et rasèrent le ghetto. Parmi les juifs survivants, 7 000 furent exécutés sur-le-champ. 27 000 furent envoyés dans des camps de travaux forcés.

— Mes parents furent envoyés à Treblinka.

Saul frémit. Treblinka était un camp de la mort, le pire de tous les camps. Les prisonniers qui arrivaient y vivaient moins d’une heure.

— Mais comment ont-ils survécu ?

— Ils étaient jeunes et forts. Ils ont accepté de faire le travail : enlever les cadavres des chambres à gaz et les brûler, ça, même les nazis n’avaient pas les tripes pour le faire. C’est pour ça que mes parents ne parlaient jamais de la guerre. Ils ont survécu aux dépens d’autres juifs.

— Mais ils n’avaient pas le choix ! Tant qu’ils ne collaboraient pas avec les nazis, tant qu’ils ne participaient pas au massacre, ils devaient faire le maximum pour rester en vie.

— La première et la dernière fois que mon père a évoqué cela devant moi, ce fut pour dire qu’il pouvait justifier sa conduite dans son esprit, mais pas dans son âme. J’ai toujours pensé que cela expliquait qu’il se soit enrôlé dans le Mossad et qu’il ait consacré sa vie à Israël. Il essayait de se faire pardonner, de réparer.

— Mais aider les nazis à se débarrasser des cadavres ne pouvait constituer qu’un sursis pour tes parents. Les nazis ne nourrissaient pratiquement pas leurs prisonniers. Ils auraient fini par être trop faibles pour travailler. Les SS les auraient tués et auraient obligé d’autres juifs à faire leur travail.

— Treblinka, répondit Erika. Souviens-toi de ce qui s’est passé.

Il comprit brusquement ce qu’elle voulait dire. Les prisonniers s’étaient insurgés. Avec des pelles et des bâtons pour armes, plus de cinquante d’entre eux avaient maîtrisé leurs gardiens et réussi à s’échapper.

— Tes parents avaient pris part à la révolte ?

— D’abord à Varsovie, puis à Treblinka, sourit-elle tristement. Il faut reconnaître qu’ils sont obstinés.

Saul partageait la fierté d’Erika. Une fois encore, il lui serra la main.

— L’obsession, fit-il en regardant le mur. L’obsession de toute une vie. Et tu ne t’en étais jamais doutée.

— Ni moi, ni personne. Il n’aurait jamais conservé son rang au Mossad si on avait su ce qui lui rongeait l’esprit. Ils se méfient des fanatiques.

Cette pensée paraissait l’étonner.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Ma mère est morte il y a cinq ans. C’est à ce moment-là qu’il a demandé à prendre sa retraite et qu’il a quitté Israël pour s’installer ici, et qu’il a commencé à arranger cette pièce en secret.

— Veux-tu dire que ta mère arrivait à le contrôler ?

— À limiter son obsession, en tout cas. Et une fois qu’elle est morte…

— Son obsession a pris le dessus. Que Dieu lui vienne en aide, fit Saul, imaginant les fantômes qui entouraient le père d’Erika.

— S’il est encore en vie.

— Cette pièce… Avons-nous trouvé la raison de sa disparition ?

— Et si c’est le cas, l’a-t-on enlevé ? demanda Erika. Ou bien s’est-il enfui ?

— Pour échapper à quoi ?

— À son passé.

Comme Erika était plus triste encore, il parla avant de comprendre.

— Tu ne veux pas dire… un suicide ?

— Si quelqu’un avait suggéré cela il y a une heure, j’aurais dit que mon père avait trop de force pour abandonner, trop de courage pour se détruire. Mais maintenant je ne suis plus sûre de rien. Cette pièce… Il devait se sentir intolérablement coupable.

— C’est peut-être sa haine pour ceux qui l’ont fait se sentir coupable, qui était intolérable.

Sur un meuble, un livre ouvert, bien à plat, attira l’attention de Saul. Il le prit et en lut le titre. L’Ordre de la tête de mort : l’histoire des SS d’Hitler. L’auteur était Heinz Höhne, c’était un ouvrage en allemand publié en 1966. Sur les pages ouvertes, il y avait un passage souligné en noir. Saul traduisit mentalement.

« La chose la plus ahurissante, la caractéristique la plus horrible, de l’anéantissement des juifs, est que des milliers de pères respectables firent du meurtre leur métier officiel et cependant, après le travail, ils se considéraient comme des citoyens ordinaires tout à fait respectueux des lois, qui n’auraient même pas songé à s’écarter du strict chemin de la vertu. Le sadisme n’était qu’une facette de l’extermination massive, et l’état-major SS le désapprouvait. La maxime d’Himmler était que l’extermination collective devait être conduite avec rigueur et propreté ; même lorsqu’il obéissait à l’ordre officiel de commettre un meurtre, le SS devait rester « correct ».