Le jeu des ombres
Chapitre 22
À nouveau elle entendit son père. L’excitation de se sentir si près de lui s’évanouit brusquement. Elle se sentait désespérée, vidée. Ce qu’elle entendait était grotesque, comme le raclement des pelles qui tombaient sur les graviers, comme cet ordre de creuser une fosse derrière la maison. Réprimant une nausée, elle mit une main sur l’épaule de Saul.
22
Tandis qu’Ephraïm décrivait la fosse que les fils allaient creuser pour leurs pères, Joseph se rappela avec force les trous que sa femme et lui avaient été obligés de creuser à Treblinka. En l’absence de fours crématoires, les SS avaient fait brûler les cadavres dans ces fosses, promettant un sursis aux juifs qui charriaient la terre tant qu’ils en avaient la force. Coopérez et vous vivrez. Refusez par loyauté pour vos frères juifs et vous mourrez dans la chambre à gaz à laquelle vous auriez pu échapper, brûlerez dans cette fosse que vous avez refusé de creuser.
Ce terrible choix avait menacé sa raison – le choix de vivre en se débarrassant des restes de ses frères humains. La culpabilité l’avait tellement rongé, la rage l’avait habité au point qu’il était prêt à tout pour se libérer de cette agonie. Maintenant que le moment était venu, il ne faisait pas que penser à Treblinka. Il avait l’impression d’y être à nouveau. La fumée des cadavres qui se consumaient tourbillonnait autour de lui, la puanteur de la chair calcinée le pliait en deux. Mais il devait s’obliger à se tenir droit, il devait continuer à travailler alors que les SS ordonnaient qu’on empile encore du bois sur les cadavres, qu’on ouvre encore des sacs de chaux vive, qu’on transporte encore des cadavres depuis la chambre à gaz. Les larmes lui montaient aux yeux.
— Dehors ! entendit-il les SS crier. Tout le monde ! Vite ! Plus vite ! Sautez, ordures ! Sortez de ce camion !
Camion ? Mais il n’y avait pas de camions à Treblinka. Les nazis amenaient les prisonniers dans des wagons à bestiaux. Pourquoi y aurait-il eu un camion à… ?
Il sortit brusquement de son cauchemar et se retrouva dans le présent. Il n’était plus à Treblinka mais dans la propriété d’Halloway. C’est alors qu’il vit les yeux d’Ephraïm pleins de haine.
— Dehors !
Ephraïm criait après les vieux officiers SS et les fouettait avec une corde, les obligeant à sortir plus vite du camion. Enchaînés les uns aux autres, les prisonniers perdaient l’équilibre en faisant comme ils pouvaient pour descendre en vitesse. Ils tombaient les uns sur les autres, les chaînes cliquetaient tandis qu’ils s’écroulaient sur les graviers. Ils se trémoussaient lamentablement et gémissaient.
— Non ! dit Joseph.
Mais les cris d’Ephraïm réduisirent sa protestation à un murmure. Ephraïm fouetta les hommes de plus belle.
— Debout, tas de vermine ! Et que ça saute ! Pas de temps à perdre ! Müller, c’est vous l’expert pour ce qui va suivre ! Une fois la fosse creusée, nous placerons une planche en travers et nous vous ferons tenir debout au milieu ! Si bien que lorsque nous tirerons, nous serons certains que vous tomberez dans le trou ! Pas question de perdre du temps à vous ramasser si vous tombez au bord ! De l’efficacité, Müller ! N’était-ce pas le mot d’ordre ? De l’organisation ! Pas de temps à perdre !
— Non, répéta Joseph.
Mais une fois de plus, personne ne l’entendit au milieu des cris d’Ephraïm.
Les fils étaient livides.
— Vous n’essayez pas de nous empêcher d’agir ? demanda Ephraïm. Halloway ? Rosenberg ? Essayez de nous arrêter ! Non ? Seriez-vous en train de comprendre à quel point la peur peut vous priver de volonté ? Les SS disaient souvent que les juifs méritaient de mourir parce qu’ils ne résistaient pas quand on les conduisait à la chambre à gaz ! Eh bien voilà, maintenant c’est votre tour ! Résistez ! Montrez-nous que vous êtes supérieurs ! Debout ! hurla-t-il en fouettant les pères. Dépêchez-vous, espèces de chiens !
Joseph se sentit pris de nausée en voyant le visage d’Ephraïm déformé par la haine. Ça ne devait pas se passer comme ça. Il devait se sentir satisfait, pas dégoûté. Il devait se sentir soulagé, pas nauséeux.