Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 79 sur 148

Pages du PDF

Le jeu des ombres

Chapitre 6

Et sachant qu’elle comprendrait, il la conduisit jusqu’à la grotte. Elle acquiesça, entrant après la femme. L’obscurité l’entoura. La porte claqua derrière elle dans un bruit presque inaudible à cause du vent.

6

Il vira sur la pente en contrebas. Tournant le dos aux tourbillons, il y voyait mieux. Les rochers auparavant invisibles se dressaient maintenant dans la tempête. Dans la descente, il avait un léger avantage sur ses poursuivants. Ils seraient aveuglés par la neige comme ça lui était arrivé à la montée. Peut-être cela compenserait-il le fait qu’il n’avait pas d’arme. Mais ils étaient trois contre lui. D’un autre côté, il y avait ce froid paralysant.

Il n’osait pas analyser la situation – il fallait agir. La neige redoublait de violence. Elle avait recouvert le sol au point qu’il était incapable de dire où il pouvait poser ses pieds en toute sécurité. Il savait que se tordre la cheville serait catastrophique, mais il n’avait pas le temps de s’en préoccuper. Il devait continuer à dévaler la pente pour se mettre à couvert avant l’arrivée de ses poursuivants.

Il prit soin de rester à l’écart du chemin que la femme, Erika et lui s’étaient tracé dans la neige.

La neige l’avait recouvert mais on voyait encore suffisamment de traces pour guider les poursuivants. Évidemment, les hommes ne resteraient pas groupés. En bas, dans la forêt, il y avait eu des coups de feu à droite et à gauche, tandis que les hommes se déployaient pour tenter d’encercler leur proie. Des obstacles les obligeraient peut-être à se regrouper, mais ils resteraient séparés chaque fois que ce serait possible. Saul devrait rester à bonne distance des traces qu’il avait faites en montant. Son plan consistait à descendre suffisamment loin de ses chasseurs, d’arriver en dessous d’eux, et de les attaquer par-derrière, un par un.

S’il parvenait à contrôler ses tremblements. Sa chemise et son pantalon étaient de glace et le vent insoutenable. Ses mains étaient roides et il ne sentait plus le bout de ses doigts. Il dérapa sur une pierre plate recouverte de neige et dégringola, se cognant les bras, les jambes et le dos sur les rochers. Il atterrit contre un pin en bas de la colline. Inclinées sur lui, les branches le protégeaient de la neige. Allongé sur le dos, épuisé, il tentait de reprendre son souffle. Sa vision devint floue. Dans un ultime effort, il s’obligea à ajuster sa vision et à se secouer. Il s’assit avec difficulté, prêt à se lever…

Et s’interrompit quand il vit bouger, une silhouette sombre grimper près des arbres épars.

La silhouette – un homme dont on voyait maintenant bien le parka et le pantalon – s’arrêtait souvent, pointant son arme d’un côté et de l’autre devant lui, puis regardant à droite, vers ce qui devait être un autre membre de son équipe, encore que Saul fût incapable de le distinguer. Le métal de l’arme devait lui faire mal à la main, se dit Saul. Ses doigts n’obéiraient pas s’il essayait de tirer.

Mais, gémissant intérieurement, Saul se ravisa. Les flocons s’espacèrent brièvement, le temps que Saul remarque que l’homme portait des gants. Il se rappela la description que la femme avait faite du prêtre. Le majeur de sa main gauche avait une trace blanche comme si on venait d’ôter une bague. Saul commença à se demander si cette bague pouvait être la même que celle qu’il avait repérée sur les trois hommes quand ils arrivaient vers la ferme.

Il se rappelait aussi autre chose que la femme avait dit : le prêtre prenait un soin tout à fait inhabituel de ses mains et portait des gants chaque fois que possible. Exactement comme ces hommes avaient pris soin, même en été, de porter des gants dans leurs parkas. Ces hommes étaient-ils associés au prêtre ? Étaient-ils eux aussi des prêtres, comme le soupçonnait fort la femme ?

Des prêtres armés ? Qui le traquaient en véritables professionnels ? Qui n’hésiteraient manifestement pas à tuer ? Cela paraissait impossible ! La femme avait dû se tromper ! Qu’est-ce que des prêtres auraient à voir avec la disparition du père d’Erika et celle d’Avidan ? La religion et la violence ? Elles étaient incompatibles.

Le vent changea de direction, lui piquant les yeux. Il trembla, enviant les vestes et les gants de ses poursuivants. Depuis sa chute, il avait mal partout. Il avait l’impression d’être transformé en glaçon. Pas le temps. Ne réfléchis pas ! Fonce !

Son poursuivant s’approchait. Saul se retrancha derrière l’arbre. Appuyé contre le sol, il vit les chaussures et le pantalon passer tout près. Il imagina l’homme observer à droite et à gauche, puis en haut de la colline.

Mais les chaussures s’arrêtèrent. Elles se tournèrent comme si l’homme observait cet arbre. Saul serra les dents de terreur, sûr que l’homme allait le voir entre les branches et tirer.

Pourtant les chaussures reprirent leur chemin vers le haut. Saul rampa derrière lui. Les tourbillons de neige redoublaient d’intensité, si bien que l’homme devint une ombre chinoise.

Maintenant ! Saul s’accroupit et plongea. La force de l’attaque précipita l’homme sur la pente rocheuse. Saul atterrit avec un genou sur sa colonne vertébrale, le saisit à la tête et tira aussi fort qu’il le put. La colonne vertébrale de l’assaillant claqua juste avant que son larynx cède. Malgré le vent, Saul entendit les deux horribles craquements. L’homme trembla, siffla entre ses dents et s’immobilisa soudain.

Tentant désespérément de ne pas se faire repérer, Saul tira le corps sous les branches de pin. Il lui arracha ses gants de cuir. Ses propres doigts – enflés et gourds – ne semblaient plus lui appartenir. Passer les gants fut encore plus difficile. Il dut mettre ses mains sous ses aisselles pour les réchauffer et leur redonner un peu de souplesse. Mais ses aisselles aussi étaient glacées à faire mal et il sut qu’il était proche du point dangereux. Si la température de son corps baissait encore, il perdrait conscience.

Un instant de confusion, il se prit à rêver du désert israélien. Il se délectait d’un imaginaire soleil brillant de tous ses feux. Mais il eut à nouveau brusquement conscience du terrible blizzard et des pentes blanches de neige. Horrifié par les symptômes du mal des montagnes et de l’hypothermie, il s’obligea à dépouiller le cadavre de son parka et il l’enfila. Ça ne changeait pas grand-chose, mais c’était du luxe à côté de sa chemise.

Il fonça, longeant les branches de pin, jeta un regard à droite où les deux autres hommes devaient grimper, et arriva à l’endroit où il avait attaqué. Il tâta la neige et saisit le pistolet que sa victime avait lâché. Son index refusait de se loger dans l’arme. Il frappa ses mains l’une contre l’autre mais en vain. Il n’avait plus la moindre sensation dans les mains.

Il mit le pistolet sous sa ceinture et redescendit la colline, s’arrêtant à une rangée d’arbres serrés. Ainsi dissimulé, il avança vers la droite, en direction des deux autres hommes, essayant d’arriver derrière eux. Ils ne tarderaient pas à remarquer qu’ils n’avaient plus leur flanc gauche. Ils chercheraient. Affaibli comme il l’était, sans l’avantage de la surprise, il avait peu de chances de les maîtriser tous les deux. Il devait les prendre un par un avant qu’ils aient compris qu’ils étaient poursuivis.

La neige redoublait. Après ce qu’il évalua à une cinquantaine de mètres, il tomba sur des empreintes fraîches. Elles allaient vers le haut. Il les suivit, quittant les arbres, maintenant à découvert. Au-dessus, en pleine bourrasque, il aperçut le dos d’une silhouette. Rassemblant ses forces, il fonça. Ses gants avaient maintenant réchauffé quelque peu ses mains et il était capable de tenir le pistolet, même s’il ne pouvait pas encore tirer. Il frappa violemment l’homme en plein visage avec le canon. Le bout s’enfonça profondément dans un os. Du sang chaud jaillit. La silhouette gémit. Saul frappa encore, avec une vigueur redoublée. La silhouette trébucha en tremblant. Saul frappa encore. Et encore ! Il ne pouvait pas s’arrêter. Il frappa, réduisant les os en bouillie, jusqu’à ce que l’homme ne bouge plus, le visage couleur pourpre.

Saul pivota sur sa droite, essayant de repérer le troisième homme. Il courut sur la pente, cherchant désespérément un pantalon sombre et un parka. Mais au bout de cinquante mètres, il n’avait toujours pas repéré sa proie.

Était-il déjà en haut ? Suis-je passé sous lui ?

Saul regarda en direction de la crête, mais la tempête l’empêchait de la distinguer. S’il est au-dessus de moi, j’ai dû passer ses traces. Non, il doit être plus loin le long de cette colline !

Mais vingt mètres plus loin, n’ayant toujours repéré ni homme ni empreintes, il s’arrêta brusquement. Un terrible pressentiment l’emplit de panique.

Ils ne se seraient pas tenus autant à l’écart. J’ai commis une erreur. Le premier homme que j’ai tué – il n’était pas à gauche ! Il était au milieu ! Quelque part derrière moi, en contrebas, le troisième homme, qui est en fait à gauche, doit avoir remarqué qu’il était seul ! Il va trouver les marques dans la neige à l’endroit où j’ai tué son partenaire ! Il va trouver le corps ! Il va me courir après !

Saul virevolta pour regarder derrière lui, atterré des traces inévitables qu’il avait laissées dans la neige. Le troisième homme n’avait qu’à suivre ses empreintes pour… ! Une arme claqua, une balle rasa la manche de Saul. Il plongea dans la neige et roula en bas de la colline, sans s’occuper de l’impact des rochers. L’arme claqua à nouveau. La balle fit voler de la neige. Saul arriva en bas de la colline et se dressa sur ses pieds, entendant un troisième coup de feu. Il ne pouvait pas s’arrêter, il ne pouvait pas laisser l’homme le coincer. Avec ses mains gelées, il serait incapable de riposter. L’homme n’aurait qu’à progresser en rond jusqu’à pouvoir tirer sur Saul à bonne distance.

Saul poursuivit sa route. Il était tellement épuisé à cause de l’altitude qu’il avait envie de vomir. Les arbres étaient moins clairsemés. Il se rua sur une autre colline. L’homme ne suivrait pas les traces de Saul mais resterait de côté pour éviter un piège. Comptant sur cette tactique, Saul tourna pour s’éloigner de l’homme, avançant difficilement dans un trou rempli de rochers. Il remarqua une branche morte qui sortait d’un tas de neige et la libéra avec force. Il remonta la colline en courant, dans la direction d’où il venait, espérant pouvoir se dissimuler derrière une rangée de buissons. Une fois au sommet, il rebroussa chemin vers l’homme. Son intention était de dessiner un grand cercle, d’arriver derrière l’homme, de retrouver ses traces et de l’attaquer. Un moment plus tard, il croisa ses propres empreintes et pénétra en territoire ennemi. L’après-midi cédait la place au crépuscule. On voyait mal à dix mètres. Il avança d’arbre en arbre et tomba enfin sur les traces du troisième homme.

Il réfléchit à ce qu’il devait faire. L’homme avait sûrement trouvé la trace de Saul, il avait vu où Saul s’était arrêté de descendre et avait fait demi-tour. L’homme comprendrait que Saul avait certainement l’intention de décrire un cercle derrière lui. Il reviendrait donc par là pour l’intercepter.

Serrant la branche cassée qu’il avait ramassée, Saul examina les empreintes descendantes du poursuivant. Il remarqua un amas de rochers auprès duquel l’homme était passé et s’approcha, restant dans les traces de l’ennemi. Une fois aux rochers, il sauta aussi loin qu’il le put, espérant que les nouvelles traces seraient suffisamment éloignées de celles qu’il venait de quitter pour que son poursuivant ne les aperçoive pas à temps pour comprendre que Saul se cachait derrière les rochers.

Dissimulé dans une fente, il imagina la séquence telle qu’il la souhaitait. Revenant par là, son poursuivant ne ferait pas attention à ses propres traces et se concentrerait sur celles de Saul. Quand il serait au niveau de ces rochers, il verrait l’endroit où celles de Saul se croisaient avec les siennes, plus haut. Distrait pour un bref instant, l’homme ne serait pas prêt à une attaque immédiate.

C’est ce qu’espérait Saul. Il y avait beaucoup de variables qu’il ne pouvait contrôler. Et si l’homme ne suivait pas exactement ses traces mais se déplaçait, à côté, passant à gauche des rochers et non à droite ? Saul avait déjà suffisamment de mal à se concentrer dans une direction, alors deux… Ou si, par exemple, l’homme suivait les traces de Saul où il avait fait demi-tour en haut de la colline. Dans ce cas, l’homme approcherait des rochers par-devant au lieu de par-derrière et Saul serait complètement à découvert.

J’aurais dû continuer à courir, se dit Saul.

Mais pour aller où ? La ferme est trop loin. Et je me serais égaré dans la tempête. Et Erika et la femme ? Je ne peux pas les abandonner.

Mais ça n’aurait pas été les abandonner. Elles sont à l’abri avec une arme. Tout ce que j’ai, c’est un pistolet avec lequel je ne peux même pas tirer tant j’ai froid aux mains.

Et une branche.

L’arme semblait ridicule, maintenant. Il fut pris de frissons et eut peur de mourir de froid avant que son assaillant cherche dans sa direction. Il se sentait très faible, sa tête tournait et il était pris de nausées.

Je ne peux pas croire que j’aie fait ça.

Il lui vint soudain à l’esprit que l’homme pouvait être dans le même état que lui. Son jugement doit être obscurci, exactement comme le mien. Nous pourrions bien être à égalité.

Des secondes passèrent, pleines de tension, puis des minutes. La neige s’amoncelait autour de lui. Sur lui. Ses articulations lui paraissaient immobilisées. Maintenant, il n’était pas sûr de pouvoir bouger, même si son poursuivant tombait dans le piège.

La forêt était de plus en plus noire. Bientôt, il serait complètement désorienté, incapable de lutter contre son adversaire ou de pouvoir retourner à la grotte. Mais il n’aurait pas à se trouver aux prises avec ces deux problèmes. S’il demeurait encore ainsi immobile, avec ce froid de gueux, il serait mort avant la nuit.

La neige avait à moitié recouvert les traces de son ennemi. Si l’homme ne pouvait pas les distinguer, il y avait peu de chances pour qu’il approche de ces rochers. Il s’était déjà écoulé tant de temps que Saul soupçonnait l’homme d’avoir choisi un autre chemin. Ou peut-être ne supportait-il plus le froid et avait-il rebroussé chemin vers la ferme.

Il faut que je bouge, que mes muscles travaillent, il faut que mon sang circule !

Il était à bout de patience. S’extirpant des rochers, il tourna à droite…

Et se trouva face à face avec son poursuivant. L’homme arrivait juste au niveau des rochers et observait le haut de la colline. Le choc les paralysa ; le froid ralentissait leurs réflexes. Saul attaqua avec la branche tandis que l’homme pivotait, arme au poing. La branche avait un bout pointu de dix centimètres de long qui alla se ficher dans l’œil droit de l’assaillant. Du liquide jaillit, puis du sang. L’homme hurla, son cri déchirant exprimant haine et horreur. Saul avait attaqué avec tant de force que le bout de bois avait traversé l’orbite et atteint le cerveau. Le cri de l’homme, qui n’était plus qu’un réflexe moteur, persista, puis s’interrompit. Sa bouche restait ouverte. Il lâcha le pistolet et saisit la branche. Dans une succession de gestes rapides, il se dressa sur la pointe des pieds, ses bras retombèrent, il regarda Saul avec l’œil qui lui restait, et s’écroula.

La branche sortait de son visage, sur le côté, de façon atroce. L’horreur, la peur, l’épuisement, le froid, l’altitude. Tout cela eut raison de Saul. Il vomit. Il comprenait mal que le contenu de son estomac pût dégager autant de chaleur. Il recula jusqu’aux rochers où il s’était caché. Une fois au milieu, il se plia encore en deux, vomit à nouveau puis tomba à genoux. Il sentait le sol vaciller sous lui.

Je vais mourir, se dit-il. J’ai gagné, mais je vais mourir.

Le dégoût devant ce qu’il venait d’accomplir se mua brusquement en colère : contre lui, les circonstances, le temps, sa faiblesse ! Il releva la tête et cria sa rébellion.

Non ! Si je dois mourir, ce ne sera pas d’avoir abandonné !

Il se dressa péniblement sur ses pieds, s’éloigna des rochers et commença à grimper la colline. Une vision d’Erika tourbillonnait devant lui. Puis de son fils. Il voulait vivre, désespérément. Mais pas pour lui-même.

Pour sa famille.

Ses épaules étaient comme un bloc de bois et ses jambes raides comme des piquets, mais il poursuivait son chemin jusqu’en haut, trébuchant, entamant une autre pente. Il perdait l’équilibre, tombait, se relevait tant bien que mal, retombait…

Et avançait.

Plus haut.

Plus loin.

Sa conscience était embrumée mais il sentit que le vent le mordait plus fort et comprit qu’il avait quitté l’abri de la ligne d’arbres et marchait maintenant sur la pente rocheuse qui menait au plateau à découvert.

Mais le plateau semblait ne jamais vouloir finir. Plus il avançait, plus il semblait rester de chemin à parcourir. De ses mains et de ses pieds, il luttait contre le roc, essayant en vain de le franchir. Quand il s’aperçut que c’était un mur.