Le jeu des ombres
Chapitre 7
— Médicis.
— Intrigues politiques ? Le chaos. Pas mal trouvé. Pouvez-vous m’introduire auprès de lui ?
— Moi ? Impossible, Haverford. Dès qu’il a eu obtenu les faveurs de mes clients, je suis devenu bon à jeter. Je n’existe que par son bon vouloir, parce que la mort est proche. Si je lui disais que je vous envoie pour un entretien, pareille introduction vous coûterait la vie. Mais je vais vous dire comment le joindre. Le reste vous regarde. Soyez prudent. Vous lui poserez vos questions à vos risques et périls.
— J’ai bien l’intention d’être prudent, croyez-moi. Dites-moi tout ce que vous savez sur lui.
— Peut-être avez-vous raison, Haverford. Peut-être Dieu jettera-t-Il sur moi un regard miséricordieux pour avoir pris soin de Son cardinal.
7
Vêtu de noir des pieds à la tête, Drew se tenait près d’Arlene dans l’ombre d’une ruelle, surveillant les voitures dans un parking jouxtant un restaurant de l’autre côté de la rue. Il était un peu plus de 8 heures du soir. Ils attendaient depuis un quart d’heure, et si les renseignements de Gatto étaient exacts, le courtier surnommé Médicis arriverait au restaurant dans les cinq minutes. Le restaurant est considéré hors limites, avait dit Gatto. Terrain neutre. On n’y traite jamais d’affaires. Médicis y apprécie particulièrement la carte et les vins. Il arrive toujours à 8 h 05, dîne de bon cœur, dispense de généreux pourboires, et à 10 heures du soir précises, il rentre chez lui où une prostituée – différente chaque nuit – se consacre à son plaisir. Il va sans dire que sa résidence est étroitement surveillée. Mais le point faible de Médicis est ce restaurant. Notez qu’en temps ordinaire, il ne risque rien. Les groupes terroristes n’ont aucune raison de lui en vouloir. Et les autorités savent parfaitement qu’au moindre geste contre lui, tous les groupes terroristes qui font appel à lui modifieraient immédiatement leurs plans.
Alors si nous esquissons un geste contre lui, avait remarqué Drew, cela ne va-t-il pas alerter le groupe terroriste qui a pris le cardinal Pavelic ?
Le cardinal, c’est de l’histoire ancienne. Qui imaginerait qu’on puisse enlever Médicis pour apprendre ce qu’il sait sur une opération vieille de plusieurs mois ? Vous n’avez aucune inquiétude à avoir, Haverford.
Cela n’empêchait pas Drew de se demander si ce que lui et Arlene avaient envisagé était possible. Ce type de mission exigeait en principe une équipe parfaitement entraînée d’au moins dix hommes.
L’essentiel pouvait être accompli à deux, c’est vrai, mais il y avait les imprévus. Que se passerait-il s’il arrivait quelque chose ? Ils n’avaient pas d’équipe de soutien pour les couvrir et détourner l’attention afin de protéger leur fuite.
Dans la ruelle obscurcie, Drew mit sa main sur l’épaule d’Arlene, la pressant doucement pour la rassurer.
À son tour, elle posa sa main sur la sienne dans un geste d’amour et parla comme si elle savait ce qu’il pensait.
— Nous n’entrons que si ça se présente bien. À nous deux, nous ne risquons guère d’attirer l’attention. Et Médicis ne nous attend certainement pas.
Drew acquiesça. L’autre solution était d’abandonner cette source d’information potentielle. Mais après ? C’était leur seule piste. S’ils l’abandonnaient, ils n’auraient plus qu’à se cacher, à attendre que la confrérie les retrouve et les punisse d’avoir échoué. Comme Arlene et lui l’avaient décidé la veille, une mort incertaine valait toujours mieux qu’une mort certaine. Pour gagner la liberté d’être avec Arlene, il affronterait – avec ardeur – le risque calculé qui l’attendait.
À sa gauche, une limousine prit le croisement dans sa direction. Il ôta sa main de l’épaule d’Arlene. Ils s’enfoncèrent dans la ruelle. Tandis que la limousine approchait, Drew vit un chauffeur. Une cloison fumée séparait le chauffeur du passager assis à l’arrière. Drew scruta la vitre arrière de son côté, mais elle était fumée aussi et renvoyait la lumière si bien qu’on ne voyait rien. De plus elle était certainement pare-balles. Mais Drew n’avait pas besoin de voir à l’intérieur. La plaque d’immatriculation correspondait à celle indiquée par Gatto. La limousine appartenait à Médicis.
Elle s’immobilisa dans le parking du restaurant. Le chauffeur sortit ; une arme dans un holster de poitrine gonflait sa veste. Il ouvrit la portière arrière, s’effaçant devant un autre homme. Cet homme était en costume et non en uniforme, mais une arme gonflait également son veston. Puis vint un petit homme au visage de fouine vêtu d’un smoking ; exactement la description que Gatto avait faite de Médicis.
Leur plan consistait à neutraliser le chauffeur pendant que Médicis dînait. Quand Médicis sortirait à 10 heures, Drew et Arlene élimineraient le garde du corps en costume et s’échapperaient dans la limousine avec Médicis. Ce plan avait le mérite de la simplicité. D’après les renseignements de Drew, il aurait été trop difficile de se saisir de Médicis chez lui. Mais ici ? Indifférent à son escorte armée, Médicis se sentait manifestement imprenable.
Le marchand de mort marchait devant son garde du corps en direction du restaurant. Le chauffeur se tourna vers la limousine. Drew respira profondément, se préparant à attaquer le chauffeur dès qu’il aurait garé la voiture sur le côté du restaurant. Mais Arlene murmura soudain :
— Il se passe quelque chose.
Ce ne fut pas long. Vingt secondes tout au plus. Mais c’était difficile à dire. Trop de choses se passaient. Le chauffeur d’une petite voiture rouge s’arrêta derrière la limousine et sortit, hurlant des obscénités au chauffeur. L’homme portait une casquette à visière qui dissimulait presque ses cheveux roux. Son visage, déformé par la colère, était extrêmement pâle. Il était plus grand que le chauffeur, mais très mince, presque émacié. Il menaçait le chauffeur de ses poings, lui criant des insultes parce qu’il bloquait le passage. Indigné, le chauffeur s’avança vers lui.
Au même instant, un autre homme sortit de l’ombre du parking. Il portait une casquette de tricot noir d’où s’échappaient des cheveux blonds. Il avait le visage carré, il était bronzé et musclé. Il sortit une boîte métallique de son parka et en aspergea le contenu sur le visage du garde du corps qui tomba, raide, comme assommé. Rassemblant ses forces comme un boxeur, l’homme blond envoya un direct dans le menton de Médicis et l’expédia dans la limousine avant qu’il ait eu le temps de s’écrouler.
L’homme aux cheveux roux qui affrontait le chauffeur n’eut aucun mal à éviter le coup de poing qui lui était adressé et donna un coup dans le larynx du chauffeur avec suffisamment de force pour le briser. Le chauffeur s’écroula. L’homme aux cheveux roux sauta dans la limousine avec l’homme aux cheveux blonds et Médicis. L’homme aux cheveux roux fit marche arrière dans la rue, roula sur le chauffeur et fila.
C’était arrivé si vite, sans bavures, que ce n’est qu’une fois la limousine disparue qu’une foule s’agglutina autour des corps. Comme après coup, quelqu’un hurla.