Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 92 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 3

— Votre père n’était pas juif, et vous non plus ! Votre vrai nom est Rodenbach ! Votre père s’appelait Otto ! Et vous, c’est Karl.

Chavez sortit des documents du paquet.

— Cette photo d’officier apparaissait dans les archives d’identification SS et sur les formulaires d’immigration quand il est arrivé au Mexique. Le visage est le même, bien que le nom soit différent. Les autorités gouvernementales auront tôt fait de savoir qui il est en réalité ! Les autorités américaines seront mises au courant dans les plus brefs délais. Et vous savez comme moi que les États-Unis maintiennent leurs relations avec Israël en prétendant être indignés vis-à-vis des criminels de guerre nazis !

Rosenberg était pétrifié.

— Qui vous a dit tout ça ?

— Vous n’espérez tout de même pas que je vais vous dévoiler mes sources ? Mais je me demandais, fit Chavez dans un geste de bonne volonté, combien vous seriez prêt à payer pour me permettre de neutraliser mes informateurs, pour affirmer aux autorités qu’il s’agit d’une erreur.

Rosenberg avait la nausée. Ainsi, le chantage ne finissait donc jamais. Il permettait seulement de gagner du temps. Cela ne durerait que tant qu’il aurait de l’argent. Il pensait au chargement du navire qui faisait route vers la Méditerranée et qui serait sûrement la cause d’un inévitable désastre.

— Combien voulez-vous ? demanda-t-il.

L’éclat dans les yeux de braise du capitaine fut loin de le rassurer.

3

St Paul, Minnesota. William Miller feignit un sourire poli en traversant le bar pour accueillir l’homme dans le compartiment de gauche.

Au téléphone, l’homme avait dit s’appeler Sloane. Il travaillait pour Associated Press, et voulait parler du père de Miller.

Sloane imitait maintenant le sourire de Miller et se levait en lui tendant la main.

Ils se mesuraient.

— Qu’est-ce qu’on vous a envoyé ? demanda Sloane. Au téléphone vous avez fait allusion à de la boue.

— Vous êtes vraiment journaliste ?

— Croix de bois, croix de fer.

— De la merde !

Miller déglutit, il se dégoûtait.

— Excusez-moi, reprit-il, j’ai perdu mon calme quand vous avez téléphoné. J’étais sûr…

— C’est pour ça que nous sommes ici. Pour en parler, fit Sloane en désignant le petit compartiment.

Ils s’assirent face à face. Sloane avait environ trente-cinq ans. Il était petit, carré, avec des cheveux noirs très fins et l’air très intelligent.

— Qu’entendez-vous par de la boue ? demanda-t-il.

— Des photographies.

— De ?

— De camps de concentration nazis. Des cadavres. Des cendres, fit Miller en se massant les tempes. Mon Dieu. Mon père a disparu. Puis quelqu’un a peint une tête-de-mort au fond de ma piscine.

— Une tête-de-mort ?

— Et voilà que vous vous pointez…

— Et vous vous êtes dit…

— Vous n’en auriez pas fait autant ? Ma femme n’est pas au courant pour ces photos.

— Du calme, fit Sloane. Ce que vous me racontez colle avec ce pour quoi je suis venu. Je vais vous dire ce que j’ai, et nous confronterons le tout.

— Références ?

— De ?

— Vous êtes reporter à Associated Press. Prouvez-le.

Sloane sortit en soupirant sa carte de presse.

— Tout le monde peut s’en procurer une, fit Miller.

— Il y a un numéro de téléphone. Le bureau central d’AP.

— Et tout le monde peut acheter une voix qui prétend être dans les bureaux d’AP.

— Exact. Et je parie que vous avez toutes sortes de théories fascinantes sur l’assassinat de Kennedy. Les Nations Unies sont contrôlées par des trafiquants de drogue. Et le diable est responsable du rock heavy metal.

Miller rit malgré lui.

— Bon, fit Sloane. Tant que vous aurez de l’humour, vous ne perdrez pas les pédales.

— Parfois je me le demande. Vous disiez vouloir parler de mon père. Pourquoi ?

— J’ai des contacts au ministère de la Justice. Ce qu’on pourrait appeler une relation de symbiose. Je leur rends un service, j’écris un papier qui renforce leur image de marque. Ils m’en rendent un autre, en me donnant des renseignements quand ils sont sur quelque chose que je peux utiliser.

— Je ne comprends toujours pas. Qu’est-ce que le ministère de la Justice a à voir avec mon père ?

— Quelqu’un leur a envoyé des documents qui les a poussés à enquêter sur lui.

Miller serra son verre si fort qu’il eut peur de le briser.

— Ça devient de plus en plus fou.

— Et comme votre père a disparu…

— Vous le saviez déjà ?

— Je me disais que vous étiez la seule personne à qui je pouvais m’adresser.

— Allez, fit Miller avec lassitude. Dites-moi tout, ça vaudrait mieux. Sans omettre le pire.

— Votre père s’appelle Frank Miller. L’hypothèse est qu’il s’appellerait en réalité Franz Müller, officier allemand au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il aurait été Obersturmbannführer, fit Sloane en prononçant ce mot avec difficulté. Ce qui signifie lieutenant-colonel. Pendant la dernière guerre, Franz Müller commandait une unité de la formation SS connue sous le nom de Einsatz-gruppen. Ils constituaient une force militaire spéciale et suivirent les soldats nazis ordinaires dans les pays nouvellement occupés – la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Russie par exemple – où ils exécutaient chaque juif sur qui ils pouvaient mettre la main, leur tirant dessus là où ils se trouvaient ou les poussant dans des fosses où il était facile de les enterrer une fois que le peloton d’exécution en avait terminé. On estime qu’en Russie le chiffre s’élève à un demi-million.

— Et vous voulez me faire croire que le ministère de la Justice soupçonne mon père d’avoir pris part à cette folie ? Un meurtrier nazi ?

— Ils font plus que le soupçonner. Ils en sont convaincus. Ils prétendent détenir des preuves. Et ils pensent que votre père a disparu parce qu’il avait été averti de leur enquête. Selon eux, votre père les a fuis. Ça va ? Vous êtes tout pâle.

— Putain, toute ma vie est en train de s’écrouler et vous me demandez si ça va ? Oh mon Dieu, je… Écoutez, il faut arrêter ça. C’est de la folie pure. Tout ça parce que le nom de mon père est presque comme celui de Franz Müller…

— Non, il n’y a pas que cela. Le ministère de la Justice ne fonderait pas une enquête sur quelque chose d’aussi ténu. Votre père a émigré d’Allemagne. Vous le saviez ?

— Évidemment. Après la guerre. Un tas d’Allemands en ont fait autant. Ça n’avait rien d’illégal.

— Mais saviez-vous aussi qu’il avait changé de nom ?

La mâchoire de Miller se serra.

— Vous le saviez ! s’exclama Sloane soudain.

— Attendez que je vous explique. Je le savais. Mais je ne connaissais pas les détails. Tout ce qu’il m’a dit c’est qu’il avait américanisé son nom pour éviter les sentiments anti-germanistes après-guerre.

— Vous a-t-il dit qu’il avait été soldat allemand ?

— Je ne vois pas pourquoi j’écouterais ce tissu de mensonges, s’écria Miller en se levant.

Sloane tendit la main, prenant soin de ne pas le toucher.

— Il faudra bien que vous écoutiez quand un enquêteur du ministère de la Justice se pointera. Si j’étais vous, je considérerais cet entretien comme la répétition générale, et tant que j’y serais, je réfléchirais bien à une chose : ça ne ferait pas de mal à votre famille – et je pèse mes mots – d’avoir la presse avec elle.

Miller hésita.

— Avec elle ?

— Le passé revient hanter une famille qui n’était pas au courant de son passé. Je peux bâtir une magnifique histoire pleine d’intérêt humain, avec ça. Une histoire en votre faveur. À condition que vous me disiez la vérité sur votre père, évidemment.

— Mais je pense ce que je dis, fit Miller en se rasseyant. Je ne peux croire qu’on voudrait accuser mon père de…

— L’accuser est une chose. Que vous ayez su ou non quelque chose sur son passé en est une autre. Vous croyez vraiment qu’il est innocent ?

— Oui, nom de Dieu !

— Alors répondez à mes questions. Vous a-t-il dit qu’il avait été soldat allemand ?

Miller réfléchit.

— Avec l’âge, il lui arrivait d’évoquer la guerre. Il disait que vers la fin tous les mâles qu’il connaissait, même les gosses, étaient enrôlés. Malgré son inexpérience, on l’a nommé sergent et on lui a ordonné de défendre un pont. Quand les Alliés sont arrivés, il s’est caché jusqu’à ce que ça se calme un peu puis il s’est rendu.

— Vous n’avez pas trouvé bizarre qu’on permette à un soldat allemand d’émigrer aux États-Unis ? Le moins qu’on puisse dire est que ce n’était pas la procédure standard.

— Ça aussi, il m’a expliqué. Les soldats allemands ont été mis dans des camps de prisonniers de guerre. On ne peut pas dire que les Alliés les considéraient d’un œil favorable et les soldats allemands ne savaient pas combien de temps ils seraient détenus. La combine consistait à trouver un cadavre civil avant de se faire piquer par les Alliés, et de faire l’échange de vêtements et des papiers. Mon père a réussi à se retrouver dans un camp de réfugiés au lieu d’un camp de prisonniers. Il y a passé plus d’un an avant qu’un quelconque administrateur remarque ses demandes répétées et lui permette d’émigrer aux États-Unis. Si ce que vous me racontez est vrai, alors ça veut dire que mon père a eu la malchance d’échanger ses papiers avec un civil mort appelé Franz Müller. Je veux dire, Franz Müller, c’est plutôt commun, comme nom, en Allemagne. Il doit y en avoir des centaines, probablement même des milliers. Mais il n’y en avait qu’un qui dirigeait ce peloton d’exécution SS.

Sloane dessina un cercle sur la trace d’humidité laissée par son verre.

— Le ministère de la Justice possède des photographies de l’officier SS en question. Ainsi qu’une photo de votre père provenant de son dossier d’émigration. C’est le même visage. Pourquoi a-t-il disparu ?

— Je n’en sais rien ! Nom de Dieu, il a soixante-treize ans ! Où pourrait-il aller ? Le ministère se goure complètement !

— Bon. Vous vous en tenez à cette attitude, et quand le ministère de la Justice décidera de rendre la chose publique, mon article sera de votre côté. Même si le ministère apporte les preuves de ce qu’il avance, vous serez dépeint comme un passant innocent, un fils aimant mal informé. Mais attention – si vous me cachez quelque chose, si vous mentez, je rédigerai un article d’un tout autre genre. Vous et votre famille ferez partie du complot.

— Je n’ai pas menti.

— Alors continuez. Vous savez, ce n’est pas un article tout bête pour moi. Je suis censé être objectif. Mais ça me met hors de moi. Il y a des criminels de guerre dans tout ce putain de pays. Je pourrais vous donner des dizaines de noms et d’adresses comme ça, là, tout de suite. Ça ne fait aucun mystère. Le ministère de la Justice est parfaitement au courant. Ils ont presque tous autour de soixante-dix ans. Ils tondent leur pelouse chaque semaine. Ils donnent un généreux pourboire au livreur de journaux. Ils invitent leurs voisins à des barbecues. Je pourrais les accuser devant leurs amis. Ça n’aurait aucune importance. Tout le monde s’en foutrait. Parce qu’ils se tiennent peinards. Comment ce charmant monsieur qui habite au bout de la rue aurait pu faire des choses aussi horribles ? Et puis ça fait si longtemps, tout ça. Pourquoi remuer les mauvais souvenirs ?

— Vous exagérez.

— Pas du tout, ce serait plutôt le contraire, fit Sloane en sortant une feuille de papier de la poche de sa veste. Voici une liste fournie par mes contacts au ministère. Vingt participants au meurtre collectif. Jack l’éventreur était un petit rigolo à côté.

— Et tous sont des criminels de guerre ?

— Il y en a plein d’autres. Ce n’est que le bout d’un grand bâton merdeux.

— Mais si le ministère de la Justice sait qui sont ces nazis… ?

— Pourquoi n’ont-ils pas fait l’objet de poursuites ? Parce qu’après la guerre les services des renseignements américains ont conclu un marché avec eux. Aidez-nous à infiltrer votre réseau d’espions nazis pour l’utiliser contre les Russes. En échange, nous vous offrons l’immunité. Ou si vous n’avez pas l’immunité, de toute façon nous ne vous poursuivrons pas parce que vos crimes ont été commis en Europe. Pour éviter une jolie pagaille diplomatique, nous pourrions vous extrader. Mais si vous étiez déchus de votre citoyenneté, aucun autre pays ne vous accepterait, nous vous avons donc sur le dos. Oublions cette sale affaire. Ces nazis ne tarderont plus à mourir, maintenant, de toute façon. Telle était en tout cas la théorie il y a quelques années. Un groupe de magistrats idéalistes décida de faire quelque chose à propos du laxisme du gouvernement. En 1979, le Bureau d’enquêtes spéciales était créé.

— Alors on est bien en train de faire quelque chose au sujet des hommes de cette liste.

— Oui, mais pas suffisamment. Il n’existe aucun moyen de connaître le nombre exact, mais on estime à dix mille des criminels de guerre vivant dans ce pays. Pour l’instant, quarante ont fait l’objet de poursuites judiciaires. Ils ont subi des peines de privation de nationalité et d’extradition.