Le jeu des ombres
Le Jeu des Ombres
1
Vienne. Il pleuvait toujours. Mais c’était un petit crachin comparé à la tempête de la veille. Saul devait faire un effort pour se rappeler qu’on était en juin et non en mars. Les mains dans les poches de son manteau, il poursuivait sa marche sur la dalle de ciment qui longeait le Danube.
Mais il devait bien admettre qu’on avait facilement froid après la chaleur du désert israélien. Il songeait aux canaux d’irrigation qu’il s’était donné tant de mal pour achever. Ces deux jours de pluie autrichienne auraient transformé sa pauvre terre cultivée en véritable oasis. Cette pensée lui donna le mal du pays ; il se demandait s’il pourrait jamais rentrer chez lui.
Des barges embrumées avançaient sur le fleuve, lentement. Saul passa sous des arbres dégoulinants, entra dans un parc boisé pour atteindre un kiosque à musique plutôt lugubre. Quand il le traversa, le plancher de bois sonna creux.
Assis de profil sur la rambarde, un homme regardait la pluie en fumant une cigarette. Il portait un ciré marron clair dont la fermeture Éclair était remontée et qui protégeait un costume d’un brun plus foncé. Il avait le menton saillant. Ses joues étaient grêlées çà et là. Il soufflait la fumée, apparemment inconscient de la présence de Saul.
Saul, quant à lui, avait parfaitement remarqué qu’un autre homme revêtu du même ciré marron clair, attendait derrière un marronnier proche et contemplait avec un intérêt peu coutumier les oiseaux qui voletaient d’une branche à l’autre.
Saul s’arrêta à distance prudente de l’homme assis sur la rambarde. La pluie s’infiltrait par les trous du toit pour tomber près de lui.
— Alors, Romulus, fit l’homme au visage grêlé en se retournant. Comment allez-vous ?
— Hors des limites, manifestement ?
— Sans blague. On vous a repéré dès que vous êtes arrivé à l’aéroport. Depuis, on ne vous quitte pas des yeux.
— Je n’ai pas essayé de passer en douce. La première chose que j’ai faite a été de téléphoner à la boulangerie. Cette rencontre est mon idée, ne l’oubliez pas.
— Et c’est l’unique raison pour laquelle vous vous baladez encore, mon ami, fit l’homme au visage grêlé en jetant sa cigarette dans la pluie. Vous avez la sale manie de rompre les règles.
— C’est mon frère adoptif qui a rompu les règles.
— Ben voyons. Et vous l’avez aidé à s’échapper au lieu de le livrer.
— Je suppose que vous n’avez pas de frère.
— J’en ai trois.
— À ma place vous les auriez aidés ou vous auriez choisi le camp adverse ?
L’homme au visage grêlé ne répondit pas.
— De toute façon mon frère adoptif a fini par se faire tuer, dit Saul d’une voix sourde.
Au bout de presque trois ans, il souffrait toujours autant de la mort de Chris.
— Nous ne sommes pas là pour parler de lui, mais de vous.
— J’admets avoir conclu un marché avec Langley. L’exil. Le désert. Mais il s’est passé des choses.
— Quelles choses ?
— Le village où j’habite a été attaqué. Ma femme et mon fils ont failli y passer.
— En Israël, fit l’homme en haussant les épaules, on voit ça tous les jours.
— Mais c’était personnel ! C’est mon fils, ma femme et moi qui étions visés !
Les yeux de l’homme se rétrécirent.
— La veille de l’attaque, le père de ma femme a disparu ! Ici, à Vienne ! C’est pour ça que j’ai quitté Israël – pour comprendre ce qui… !
— Bon, soit, je vois. Du calme.
L’homme au visage grêlé fit un signe rassurant à son partenaire derrière le marronnier, qui avait commencé à s’approcher en entendant Saul crier.
— Si je comprends bien, fit l’homme en dévisageant Saul, vous êtes en train de me dire que vous ne reprenez pas le métier ? Vous n’avez pas signé avec une autre boîte ?
— Le métier ? Vous croyez vraiment que c’est pour ça que je suis là ? Le métier ? Tiens, vous me donnez envie de vomir.
— C’est éloquent, Romulus, mais évasif. Mes supérieurs veulent un rapport avec des faits.
— Votre rapport, vous êtes en train de le faire. Vous avez un micro sur vous, c’est évident. Cette camionnette bleue à l’entrée du parc enregistre tout ce que nous disons. Vrai ou faux ?
L’homme au visage grêlé ne prit pas la peine de regarder en direction de la camionnette.
— Vrai, donc, fit Saul. Bon, alors pour votre rapport, personne ne me paie. C’est une histoire de famille. Je demande une dispense. Temporaire. Jusqu’à ce que j’aie résolu le problème. À la seconde où c’est fait, je reprends l’avion pour Israël.
L’homme au visage grêlé le regardait d’un air interrogateur.
— Mes supérieurs voudront savoir à quel titre ils devraient vous accorder cette dispense.
— Comme un service.
— Ah ?
— Je leur rendrai un service en échange.
Lentement, l’homme se remit sur ses pieds.
— Essayons d’être clairs. Un service ? Vous voulez mettre ça sur un plan aussi formel ? Vous évoquez la courtoisie professionnelle ?
— Un service contre un service. Je n’ai pas le choix.
— Vous ferez tout ce qu’ils vous demanderont ?
— J’y mets des réserves.
— Alors c’est que votre offre n’est pas sérieuse.
— Erreur. Elle est très sérieuse. Mais j’aurai besoin de connaître la mission. Le facteur risque n’est pas aussi important que l’objectif final. Cela ne peut être suicidaire. Et cela ne doit pas être contraire à la morale.
— La morale, Romulus ! Ne me dites pas que vous avez une morale !
— Le désert peut avoir cet effet-là. Au cas où vos supérieurs n’y auraient pas pensé, je tiens à leur rappeler qu’un opérateur exilé du réseau mais qui serait toujours secrètement affilié peut être d’une grande utilité. Je ne serai pas lié au réseau.
L’homme au visage grêlé était de plus en plus pensif.