Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 127 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 3

— Deux noms ?

— Aaron Rosenberg, Richard Halloway, répondit l’assistant en tendant à Misha un second bout de papier. Voici le résumé qu’a fait l’agent des instructions verbales données par Joseph. Elles ont un lien avec son précédent message – le convoi d’armes expédié aux Libyens pour être utilisées contre nous. Joseph dit que lorsque vous arrêterez le convoi ce soir il veut que vous lâchiez ces deux noms aux Libyens mais en vous arrangeant pour qu’ils ne soupçonnent pas une fuite volontaire. Il veut que vous fassiez comme si ces deux hommes avaient accepté de l’argent de nous contre des renseignements sur la cargaison.

— Mais si les Libyens le croient, ils vont chercher à se venger, fit Misha en fixant le papier d’un air ahuri. C’est comme si on les envoyait se faire tuer. Pourquoi Joseph veut-il… ?

— Rosenberg et Halloway sont les négociants d’armes responsables du chargement.

— Il veut faire croire qu’ils ont accepté de l’argent des Libyens pour les doubler ensuite ? Il veut que Rosenberg et Halloway soient punis par ceux pour lesquels ils travaillent ? Curieux sens de la justice. Pourquoi Joseph n’a-t-il pas donné ces noms dès son premier message ? Pourquoi a-t-il attendu que… ?

Misha s’interrompit. Une explication lui venait à l’esprit.

— Parce qu’il ne voulait pas nous donner le temps de faire des vérifications à leur sujet avant d’arrêter le convoi ? Y aurait-il une autre limite dans le temps que nous ne connaissons pas ? Joseph suivrait-il un autre plan ?

L’assistant désigna le dernier paragraphe du rapport.

— Il en fait une question d’honneur. Joseph nous a parlé de cette livraison d’armes : le prix de cette information est de lâcher ces deux noms aux Libyens.

3

Saul attendait avec angoisse en compagnie du Père Dusseault dans un recoin d’une des terrasses centrales au nord du Colisée. Le prêtre pouvait marcher, mais il était encore suffisamment groggy pour rester passif et se laisser conduire. Tout s’était bien passé quand Saul l’avait amené ici et l’avait fait asseoir. Les nombreux touristes ne prêtaient pas la moindre attention à ce prêtre infirme.

Saul était arrivé un quart d’heure avant le délai et il était maintenant 6 h 10. Il regarda à la jumelle l’autre côté du Colisée, inquiet que l’échange n’ait pas lieu. Suivant les instructions, il était venu seul avec le Père Dusseault. Mais, terriblement conscient du soleil qui tombait, il s’en voulait d’avoir désobéi à une des conditions en permettant à Drew et Arlene de surveiller le Colisée depuis les jardins de l’Esquilin de l’autre côté de l’avenue. L’Esquilin, une des sept collines de Rome, était dominé par le palais de Néron, qu’on appelait Domus Aurea ; il y avait de véritables essaims de touristes dans le palais et les jardins environnants, si bien que les chances de repérer Drew et Arlene étaient hautement improbables. Il leur avait paru prudent de prendre ce léger risque.

Mais maintenant il aurait préféré ne pas permettre cet accroc à la règle. Parce qu’il était 6 h 20 et que forcément quelque chose clochait. Le nombre de touristes commençait à diminuer. Une femme aux cheveux presque bleus se planta devant Saul, l’empêchant de voir. Son gros mari la rejoignit pour l’entendre se plaindre de ses chaussures à talons qu’il n’aurait pas dû lui laisser porter.

Saul fit un pas sur la droite pour observer à nouveau les terrasses d’en face. Soudain, il fut paralysé à la vue d’une femme assise sur un passage, dos au mur. Ses mains tremblaient. Erika ? On la distinguait mal car son visage tombait sur sa poitrine. Mais ses cheveux étaient longs et noirs comme ceux d’Erika et elle semblait du même âge, avec les mêmes jambes longues et le même corps élancé. Il était de constater qu’elle portait une veste de nylon vert qui n’appartenait pas à Erika.

Il se rappela brusquement la voix au téléphone lui expliquant qu’Erika porterait une veste pour dissimuler une bombe qu’on avait fixée sur elle. Un homme se dirigea vers elle et posa un sac de voyage bleu. Alors, Saul sut que l’échange aurait lieu. À l’aide de ses jumelles, Saul suivit l’homme grand et pâle qui avait déposé le sac de voyage et se déplaçait à la gauche de Saul. Immédiatement, l’homme s’arrêta et leva ses propres jumelles en direction de Saul.

Il attend que j’entame le cercle dans l’autre sens, se dit Saul. Il ne bougera pas en premier.

Saul n’avait pas besoin d’encouragement. Il laissa le prêtre et marcha sur sa droite d’un pas rapide. Il lui fallut toute sa maîtrise de soi pour ne pas courir. Pourtant, il faillit un instant chanceler en songeant à la signification de quelque chose qu’il avait remarqué à propos de cet homme.