Le jeu des ombres
Chapitre 19
Cela dura deux heures. Des voitures remontaient l’allée en toute hâte. Des hommes en sortaient, un télégramme à la main. On les avait appelés de tous les coins du monde. Ils arrivaient du Mexique, des États-Unis, d’Angleterre, de France, de Suède, d’Égypte et d’Italie, se précipitant à la rencontre de leur père pour apprendre la ruse qui les avait tous attirés dans la propriété de Halloway. À l’abri du bureau sous la protection des gardes, leurs voix s’élevaient, angoissées et pleines de colère. Ils criaient, accusaient, se lamentaient.
— Je fiche le camp d’ici !
— Mais il est imprudent de partir !
— Il est aussi imprudent de rester !
— Que doit-il se passer à 15 heures ?
— Pourquoi le télégramme précisait-il l’heure ?
— Et si on nous rendait nos pères ?
— Et si on nous attaquait ?
L’heure dite passa. Halloway entendit un autre véhicule remonter l’allée. Il se rua au-dehors, espérant s’être trompé au sujet de Nuit et Brouillard, priant pour que ce fût Seth et Iceberg.
Mais au lieu d’une voiture, il vit apparaître un camion. Avec des barres de bois de chaque côté et une bâche qui le recouvrait. On aurait dit…
Halloway se mit à trembler.
… un camion à bestiaux.
Que Dieu nous vienne en aide, se dit-il, vrillé par une horrible prémonition. La menace était d’autant plus atroce qu’elle était imprécise. Mais une chose était sûre – c’était le commencement de la fin.
19
— Que se passe-t-il donc ? demanda Saul.
Allongé auprès d’Erika, de Drew et d’Arlene, il observait depuis l’escarpement le camion se rapprocher des neuf voitures garées devant la demeure. L’homme en jogging bleu gesticulait dans tous les sens à l’intention de ses gardes qui levaient leur fusil sur le camion.
— Il faut qu’on se rapproche, fit Drew d’une voix tendue.
— Maintenant. Pendant que les gardes sont distraits, dit Erika.
Au-delà des buissons qui les dissimulaient, les fils de fer barbelés à hauteur de la taille les séparaient de la pelouse. Erika courut dans leur direction. Il n’y avait pas d’isolateurs de verre sur les poteaux ; les fils n’étaient pas électrifiés. Elle ne repéra aucune caméra de circuit fermé. Il pouvait y avoir des détecteurs de son et de pression, mais elle devait courir ce risque. Elle grimpa sur un poteau, roula sur la pelouse et rampa.
À une centaine de mètres sur sa droite, elle vit l’homme en jogging bleu hurler des ordres à ses gardes qui pointaient leurs fusils sur le camion à bestiaux. Il arrivait maintenant au bout de l’allée, approchant des voitures garées devant la maison.
Mue par un horrible pressentiment, Erika rampa plus vite. Elle se tourna vers Saul qui crapahutait dans l’herbe vers elle. Drew et Arlene étaient plus à gauche et se déployaient pour diminuer les chances de se faire repérer.
Le soleil dans le dos, Erika se hâta vers un coin du jardin planté d’immenses gueules-de-loup qui la dissimuleraient dans sa progression en direction de la maison.
Soudain, elle s’arrêta. Deux gardes à l’arrière de la demeure avaient rejoint le remue-ménage au-devant. Ils rejoignirent leurs camarades, visant le camion maintenant tourné de telle sorte que l’arrière était du côté du groupe devant la maison.
Elle profita de la préoccupation des gardes pour se rapprocher. Mais elle remarqua une sentinelle sur sa gauche. Elle s’accroupit derrière un arbrisseau. Prête à tirer, la sentinelle s’approcha d’une cabane pour faire un brusque mouvement en arrière comme si on l’avait frappé. Il ôta quelque chose sur le côté de son cou et s’effondra d’un coup. Désemparée, Erika vit deux hommes âgés émerger de derrière la cabane. L’un d’eux était armé de quelque chose dont elle reconnut parfaitement la forme caractéristique – c’est ce qu’on utilisait pour lancer des flèches de tranquillisants. Malgré leur âge, les deux hommes agissaient avec une étonnante rapidité. Ils tirèrent la sentinelle jusqu’à la cabane. L’un d’eux referma la porte tandis que l’autre s’emparait de l’arme de la sentinelle. Ils foncèrent vers l’arrière de la maison et disparurent.
L’étonnement d’Erika ne fit que s’accroître quand elle regarda sur sa droite, vers le devant de la maison, pour voir un homme âgé descendre du camion côté passager. L’homme se dirigea vers l’arrière du camion et rejoignit un autre homme âgé sorti, lui, côté conducteur sans être repéré par Erika. Ils se raidirent devant les armes des gardes. Dans un mélange de peur et de consternation, Erika rampa plus vite. Son cœur battait la chamade. Ce qu’elle entrevoyait était de pis en pis. Le vieil homme qui venait d’apparaître de l’autre côté du camion était son père.