Le jeu des ombres
Chapitre 11
Mais une autre éventualité s’imposait à elle, dont elle ne pouvait négliger les implications. Maintenant qu’elle y pensait, cette explication était si évidente et si choquante à la fois qu’elle l’avait inconsciemment repoussée.
Ce n’était pas elle, la cible. C’était Drew !
11
Drew tressaillit quand une balle effleura le rebord droit du ravin, continua sa trajectoire vers le bas avant de s’écraser à gauche au-dessous de lui. Il avait la tête qui tournait. Il plongea dans un creux sur sa droite, d’où venait la balle.
Mais au même instant, une balle venant de la droite percuta ce creux. Pour éviter le feu croisé, il recula. Il essaya de sortir de ce dilemme. Il avait été convaincu qu’Arlene était la cible principale, qu’un des hommes le tuerait à contrecœur avant de rejoindre son partenaire pour attaquer Arlene. Mais voilà que tous deux l’attaquaient, lui ! Ça ne tenait pas debout !
Il frotta sa mâchoire douloureuse. Il était tombé si fort que ses dents s’étaient heurtées. Le bruit des balles arrivait de droite et de gauche ; il protégea ses yeux des éclats. Il entendit un autre coup de feu, moins puissant, d’un pistolet, pas d’un fusil. Arlene.
Mais un autre bruit, plus subtil, comme une brise ou le sifflement d’un pneu qui se dégonfle, prenait le pas sur les autres. Dans le fond du ravin où tout était assourdi, il revêtait une force paradoxalement assourdissante.
Un cobra en colère se dressait pour le mordre.
12
Arlene ne s’occupa pas de savoir si elle allait se briser la cheville, elle dévala la pente comme une folle. Elle s’en voulut d’avoir laissé son orgueil de femelle obscurcir son jugement. Si vous admettez naturellement que l’accident biologique qui a fait de vous une femme fait de vous un objet irrésistible de désir, vous y pensez tellement que vous ne comprenez rien à ce qui se passe vraiment. Vous les aidez sans le savoir.
Continuant sa descente, elle jeta un regard à chacun des Arabes de part et d’autre du ravin au-dessous d’elle. À cette distance, son arme était inutile. Ils tirèrent à nouveau dans le ravin. Elle s’arrêta et riposta, espérant qu’au moins cela détournerait leur attention.
En vain.
L’Arabe à gauche sauta dans le ravin. Celui de droite se déplaça parallèlement, lui jetant un regard fatigué pour s’assurer qu’elle était trop loin pour constituer une menace, puis regardant en direction de son partenaire.
— Attention, Drew !
Quand Arlene cria, l’écho se mêla à un autre cri.
L’Arabe qui était dans le ravin chancela à mi-chemin de la pente, le visage plein de douleur. Levant les yeux au ciel comme s’il priait, il tressaillit et s’écroula, invisible.
Le deuxième Arabe se figea de surprise. Juste assez longtemps pour que Drew se hisse en haut du ravin, et lui tire dans le visage avec un fusil.
L’écho du coup de feu s’étirait. Drew retomba dans le ravin.
Maintenant, le soleil était assez haut pour la brûler. Elle était épuisée, mais elle courait plus vite. Elle le trouva.
Sa voix était rauque.
— Attention. Il y a un cobra en bas.
Elle pivota sur elle-même.
Le serpent était à un mètre cinquante. Il semblait l’évaluer sans broncher.
— Il va me mordre, dit-elle en le visant.
— Attends, fit Drew.
— Mais… !
— Donne-lui une chance de vivre.
Le cobra se calma. Au moment précis où Arlene décida qu’elle ne pouvait plus attendre, le serpent enfonça à nouveau sa tête dans le sable, sortit sa langue et s’éloigna. Il semblait plein de mépris.
— Je n’ai pas bougé en le voyant, expliqua Drew. L’homme a sauté en bas. Le mouvement soudain a détourné l’attention du cobra.
— Et il a mordu l’autre ?
— Je l’ai un peu aidé.
Elle secoua la tête sans comprendre.
— Le serpent était à portée de main. Quand il s’est tourné vers le tireur, je l’ai pris derrière la tête et je l’ai lancé. Il est retombé sur l’épaule du type.
Arlene avait mal au cœur.
— Il l’a mordu au ventre. Quand le type a crié et a lâché son arme pour arracher le cobra, j’ai éloigné le fusil. Il a essayé de grimper en haut du ravin. Le cobra l’a mordu une nouvelle fois. À ce moment-là, j’étais là-bas, hors d’atteinte.
— Et pendant que son partenaire était distrait par les cris, tu l’as tué, poursuivit-elle avec admiration.
— J’ai eu de la chance.
— Non, tu as fait ta chance. Faible comme tu étais, tu as réfléchi et agi rapidement quand il le fallait. L’instinct. Les réflexes.
— Je ne suis pas sûr que ce soit un compliment.
Il lui fallait faire effort pour rester debout. Elle l’observa et l’aida à sortir du ravin. Après l’ombre, le soleil lui faisait mal aux yeux.
— Le cobra m’a fait penser au lézard, dit Drew. Je l’avais en horreur. Maintenant je l’aime.
— Tant qu’on n’est pas obligés de le manger. C’est certainement une excellente épreuve pour savoir si tu es un mystique. Peux-tu arriver à aimer les hommes qui ont essayé de te tuer ?
— Non, fit Drew en fixant l’Arabe qu’il avait visé à la tête. Que Dieu me pardonne, je ne peux pas.
Ils fouillèrent les corps. Dans un paquet attaché à la ceinture de l’homme, ils trouvèrent des dattes et des figues.
— Voilà qui résout le problème de la nourriture.
— Des munitions. Pas de papiers. Aucune identification, fit Drew en se tournant vers Arlene. Il est évident qu’ils en avaient après moi, pas après toi. Pourquoi ?
Arlene secoua la tête, perplexe.
— Je sais une chose, en tout cas. S’ils viennent du village le plus proche, on ferait mieux de l’éviter.
— Absolument. Mais ils ne venaient pas du village.
Elle suivit le regard de Drew et, voyant la bouche de l’assaillant, comprit ce qu’il voulait dire.
L’impact avait ouvert sa mâchoire, mettant ses dents à nu. On voyait bien celles du fond aussi. Elles luisaient sous le soleil, étonnamment parfaites et blanches.
— Pas de plombages, dit Drew.
— Mais tout le monde a des plombages.
— Peut-être aux États-Unis, si on a assez d’argent pour se payer le dentiste. Mais ici ?
— Il n’y a peut-être pas de plombages. Mais il devrait y avoir des trous.
— À condition d’avoir encore des dents. Mais non seulement ce gars a toutes ses dents, mais elles sont parfaites. Ça fait un bout de temps que je ne suis pas allé chez le dentiste, je ne sais donc plus combien ça coûte. Mais à mon avis… depuis quand les Arabes des villages voisins ont une bouche remplie de couronnes à trois cents dollars ?
Elle acquiesça, outrée.
— Des professionnels ?
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