Le jeu des ombres
Chapitre 14
— Et conduire l’ennemi jusqu’à nous, si ce n’est déjà fait ? Je m’en vais, ajouta Pendleton en se levant. Dites-leur que c’est non.
— Je suis descendu à l’hôtel du Capitaine Cook ! Réfléchissez ! Changez d’avis !
— Pas question ! fit Pendleton en s’éloignant.
— Écoutez-moi, supplia Kessler. Il faut que vous sachiez autre chose.
Pendleton hésita.
— Le cardinal Pavelic, fit Kessler.
— Et alors ?
— Il a disparu aussi.
14
La poitrine brûlante, Pendleton se rua en bas de la pente sableuse qui conduisait à Bondi Beach. Il était 5 heures et demie. Son jogging lui collait à la peau. Il avait plusieurs fois changé de taxi pour éviter toute filature. Quand le dernier s’était trouvé bloqué dans un embouteillage non loin de la plage, il avait payé le chauffeur et avait fini en courant.
Il y avait fort à craindre. Pas seulement le risque créé par l’arrivée de Kessler. Ou la disparition troublante du prêtre. Ce qui le tracassait avant tout était que son père pût disparaître comme les autres. Il fallait prévenir Iceberg.
Mais quand il avait appelé d’une cabine il n’avait pas obtenu de réponse, ni de la boutique, ni de leur maison qui dominait l’océan. Il se dit que le vendeur avait dû fermer plus tôt, encore que ce ne fût pas arrivé auparavant. Il essaya de se convaincre que son père n’était pas encore rentré de la plage ; pourtant, il ne ratait jamais les nouvelles de 5 heures. Plus près de Bondi Beach, il avait essayé à nouveau la boutique ; cette fois il avait obtenu un disque annonçant que la ligne était en dérangement. Il avait l’estomac noué.
Une fois en bas de la pente, il tenta de discerner la rangée de bâtiments qui longeaient la plage. Les perles de sueur lui brûlaient les yeux. Normalement, il aurait dû voir sans problème la boutique de plongée entre le fast-food, le réservoir et la boutique de souvenirs, mais une activité chaotique obscurcissait le tout. Des voitures de police, une foule qui s’agglutinait, des voitures de pompiers, de la fumée qui tourbillonnait.
Son pouls battant à tout rompre, il se fraya un chemin entre les badauds jusqu’aux ruines calcinées de sa boutique. Des aides infirmiers roulaient un corps recouvert d’un drap jusqu’à une ambulance. Fonçant à côté d’un policier qui lui hurlait de s’arrêter, Pendleton rejeta le drap du visage. Les traits ravagés offraient l’aspect grotesque de cire fondue et de hamburger brûlé.
Un policier tenta de le faire reculer, mais d’un geste rageur Pendleton se libéra, pour s’accrocher à la main gauche du cadavre.
Les doigts étaient maintenant collés, mais il était clair que cette main ne portait pas d’alliance. Le vendeur n’était pas marié. Mais le père de Pendleton, veuf depuis longtemps, n’avait jamais quitté son alliance.
Il ne put résister davantage aux mains qui l’arrachaient au brancard.
— Je croyais que c’était mon père.
— Vous êtes d’ici ? demanda un policier.
— C’est chez moi. Mon père. Où est… ?
— Nous n’avons trouvé qu’une victime. Si ce n’est pas votre père…
Pendleton s’arracha à lui, courant au milieu de la foule. Il devait rentrer chez lui ! Respirant de la fumée âcre, il fonça près d’une voiture de police, slaloma entre les bâtiments et grimpa la colline sableuse. L’odeur de chair carbonisée se dissipa. Il eut dans la bouche un goût de cuivre.
Leur maison était à cinq cents mètres, sur un promontoire. Très moderne, elle était toute de verre et de séquoia et entourée d’arbres battus par les vents. Ce n’est qu’en s’approchant qu’il comprit le danger dans lequel il pouvait être en train de plonger.
Il s’en moquait. Fonçant par la porte de derrière, il chercha les voix de la télévision dans la cuisine où son père la regardait toujours, buvant du vin blanc tout en préparant le dîner. La cuisine était silencieuse et la cuisinière éteinte.
Il hurla après son père, ne reçut pas de réponse ; il fouilla toute la maison, mais en vain.
Il s’empara du bottin dans la chambre de son père et chercha l’hôtel du Capitaine Cook. Il composa le numéro à toute vitesse.
— La chambre de M. Kessler.
— Un instant… Je suis désolée, monsieur, M. Kessler est parti.
— Mais c’est impossible ! Quand ?
— Je regarde, monsieur. Quatre heures cet après-midi.
Frémissant, Pendleton raccrocha. Son rendez-vous avec Kessler avait eu lieu à 16 heures, comment avait-il pu quitter l’hôtel à ce moment-là ?
Kessler avait-il été impliqué dans la disparition de son père ? Non. Cela n’avait aucun sens. Si cela avait été le cas, il ne serait pas annoncé ; il n’aurait pas demandé d’entretien. À moins que…
Les soupçons augmentaient.
Kessler aurait pu servir d’appeau, pour séparer le père et le fils, pour qu’Iceberg soit plus facile à attraper.
Évidemment, il y avait une autre explication, mais qui n’était pas plus rassurante. Quelqu’un d’autre aurait pu payer l’hôtel pour Kessler. Pour étendre le règne de la terreur. Dans ce cas, se dit Pendleton, la prochaine victime, logiquement, devrait être…
Moi.
Les habitudes professionnelles prirent le relais. Il saisit le pistolet de son père dans un tiroir, s’assura qu’il était chargé, puis alla dans sa propre chambre et s’empara d’un autre pistolet. Il fouilla à nouveau la maison, plus à fond cette fois, jusqu’à la moindre alcôve : il cherchait un intrus.
Le téléphone sonna. Inquiet, il saisit l’appareil. On raccrocha.
Ses muscles étaient en béton armé. Faux numéro ? Un ennemi voulant savoir s’il était chez lui ?
Il fallait bien imaginer le pire. Il ôta prestement son jogging et passa des vêtements chauds. Le crépuscule projette des ombres. Sortant avec précaution de la maison, il s’approcha du promontoire d’où il pouvait surveiller toute approche.
Les lampes du minuteur s’allumèrent. Le téléphone sonna de nouveau ; il l’entendait faiblement. Après deux coups, il s’interrompit. Avant de quitter la maison, il avait branché le répondeur qui devait prier de laisser un message. Au désespoir de savoir si c’était son père, il ne pouvait risquer de rentrer écouter la bande. Il avait prévu cela, toutefois, et pris un téléphone sans fil. Il avait coupé la sonnerie pour qu’il ne puisse révéler sa position sur le promontoire. Enfin, il mit le contact. Comme s’il avait décroché dans la maison, il entendit la fin de son message. Mais comme auparavant, on raccrocha.
Une voiture de police arriva, sans doute à cause de l’incendie au magasin, mais peut-être n’était-ce pas une vraie voiture de police. Un agent de police frappa à la porte et essaya de l’ouvrir, mais Pendleton avait fermé à clef. L’agent fit le tour, frappa à la porte de derrière, essaya aussi de l’ouvrir, puis s’en alla. Personne d’autre n’approcha de la maison.
Son père avait disparu ! Exactement comme les autres pères. Mais à la différence des fils de ces pères-là, Pendleton n’était pas exactement un type de la deuxième génération, ce n’était pas un amateur. Iceberg l’avait bien entraîné. Un jour, l’ennemi reviendra, avait averti son père.
C’était arrivé. Et l’ennemi avait pris son père.
Ainsi c’est à mon tour ! criait Pendleton intérieurement. Il avait refusé le job que les autres fils lui avaient proposé parce qu’il devait éviter d’attirer l’attention sur son père. Mais éviter d’attirer l’attention n’avait plus aucun sens, désormais. Je vais le faire ! se dit-il. Et ce n’est pas un job comme les autres. J’en fais une affaire personnelle !
Si mon père n’est pas revenu demain, après quarante ans, mes salauds, vous allez enfin voir ce qui vous attend !
Pour Iceberg !
Pour moi !
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