Le jeu des ombres
Chapitre 5
— C’est tout ce qu’on a, dit Drew. Tout ce que vous avez. La balle est dans votre camp, maintenant.
— Maintenant ? Ou est-ce une tentative de vous retirer complètement du jeu ? J’espère que vous n’avez pas oublié notre marché. Si vous coopérez, nous pardonnerons vos péchés contre nous.
— Je n’ai pas oublié. Tout ce que je veux, c’est la possibilité d’être avec Arlene. Je sais que si je vous trahis je renonce à cette chance pour toujours. Mais comment puis-je coopérer si je n’obtiens pas les renseignements dont j’ai besoin ?
Le Père Sébastien hésita.
— Comme vous dites, la balle est dans mon camp maintenant. Allez au coffre tous les matins à 10 heures, tous les après-midi à 3 heures.
Épuisé par cette discussion, Drew s’appuya contre le siège. Près de lui, à l’arrière de la voiture, Arlene le regardait intensément.
— J’essaierai de vous avoir la réponse le plus tôt possible, dit le prêtre.
5
Le parc de Langenberg, à l’écart de la magnifique route au sud-ouest de Zurich, offrait à ses visiteurs un rare coup d’œil sur des chamois, des marmottes, des daims et des sangliers. Drew et Arlene s’éloignaient de ce parc d’un hectare de collines rocheuses et boisées, poursuivant leur route vers le sud par une série d’épingles à cheveux jusqu’à ce qu’ils arrivent en haut du col d’Albis. Du haut de ces 800 mètres, ils avaient une vue magnifique sur le paysage en contrebas. Et, plus important encore, leur position permettait au Père Sébastien de voir s’ils étaient suivis depuis le parc.
Dix minutes plus tard, le Père Sébastien fit marche arrière jusqu’à eux. Une fois Drew et Arlene dans la voiture, le prêtre redescendit lentement vers la vallée. Il tourna bientôt dans une rue transversale entourée d’arbres et regarda dans son rétroviseur. C’était l’après-midi qui suivait leur rendez-vous nocturne. Le ciel était lourd de nuages et la pluie menaçait.
— Seth et Iceberg.
Drew ne comprenait pas.
— Seth et… ?
— Iceberg, répéta le prêtre. C’est leurs noms de code. J’avoue que je ne pensais pas apprendre la moindre chose à leur sujet. Mais dès que j’ai parlé d’un blond et d’un roux, j’ai obtenu une réponse instantanée de mes contacts Opus Dei à Interpol. Je suis forcé d’admettre que c’est la première fois que j’entends parler d’eux. Et ça me gêne. Ma seule excuse est qu’ils n’ont jamais levé le petit doigt contre l’Église. Ce ne sont pas des terroristes ; vous non plus ne pouviez les connaître.
— Que savez-vous d’eux ? demanda Drew.
— Ils sont horriblement chers, horriblement habiles et horriblement mortels. Ils n’opèrent pas souvent, mais quand ils le font, c’est pour un job important. Ce sont des experts de la planque. Personne ne sait où ils habitent.
— Par définition, remarqua Drew. Autrement il y aurait eu des représailles contre eux.
— L’une des théories d’Interpol est qu’ils utilisent une grande partie de leurs revenus à acheter leur protection. Mais ils ont malgré tout commis quelques erreurs. Par exemple, les caméras de sécurité ont pris des photos d’eux. Seulement deux. Les images sont floues, mais de nos jours les ordinateurs font des miracles pour compléter la définition des mauvaises photos. Et ces portraits reconstitués ont servi à identifier deux hommes arrivés du Canada il y a deux jours à l’aéroport de Rome. Séparément, ils n’auraient sans doute pas attiré l’attention. Mais tous les deux dans le même avion…
— Évidemment. Ça a attiré l’œil. Celui qui surveillait était forcé de les remarquer.
— Cela explique en partie qu’on les ait repérés, fit le Père Sébastien. Mais il y a une meilleure explication à ce que leur présence dans le même avion soit inhabituelle. Je vous ai dit que leurs noms de code étaient Seth et Iceberg. Ces deux noms sont liés à la mort.
— La mort et le froid pour Iceberg. Et Seth est le dieu roux égyptien du monde souterrain.
— Et il y a quarante ans, les hommes qui portaient ces noms de code étaient ennemis mortels, ajouta le Père Sébastien.
— Mais c’est impossible ! Il y a quarante ans ils étaient à peine nés !
— Je parle de leurs pères. Les fils ont hérité leurs noms. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Seth et Iceberg étaient les tueurs personnels d’Hitler. Chacun essayait de battre le record de victimes de l’autre – pour gagner la préférence d’Hitler. Et après la chute du IIIe Reich, ces assassins privilégiés ont continué de se lancer des défis. Ils ont plusieurs fois essayé de se tuer. Certains disent que c’est à cause d’une femme. Les fils d’ennemis mortels peuvent-ils s’associer ? Voyager dans le même avion ? Coopérer pour kidnapper un informateur ? C’est ça qui a attiré l’attention d’Interpol. Il se passe quelque chose d’encore plus troublant que je ne le craignais. Seth et Iceberg – étrange association.