Le jeu des ombres
Chapitre 4
— Oui, mais comment ?
— Quand le prêtre a fouillé la cabane, je me suis demandé ce qu’il cherchait. Quand j’ai pensé qu’il était parti pour de bon, je suis montée et j’ai cherché à mon tour. J’ai sondé le plancher. Les murs. Le plafond. J’ai même déplacé le poêle et tâté sous les briques réfractaires.
— Et alors ?
— Je n’ai rien trouvé. Mais le prêtre n’était pas allé partout, dit la femme. Il n’a pas cherché à savoir ce que faisait Avidan de ses journées. Il ne s’est pas mis à sa place. Il y a un autre bâtiment.
Saul le savait.
— Les cabinets.
— J’ai trouvé le journal et les photos attachés sous le couvercle. Chaque jour, quand il allait et venait sur le chemin qu’il se frayait dans la neige, il devait les prendre avec lui. Peut-être même qu’il les cachait sous ses vêtements.
— Et ça vaut la somme que vous demandez ?
— Ça, ça vous concerne. La somme, je vous l’ai dite.
Erika fouilla dans une de ses poches.
— C’est de l’argent autrichien.
— Ça pourrait même être de l’argent japonais. On est en Suisse, ici. Toutes les devises sont les bienvenues.
La femme comptait les billets.
— Où est ce pour quoi nous avons payé ?
— Venez dans la maison.
4
Ils prirent place autour d’une rustique table de cuisine. Tandis que la femme préparait du café, Saul ouvrit le paquet enveloppé de plastique qu’elle leur avait donné. Il tressaillit quand il vit les photographies. Les mains d’Erika tremblaient en les saisissant.
Des camps de concentration nazis. Des soldats SS pointant des mitraillettes sur des prisonniers qu’on tirait de camions et de wagons à bestiaux. Des détenus au visage décharné qui regardaient, les yeux hagards, à travers des barbelés. D’immenses tranchées, des corps recouverts de chaux vive, des bulldozers prêts à tout recouvrir de terre. Des chambres à gaz, des gens nus, pour la plupart des enfants, des vieillards et des femmes – si serrés les uns contre les autres qu’ils étaient morts debout. Des portes ouvertes sur des fours géants. Une quantité inimaginable de cendre et d’os.
Saul les étudia une par une, toutes étaient atroces. Et quand il eut fini, il avait appris ce qu’il savait déjà – que la possibilité de l’homme à inventer de nouvelles méthodes de sauvagerie était sans limites.
Il rassembla les photos qu’il posa à l’envers sur la table.
— La vie qu’on vient de voir ne vaut pas d’être vécue, dit-il d’une voix éteinte. Dieu sait ce qu’on va trouver dans… ajouta-t-il en posant son regard sur le journal.
— La nuit où j’ai regardé ces photos, j’ai eu beau mettre beaucoup de bûches dans le feu, impossible de me réchauffer, dit la femme. J’ai fait les cent pas toute la nuit. Je savais bien qu’il y avait eu toutes ces horreurs, mais les voir, les lire…
— Les lire ?
Erika tendit la main vers le journal, hésita, puis ôta sa main comme si c’était trop répugnant.
— Oui, le journal, dit la femme. Avidan, ses parents, sa sœur et ses deux frères habitaient Munich. En 1942, quand a commencé l’Holocauste, les SS les ont arrêtés et les ont envoyés à Dachau en camion. C’était seulement à vingt kilomètres de chez eux. C’était un camp de travail, pas un camp de la mort, encore qu’à la façon dont il le décrit je ne vois guère de différence. Avec les autres prisonniers, lui et sa famille travaillaient de force dans une usine de munitions. Ils recevaient un minimum de nourriture. Ils avaient fort peu de temps pour dormir ou se reposer. Il n’y avait pas de sanitaires. Les toilettes étaient de simples tranchées. L’eau était contaminée. Leurs baraquements fuyaient. Il y avait des rats. Pendant deux ans, Avidan et les siens ont été les esclaves d’Hitler. Et l’un après l’autre, ils sont morts. La mère d’Avidan fut la première – elle s’est évanouie dans l’usine avant de mourir d’épuisement. Un matin où le père d’Avidan n’a pu quitter le sol de son baraquement, les SS l’ont traîné dehors et l’ont abattu devant les autres prisonniers. Son corps est resté trois jours dans la zone de rassemblement avant que des prisonniers aient l’ordre de mettre son cadavre sur une charrette et de le jeter dans la fosse à l’extérieur du camp. Puis ce fut le tour de la petite sœur d’Avidan. Elle avait dix ans et mourut à la suite de quintes de toux incessantes. Son frère aîné ne marchait pas assez vite au gré d’un garde ; il eut le crâne fendu par un bâton. Son autre frère devint fou et se taillada les veines avec un éclat de bois. Avidan, lui, décida de survivre. De façon imperceptible, il réussissait à se reposer tout en travaillant, pour conserver ses forces. Il mangeait des araignées, des mouches, des vers de terre, tout ce qu’il pouvait trouver dans le camp. Et il a réussi. En septembre 1944, il fit partie d’une équipe emmenée en camion hors du camp pour prendre de l’alcool et des vivres en ville car ce soir-là les SS faisaient la fête. Un pneu éclata. Dans la confusion, des prisonniers s’enfuirent. Les SS ont vite repris leurs esprits et en ont tué trois sur quatre. Le quatrième était Avidan. Il était tellement excité d’être libre qu’il recula les limites de ses possibilités. Il volait de la nourriture dans des caisses de réserves, il dormait dans les meules de foin. Il se déplaçait sans arrêt. Dachau est à cent kilomètres de la Suisse. Dans son journal, il ne dit pas comment il a franchi le lac Léman, mais il est arrivé en territoire neutre et a continué à avancer, pas encore certain d’avoir atteint un sanctuaire, jusqu’à ce qu’il aboutisse ici pour se reposer. Mon ex-mari et moi avons acheté cette ferme en 1978. Je n’ai pas la moindre idée de ceux qui en étaient les propriétaires pendant la guerre. En tout cas ils l’ont trouvé recroquevillé dans la grange, un soir. Ils ont compris ce qui s’était passé, ont eu pitié de lui et l’ont laissé s’installer dans la cabane. Il y est resté d’octobre 1944 à la fin de la guerre en mai 1945. Là, il est parti pour la Palestine.
La femme s’interrompit. Un silence angoissant régnait dans la pièce. Saul avait écouté avec une telle intensité qu’il lui fallut un moment avant qu’une chose qu’elle avait dite vers la fin lui rappelle quelque chose.
— Il est arrivé à la cabane en octobre 1944 ? fit Saul qui sentait la chaleur l’envahir. Mais n’avez-vous pas dit qu’il était revenu l’an dernier…
— En octobre, acheva la femme. Si j’en crois son journal je doute que l’identité des mois soit une coïncidence. Il était habité par le passé. Quelque chose a dû le pousser à revenir. Son journal est rédigé d’une telle façon qu’il semble revivre ses terreurs plus que s’en souvenir.
— Être obsédé à ce point… frémit Erika.
— Aussi obsédé que ton père l’était, dit Saul.
En présence de leur hôtesse, il ne fit aucune allusion au sous-sol de la maison de Vienne.
— Mais vous avez précisé qu’il était parti en mai 1945, à la fin de la guerre, remarqua Erika. Pourtant, cette fois, il est parti en février. Ça ne colle pas.
— À moins qu’il n’ait eu l’intention de partir en mai, répondit la femme, et que quelque chose l’ait obligé à s’en aller plus tôt, tout comme quelque chose l’a contraint à revenir ici. Sa décision a dû être soudaine.
— Ou alors quelqu’un a pris soudain la décision pour lui, dit Erika, comme je soupçonne que ça s’est passé pour mon père.
— On l’aurait enlevé ? demanda la femme.
— C’est possible, soupira Erika. Nous n’en savons pas encore assez.
Par la fenêtre ouverte, Saul entendit le ronronnement d’une voiture qui grimpait. Le bruit augmenta. Brusquement, il s’interrompit.
Ses omoplates se contractèrent. Il quitta la cuisine et, prenant soin de se tenir sur le côté de la grande fenêtre, regarda dehors. Il y avait une Renault noire devant la grille ouverte du chemin plein d’ornières qui conduisait de la route à la maison. Il vit la silhouette de trois hommes à l’intérieur.
Erika entra dans le salon.
— Que se passe-t-il ?
La femme la suivait.
Saul se tourna vers la femme.
— Vous connaissez cette voiture ?
La femme s’avança vers la fenêtre.
— Ne vous montrez pas ! avertit Saul.
La femme obéit et vint contre le côté de la fenêtre, comme Saul l’avait fait.
— Je ne l’ai jamais vue.
Les trois hommes sortirent de la voiture. Ils étaient grands, bien bâtis, et avaient environ trente-cinq ans. Tous portaient des chaussures à semelle épaisse, un pantalon noir et un parka un peu trop grand dont la fermeture Éclair était remontée jusqu’en haut.
En juin ? se dit Saul. Et par une si belle journée ? Ils ont remonté leur fermeture Éclair ?
Tout en remontant le petit chemin, les trois hommes descendirent la fermeture de leur parka.
Saul sentait Erika tout contre lui.
— Ils auraient pu venir en voiture jusqu’à la maison, dit-elle.
— Ils ont préféré bloquer la grille. Tant qu’ils n’ont pas déplacé leur voiture, on ne peut pas sortir.
Les hommes avançaient côte à côte. Si leur visage était inexpressif, leurs yeux se déplaçaient rapidement, examinant la Volkswagen, la maison, les prés de chaque côté, les bois et la montagne au-delà. Tous avaient la main gauche levée près de la ceinture. Ils étaient à mi-chemin de la maison, maintenant, assez proches pour que Saul remarque une bague rouge luisant sur le majeur de leur main gauche.
Il se tourna rapidement vers la femme.
— Vous avez une arme ?
La femme recula, impressionnée par la vigueur de la question. Mais sa voix était calme.
— Évidemment. Nous sommes en Suisse.
Elle n’avait pas besoin d’en dire davantage. La Suisse était un pays neutre ; mais elle croyait qu’il fallait être militairement prêt. Chaque homme entre vingt et cinquante ans devait subir un entraînement militaire. Chaque famille devait posséder une arme chez soi.
— Allez la chercher. Vite ! dit Saul. Vérifiez qu’elle est chargée. Il faut qu’on parte tout de suite.
— Mais pourquoi… ?
— Tout de suite !
Les yeux écarquillés, la femme se précipita jusqu’à un placard d’où elle sortit un Sturmgewehr fabriqué en Suisse. Saul connaissait bien cette arme. La taille d’une carabine, elle était conçue pour les balles 7.62 de l’OTAN. On pouvait abaisser le trépied sous le canon et un magasin garni de caoutchouc qui contribuait à diminuer l’effet du recul.
La femme saisit deux chargeurs sur la planche au-dessus d’elle. Erika les prit, s’assura qu’ils avaient chacun leurs vingt cartouches. Elle en inséra un dans l’arme, ôta le cran de sécurité, mit l’arme en position de tir semi-automatique et l’arma pour mettre une cartouche dans la chambre. Elle fourra l’autre chargeur sous sa ceinture.
La femme était atterrée.
— Ces hommes ne vont sûrement pas…
— Nous n’avons pas le temps de discuter ! Fichez le camp d’ici !
Saul prit en hâte le journal et les photos sur la table de la cuisine et les fourra dans leur paquet de carton. Le fusil dans une main, Erika ouvrit brusquement la porte de derrière de la cuisine. Saul saisit le bras de la femme et fonça avec elle derrière Erika.
Ils coururent à travers l’herbe, franchirent la grange et montèrent jusqu’à la cabane d’Avidan.