Le jeu des ombres
Chapitre 8
Il délirait presque. Il lutta pour avoir des pensées cohérentes.
— Je vous dirai tout ce que vous voulez savoir, reprit-il. Mon père est mort. Pour moi, le combat est terminé. Il faut punir Halloway.
— Halloway ? Qui est Halloway ?
— Pour l’amour du ciel, tirez-moi de là. La femme que nous avons enlevée dans les jardins. Seth lui a attaché des explosifs.
— Je sais.
— Mais son mari croit qu’il peut défaire la bombe si nous sommes hors d’atteinte radio. Seth a menti. Elle sautera si le mari essaie de déconnecter les fils.
L’étranger mit sa veste sur les épaules d’Iceberg.
— Ça cachera le sang.
Iceberg s’appuya contre l’étranger et quitta le temple comme à travers un brouillard. Il se retrouva dans une basilique souterraine. Il ne se rappelait pas avoir grimpé le dernier escalier ou avoir traversé la basilique supérieure. Il savait seulement qu’il était sorti, que les derniers rayons du soleil étaient aveuglants, que les hurlements d’une sirène de police se rapprochaient.
— Marchez plus vite, lui dit l’homme tout en le soutenant.
Ils arrivèrent à un coin de rue et tournèrent dans la direction opposée à la sirène.
Un autre coin de rue, ils tournèrent une fois encore.
Et encore. Désorienté, Iceberg avait l’impression d’errer dans un labyrinthe.
— Je ne vais plus tenir longtemps.
— Nous y sommes presque.
Un parc en direction du sud de l’arc de Constantin, remarqua Iceberg. Dans le soleil couchant, les touristes s’agglutinaient pour admirer les sculptures sur le monument. L’étranger le fit asseoir par terre contre un arbre. Compte tenu de l’urgence, c’était une parfaite couverture, comprit Iceberg. Tant que le sang ne traverse pas sa veste, je n’attirerai pas l’attention.
— Ne bougez pas. Je reviens, fit l’étranger.
— Dites au mari de la femme de ne pas essayer d’ôter la bombe.
Mais l’étranger avait déjà disparu dans la foule.
8
— Nom de Dieu, Romulus, je vous avais pourtant averti. Pas d’entourloupes. Où est passé ce bon Dieu de prêtre ? Je vous ai promis deux heures seul avec lui. Je reviens. La chambre est vide. Et il n’y a rien sur cette putain de bande.
Gallagher frappa la paume de sa main d’un coup de poing.
Quand Saul avait ramené Erika, il avait trouvé Gallagher qui faisait les cent pas, hors de lui. Il avait plutôt espéré trouver Drew et Arlene. Il avait attendu dans le Colisée, pensant que ses amis allaient sortir du parc en face des ruines. Ne les voyant pas, il avait téléphoné à la cabine prévue comme contact en cas de problème. Mais la première fois il n’avait pas eu de réponse. Et la deuxième fois, une voix aiguë de femme lui demanda s’il était Luigi et pourquoi il la faisait attendre. Avec tout ça il était 7 heures du soir, heure du dernier contact. Plein d’appréhension, il décida que la chambre d’hôtel était le seul autre endroit où Drew et Arlene pourraient le contacter. De surcroît, il y serait au calme pour ôter les explosifs du dos d’Erika. La prenant par la main, il héla un taxi et retourna à l’hôtel en hâte.
Mais voici qu’il devait discuter avec Gallagher, ce qui ne faisait qu’ajouter à sa tension.
— Le prêtre n’a pas d’importance, dit Saul. J’ai récupéré ma femme. C’est tout ce qui compte.
— Êtes-vous en train de me dire que vous avez accepté un échange ?
— Oui ! Et je le referais si c’était à refaire ! Je l’ai interrogé, rassurez-vous ! J’ai rempli mon contrat ! J’ai des tonnes de choses à vous raconter ! Mais pas avant de m’être occupé de ça !
Saul ôta la veste d’Erika, dévoilant sous les yeux horrifiés de Gallagher la boîte métallique fixée à la ceinture d’Erika.
— Dieu du ciel, mais c’est une bombe ! s’exclama Gallagher.
Erika murmura quelque chose d’inintelligible ; graduellement, l’effet des drogues diminuait. Saul la fit asseoir sur le lit et étudia le système fixé sur elle.
— Il va falloir que je brise la serrure ou que je coupe la ceinture. Mais la ceinture est reliée au boîtier. Le tout – serrure, ceinture et boîtier –forme un circuit électrique continu.
— Alors la bombe pourrait bien être reliée de façon à exploser quand le circuit est interrompu.
— Seth m’a affirmé que je pourrais déconnecter sans danger dès qu’il serait hors de portée radio.
— Seth ? Mais qui est Seth ?
— Je vous expliquerai plus tard. Pour l’instant il faut…
Saul tendit la main vers les fils, se raidissant en entendant qu’on frappait à la porte. Il se tourna brusquement, troublé.
Gallagher alla répondre.
— Non ! Attendez !
Saul craignait que ce ne fussent Drew et Arlene et il ne voulait pas que Gallagher les voie.
— Encore un problème, Romulus ? Un secret de plus ?
Gallagher ouvrit la porte. Saul ne s’était pas trompé. Arlene était dans l’encadrement de la porte et soutenait le prêtre groggy.
— Mais qui êtes-vous donc ? demanda Gallagher.
Saul s’écroula dans un fauteuil.
Arlene ne broncha pas puis hocha la tête quand Gallagher l’entraîna à l’intérieur de la chambre avec le Père Dusseault.
— Romulus, qui est cette femme ? insista Gallagher en refermant la porte à clef.
— Une amie.
— Ça n’est pas une explication.
— Il faudra vous en contenter. Vous avez votre prêtre, maintenant. C’est ce que vous vouliez, non ? Alors dites merci à la dame. Et ne lui posez pas de questions.
Arlene conduisit le prêtre jusqu’au lit et l’allongea au côté d’Erika.
— J’ai le prêtre ? fit Gallagher. Mais ce n’est pas ce que je voulais.
— Il faudrait peut-être vous décider.
— Ce n’est pas lui que je veux. C’est ce qu’il sait. Une fois que je saurai tout sur la confrérie, plutôt il débarrassera le plancher mieux je me porterai.
— Il a tué le cardinal Pavelic. Il a essayé de saboter la confrérie. Et ça n’est pas tout. Il peut vous dire où se planquent des dizaines et des dizaines de criminels de guerre nazis.
Ahuri, Gallagher était bouche bée.
Saul se tourna vers Arlene.
— Je suis content de vous revoir. Quand je n’ai pas réussi à établir le contact… Comment avez-vous récupéré le prêtre ? Drew ? Où est Drew ?
— Il s’est lancé après Seth et Iceberg, répondit-elle.
— Iceberg ? demanda Gallagher, encore plus ahuri. Drew ?
Saul et Arlene ne lui prêtèrent pas la moindre attention.
— Votre femme ? demanda Arlene. Comment va-t-elle ?
— Encore sous le coup des sédatifs. Mais je ne crois pas que ça lui ai fait du mal.
— Elle est magnifique.
— Oui, dit Saul, les larmes aux yeux. Et intelligente, et drôle, et douce. Et forte, probablement plus que moi – de mille façons. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle.
— Ça vous ennuierait beaucoup d’expliquer ? lança Gallagher.
— Après la seconde guerre mondiale, le cardinal Pavelic a aidé des criminels de guerre nazis à échapper aux Alliés, dit Arlene. Au fil des ans, il les a suivis. Il les faisait chanter en échange de son silence. Son assistant – elle désigna le Père Dusseault – s’est aperçu des agissements du cardinal. Le Père Dusseault appartient à la confrérie, mais il déteste ce que l’ordre représente. Il s’est servi de sa position pour tenter de le saboter. Il a vu dans le cardinal un nouvel exemple de la corruption au sein de l’Église. Il ne s’est pas contenté de tuer le cardinal, il a décidé de punir les criminels de guerre que le cardinal avait protégés.
— Les punir ? Mais comment ?
Saul enchaîna sur les explications d’Arlene.
— Le Père Dusseault a donné l’information à un opérateur du Mossad dont toute la famille a péri à Dachau et qui lui-même a bien failli y rester. L’idée était que quelqu’un avec de tels griefs, qui de surcroît avait de l’entraînement et des ressources, serait un instrument de punition beaucoup plus sûr que des procès qui prendraient des années.
— Punition ? Vous voulez dire vengeance ? demanda Gallagher. Le Père Dusseault espérait que l’opérateur du Mossad tuerait les nazis ?
Saul acquiesça.
— Je ne suis pas certain de la suite, mais à mon avis l’agent du Mossad – à propos, il s’appelait Ephraïm Avidan – a décidé qu’il avait besoin d’aide. Je pense qu’il est allé trouver d’autres opérateurs du Mossad qui avaient été dans des camps de concentration et qu’il a formé une équipe. Ces opérateurs étaient suffisamment vieux pour être à la retraite. La plupart étaient veufs. Ils avaient la liberté politique et personnelle d’agir comme bon leur semblait. À Vienne, notre contact au Mossad nous a remis une liste de noms. Les hommes de cette liste correspondaient au profil que je viens d’esquisser. Au cours des derniers mois, tous ont disparu. Je suis persuadé qu’ils se sont évadés de la société limitée dans laquelle ils vivaient et se sont préparés pour leur mission.
— Ils ont disparu ? fit Gallagher. On dirait…
— L’histoire du père de ma femme, coupa Saul. Je pense qu’il fait partie de l’équipe.
Dans la pièce, l’atmosphère était pesante.
— Et les deux hommes dont vous avez parlé – Seth et Iceberg ?
— Des tueurs. Fils de tueurs nazis. À mon sens, leurs pères sont deux criminels de guerre protégés par le cardinal. Si l’équipe d’Avidan s’est lancée contre leurs pères, Seth et Iceberg auront voulu savoir qui et pourquoi. On dirait qu’ils ont décidé que le cardinal était la solution du puzzle. S’ils ont trouvé pourquoi le cardinal a disparu, ils ont trouvé pourquoi ces criminels de guerre sont devenus une cible après tant d’années.
Gallagher se tourna vers Arlene.
— Bon. Et vous, que faites-vous au milieu de tout ça ? Qui est Drew ?
— Plus de questions, dit Saul. C’est Erika qui compte. Il faut que je lui enlève ce satané truc.
Dans l’après-midi, il avait demandé à Arlene d’acheter des pinces coupantes dont Seth lui avait dit qu’il en aurait besoin pour ôter la ceinture dès qu’il serait hors d’atteinte radio. Arlene fouilla dans son sac et les tendit à Saul.
Il les appuya contre la ceinture métallique et hésita.
— Arlene, et peut-être vous, Gallagher, et le prêtre, il faudrait sortir. Au cas où ce truc exploserait.
— Si vous croyez que c’est risqué, il ne faut rien faire.
Saul secoua la tête.
— Supposons que Seth ne soit pas hors d’atteinte radio. Vous avez dit que Drew était à sa poursuite. Seth pourrait presser le détonateur.
— Nous devrions peut-être tous sortir, remarqua Gallagher. Je vais appeler un expert en explosifs de l’Agence.
— Le temps qu’il arrive, il sera peut-être trop tard, dit Saul en étudiant les fils attachés à la boîte et à la ceinture métallique. À moins que… peut-être. Oui, ça pourrait bien marcher.
Il se hâta de débrancher une lampe sur le bureau. Les mains moites, il utilisa la pince coupante pour couper le fil à la base de la lampe et la prise à l’autre bout.
— Qu’est-ce que vous faites ? demanda Gallagher.
Saul était trop concentré pour répondre. Il pressa délicatement la pince contre le caoutchouc isolant du fil, dénuda un centimètre à chaque bout. Il revint à Erika et fixa une des extrémités du fil dénudé à un fil dénudé conduisant de la boîte métallique à la ceinture. Il attacha l’autre extrémité à un deuxième fil nu qui allait de la boîte à la ceinture. Il avait craint que la bombe n’explose s’il coupait la ceinture et coupait un circuit électrique. Mais maintenant le fil de la lampe remplissait la même fonction que la ceinture. Théoriquement, il pouvait désormais couper la ceinture sans endommager le circuit.
Théoriquement.
— Je crois, dit Saul, que c’est le moment idéal pour que vous sortiez tous.
Sans protester, Arlene souleva le prêtre du lit.
— Gallagher, allons faire un tour dans le couloir.
— Romulus ?
Saul attendait.
— Bonne chance.
— Merci.
— Vous êtes vraiment quelqu’un, dit Gallagher en souriant.
Dix secondes plus tard, Saul était seul avec Erika.
Débordant d’amour, il pressa la pince sur le devant de la ceinture et serra.
Le téléphone sonna au moment précis où il attendait une explosion. Il sursauta. Son cœur fit un bond.
— Merde !
La sonnerie retentit de nouveau.
Il essaya de retrouver son calme, travaillant avec autant de rapidité que la prudence l’autorisait, ôtant la ceinture et la bombe de la taille d’Erika. Prenant garde de ne pas bouger les fils qu’il avait fixés, il posa le tout sur un fauteuil.
Le téléphone sonnait toujours.
Il décrocha vivement.
— C’est Drew ! Pour l’amour du ciel, n’essayez pas d’enlever la bombe de votre femme ! Seth a menti ! La bombe va exploser si vous ouvrez la ceinture !
Saul s’écroula sur le lit et éclata de rire.
— C’est maintenant que vous me le dites !
— Mais qu’est-ce que… ?
Saul hurlait de rire. Il se rendait bien compte qu’il devait avoir l’air complètement hystérique, mais il était tellement soulagé qu’il s’en moquait éperdument.
— Tout va bien. La bombe n’est plus sur elle.
— Doux Jésus ! Comment avez-vous fait ?
Saul se sentit plein d’affection pour son ami. Drew était la seule personne chez qui une exclamation sonnait comme une prière.
— Je me suis servi d’un fil de lampe. Je vous raconterai quand je vous verrai. Mais vous, ça va ? Arlene m’a dit que vous étiez à la poursuite de Seth et Iceberg.
— Oui… Seth est mort. Iceberg l’a tué.
— Quoi ?
— Iceberg est blessé. Si nous l’aidons, il promet de nous dire tout ce que nous voulons savoir.
Saul se retrouva debout.
— Où est-ce que je vous retrouve ?
— Parc sud de l’arc de Constantin. C’est là que j’ai laissé Iceberg. Nous attendons le long de la via di San Gregorio.
— Vous êtes sûr qu’on peut lui faire confiance ?
— Oui. C’est lui qui m’a dit de ne pas essayer de défaire la bombe de votre femme. Rien ne l’obligeait à nous avertir. Rien ne l’obligeait à aider Erika. Je crois qu’il pourra nous fournir les réponses aux dernières questions.
— J’y serai dans vingt minutes.
Saul reposa le combiné et courut dans le couloir pour retrouver Arlene, Gallagher et le prêtre.
— Arlene, soyez gentille, restez avec Erika et occupez-vous d’elle.
Il fonça jusqu’à l’ascenseur.
— Eh, une seconde ! Je n’en ai pas fini avec vous, nom de Dieu. Où filez-vous encore ?
— Rejoindre un ami et ramener Iceberg. Dites plutôt à votre équipe médicale qu’on pourrait bien avoir encore besoin d’eux.
Comme l’ascenseur n’en finissait pas d’arriver, Saul se rua dans les escaliers de secours.