Le jeu des ombres
Chapitre 9
La vérité était que Misha ne savait pas encore.
Alors qu’ils quittaient le bâtiment, il se distraya en rêvant qu’il pouvait contacter Saul et Erika.
Erika, ton père est vivant, voulait lui dire Misha. On l’a vu à Washington. Je ne sais pas ce qu’il trame, mais si j’en crois ce qu’on m’a dit, c’est important et je ne sais qu’en décider. Trouve-le. Aide-moi. J’ai besoin de savoir ce qui se passe.
Saul, vous n’êtes plus tout seul, maintenant. Votre ancien réseau ne peut plus vous empêcher de profiter de notre aide. Nous insistons pour vous épauler. Nous invoquons le protocole de la profession. Notre sécurité nationale est en jeu. Votre recherche est notre recherche d’une façon qu’on n’aurait jamais pu imaginer. Nous sommes derrière vous.
Misha grimpa dans la voiture de son assistant. Il eut à peine conscience du voyage jusqu’au quartier général du Mossad à Tel-Aviv. Mais juste avant d’arriver, il avait pris sa décision.
As-tu confiance en Joseph ?
Oui.
Crois-tu que son message tienne debout ?
Oui.
Après avoir bien réfléchi ?
Oui.
Vas-tu ordonner une opération aérienne ?
Non. Pas une opération aérienne. J’ai une meilleure idée. Qui résout tous les problèmes. Et qui évite un incident international. D’ailleurs, à quoi servirait de faire sauter toutes ces armes ? On s’en servira à meilleur escient que les Libyens.
Il avait dû parler tout haut. Son assistant se tourna vers lui, l’air étonné.
— Vous dites ?
— J’ai toujours rêvé d’être pirate.
9
Détestant de plus en plus le fils de l’ennemi de son père, Iceberg s’assit dans une chambre d’hôtel à Rome, observant Seth lire ce qu’il appelait sa revue de presse.
Le tueur aux cheveux roux avait acheté tous les grands journaux européens et américains qu’il avait pu trouver. Il connaissait un nombre impressionnant de langues et il demanda l’aide d'Iceberg pour celles – peu nombreuses – qu’il ne maîtrisait pas.
— Je savais que nous ferions la une des journaux italiens, dit Seth. Paris et Londres, je m’y attendais. Athènes et Berlin-Ouest aussi. Mais même Madrid en parle. Ainsi que Washington et New York.
Iceberg ne prit pas la peine de dissimuler son ennui et son dégoût.
— Ça n’est pas en première page, fit Seth, mais quand même. Je n’en espérais pas autant.
Dans l’ensemble, les articles étaient similaires. Le corps d’une figure de la pègre italienne connue sous le nom de Médicis avait été découvert aux abords de Rome, flottant dans le Tibre. Médicis, célèbre pour ses relations avec les organisations terroristes, avait été tué avec ce que les autorités soupçonnaient être une overdose de drogue mortelle. On n’avait pas encore les résultats de l’autopsie. La police romaine pensait que les associés de Médicis s’étaient retournés contre lui pour des raisons encore inconnues.
En tant que telle, cette histoire n’avait pas de conséquences suffisantes pour qu’on en parle à l’étranger. Mais les enquêteurs s’étaient demandé si la découverte du cadavre de Médicis n’avait pas un lien avec la découverte encore plus spectaculaire de neuf corps dans une villa non loin de Rome. Huit victimes, toutes tuées par balles, avaient été identifiées comme des gardes de sécurité. La neuvième, également une figure de la pègre italienne, s’appelait Gatto. Gatto avait été torturé avant qu’on lui tranche la gorge. Connu pour ses liens avec le terrorisme international, il s’était récemment retiré des affaires en raison de son grave état de santé. On disait de source sûre mais non dévoilée que Médicis avait repris la place de Gatto comme trafiquant d’armes au marché noir. Le meurtre de ces deux hommes conduisait les autorités à penser qu’il se déroulait en ce moment une nouvelle guerre des gangs avec de manifestes implications internationales.
— En tous cas, nous avons rendu service à la police, commenta Seth. Et en plus ils se trompent de suspects. On ne peut pas se plaindre.
— Mais que se passera-t-il quand les analyses révéleront que Médicis est mort d’une overdose d’amytal de sodium ? demanda Iceberg. La police établira la comparaison avec les marques de couteau sur Gatto et conclura qu’ils ont été interrogés.
— Et après ? Ils ne devineront jamais que c’était nous ni le genre d’informations que nous voulions.
Iceberg était ahuri de voir se colorer le visage de Seth. On aurait dit que Seth avait repris vie en administrant la mort. Et ça, ça troublait beaucoup Iceberg. Pour lui, tuer était un métier, pour Seth, ça semblait être un besoin. Iceberg n’avait jamais tué quelqu’un dont il ne se sentait pas moralement certain qu’il devait être éliminé – des dictateurs, des magnats de la drogue, des agents doubles communistes. Seth, lui, donnait l’impression de se ficher totalement de qui il tuait dès l’instant qu’il était suffisamment payé. Si le père de Seth ressemblait tant soit peu à son fils, pas étonnant que son propre père l’ait haï.
C’est vrai que leurs pères étaient les meilleurs tueurs d’Hitler. Mais le père de Seth s’était spécialisé dans la poursuite des organisations clandestines qui protégeaient les juifs, tandis que celui d’Iceberg s’occupait des agents de renseignement alliés infiltrés et il avait à plus d’une reprise supplié qu’on le laissât s’attaquer à Churchill. La différence était importante. L’assassinat politique se justifie s’il y va de la survie de votre pays.
Mais si votre pays est dans l’erreur ? se demanda Iceberg. Si la politique de votre nation est fondée sur la haine raciale ? Ou bien protéger son pays voulait-il en fait dire se protéger soi-même ?
Mon père se trompait-il sur lui-même ?
Iceberg continuait d’observer l’homme qu’il méprisait. Ses yeux, songeait Iceberg. Plus Seth tue, plus ses yeux brillent.
— Quelque chose vous tracasse ? demanda Seth.
— À part amonceler les cadavres, nous n’avons pas accompli grand-chose.
— Erreur, fit Seth en abaissant son journal. Nous avons réduit le champ des possibilités. Nous avons la certitude que les terroristes ne sont pour rien dans la disparition du cardinal.
— Je n’ai jamais pensé qu’ils y étaient pour quelque chose.
— Mais il fallait envisager cette possibilité. Quand on sait qu’Halloway est impliqué dans le marché noir d’armes pour les terroristes…
— Quoi ?
— Vous ne le saviez pas ? C’est comme ça qu’Halloway gagne sa vie. Les armes.
— Êtes-vous en train de me dire que tout ça est une histoire de trafic d’armes ?
— Sans oublier l’insistance du cardinal à recevoir son pot-de-vin annuel. Mais vous saviez tout ça, quand même !
— Je n’y voyais aucune objection. J’y pensais moins comme à un chantage que comme un paiement à long terme pour services rendus.
— Eh bien, laissez-moi vous dire que certains d’entre nous ont envisagé de tuer le prêtre. Pour solde de tout compte.
— Il a rendu service à nos pères.
— Oui, pour son plus grand profit. Pour le plus grand profit de son Église. En plus de quarante ans, ces paiements constituent une véritable fortune. Huit millions de dollars.
— Si vous voulez mon avis, ça n’est pas cher payé comparé aux atrocités qu’ils ont commises.
— Vous parlez aussi pour votre père ? demanda Seth.
Iceberg se leva brusquement.
— Pas mon père ! Il s’est séparé des autres !
— Vraiment ? Navré de vous décevoir, mais votre père a tué autant de juifs que le mien. Ils se sont disputés pour une femme, pour votre mère ! Elle a préféré votre père au mien ! J’aurais pu être vous ! Et vous n’auriez pas existé !
Iceberg prit conscience de l’ampleur de sa haine. Il leva les mains pour le calmer.
— Ne nous querellons pas. Ça ne sert à rien. Et nous avons suffisamment de problèmes comme ça.
Les yeux de Seth s’assombrirent.
— C’est vrai. Et nous n’avons toujours pas retrouvé nos pères. Je crois, poursuivit-il en faisant un effort pour retrouver son contrôle et avoir l’air professionnel, il me semble, que la situation est la suivante :
Iceberg attendit.
— Nous avons éliminé l’hypothèse selon laquelle ce qu’Halloway appelle Nuit et Brouillard est un groupe terroriste qui a découvert ce que savait le cardinal, l’a enlevé et veut s’emparer du réseau d’armes d’Halloway.
— Je suis d’accord, fit Iceberg. Cette théorie ne tient pas.
— Mais la disparition du cardinal est liée à la disparition de nos pères, reprit Seth. Sans le cardinal, Nuit et Brouillard n’aurait pas trouvé nos pères.
— Toujours d’accord.
— Donc, si le but de ces enlèvements n’était pas de les garder en otage contre de l’argent, reste la possibilité que Nuit et Brouillard agisse pour des raisons qui lui sont propres. Que Nuit et Brouillard soit des Israéliens. Mais pour soupçonner le cardinal, pour découvrir ce qu’il savait, les juifs ont dû s’infiltrer dans le système de sécurité de l’Église catholique.
— Ce dont je doute.
— Moi aussi. Ce qui m’amène à me demander…
— Quoi ?
— Il faut éliminer les possibilités. Est-ce que quelqu’un… ou un groupe… au sein de l’Église pourrait être Nuit et Brouillard ?
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