Le jeu des ombres
Chapitre 3
— La politique ? s’exclama la femme dans un souffle. Je ne veux pas être mêlée à la politique.
— Nous ne sommes pas certains qu’il s’agisse de politique. Ce pourrait être une vieille histoire personnelle. Honnêtement, nous n’en savons rien. En tout cas, pour nous, c’est une histoire personnelle.
— Vous êtes du Mossad ?
Erika hésita.
— Je l’étais.
— La politique.
— J’ai parlé au passé. Écoutez-moi, je vous en supplie. Nous vous en avons dit beaucoup plus que nous aurions dû. Comment faire pour que vous ayez confiance en nous ?
— Comment ? Donnez-moi un moyen d’empêcher les étrangers de venir me demander des trucs sur Avidan.
— Si vous nous aidez, nous serons peut-être en mesure de comprendre ce qu’il lui est arrivé. Alors vous serez tranquille.
La femme les dévisagea.
— Pouvons-nous voir la cabane d’Avidan ? demanda Saul.
La femme demeura immobile. Saul retint son souffle.
La femme acquiesça.
3
La cabane était située après la maison et la grange, en haut du pâturage. Derrière, une forêt dense grimpait jusqu’à des promontoires rocheux. L’air alpin était pur et doux et fleurait bon le pin.
La cabane était petite, d’un seul niveau, faite de rondins dont l’écorce s’était depuis longtemps désagrégée. Un tuyau de poêle rouillé s’échappait du toit qui avait besoin d’être refait. Saul se retourna pour observer la vue : la vallée luxuriante, un petit lac dans le lointain, les hauteurs de la ville en partie obscurcies par les pins, à un kilomètre sur sa droite.
Pourquoi Avidan avait-il élu un domicile aussi primitif et aussi à l’écart ? se demanda Saul.
— Combien de temps Avidan a-t-il vécu ici ? demanda-t-il à la femme.
— Il est arrivé l’automne dernier. En octobre.
— Il comptait passer tout l’hiver ici ?
— Il disait qu’il était écrivain. Il avait besoin de solitude et de calme pour achever un roman.
Un retraité du Mossad romancier ? Possible, se dit Saul. Tout était possible. Mais probable ? Une fois les premières bourrasques hivernales… Solitude et calme ? Avidan avait manifestement choisi la solution extrême pour les obtenir. Qu’est-ce qui l’avait poussé à choisir cet endroit ?
Ils pénétrèrent dans la cabane. Elle comprenait une chambre et une cuisine. En l’absence de cheminée, un gros poêle à bois noir servait à chauffer la cabane ainsi qu’à préparer les repas. Les pièces étaient spartiates. Les murs étaient recouverts de planches de pin. Une planche de bois sur deux tréteaux faisait office de table de cuisine. À côté, un banc. Il y avait d’austères placards, un fauteuil à bascule et un autre banc le long du mur. Il y avait aussi un lit de fortune dont le matelas était bourré de paille. Un miroir craquelé pendait au-dessus d’un bureau en piteux état, dont les tiroirs étaient doublés de journaux jaunis datant de 1975. Ils contenaient quelques vêtements. Des livres, essentiellement sur l’histoire d’Israël, remplissaient une étagère près du bureau. Çà et là sur les murs, des photographies du désert israélien et des images du centre bondé de Tel-Aviv. Dans la cuisine, Erika trouva un placard contenant des assiettes et des tasses en plastique, ainsi que des boîtes de conserve. Dans un compartiment sous l’évier, du produit à vaisselle.
Il y avait de quoi tomber fou à passer un hiver ici, se dit Saul.
Il se tourna vers la femme.
— Vous avez dit que vous avez tout laissé ici parce que vous pensiez qu’Avidan pouvait revenir. Il n’avait pas grand-chose, on dirait.
— Et s’il travaillait à un roman, remarqua Erika, il doit l’avoir emporté. Je ne vois pas de machine à écrire. Ni de manuscrit.
La silhouette de la femme se détachait contre le soleil dans l’encadrement de la porte.
— Je ne l’ai pratiquement pas vu d’octobre à février. Parfois la tempête de neige était si violente que de ma maison je ne voyais même pas la cabane. Il m’arrivait de penser que la neige allait ensevelir la cabane. Mais quand le temps était clair, tant que je voyais de la fumée, je ne m’inquiétais pas. Et le premier de chaque mois, il se frayait un chemin dans la neige pour venir payer son loyer.
Saul se rappela que la femme avait dit que son mari l’avait laissée tomber. Le loyer mensuel d’Avidan avait certainement suffi à lui faire oublier les excentricités de son locataire.
— Quelque chose ne tournait pas rond, dit la femme. J’en étais sûre. Et quand il a disparu, j’ai décidé de ne toucher à rien pour le cas où la police rouvrirait l’enquête.
— Mais pour autant que vous puissiez le savoir, vous n’avez pas l’impression que le prêtre et les deux Israéliens aient appris quoi que ce soit en fouillant, dit Saul. Nous pourrions ouvrir tous les livres, passer tous les paquets d’aliments au tamis. Nous pourrions chercher les planches disjointes. J’ai la conviction que nous perdrions notre temps. Avidan était un professionnel.
— Le prêtre et les deux Israéliens se sont dit qu’ils pouvaient me rouler, être les plus forts, lança la femme avec colère. Ils ne m’ont jamais offert d’argent.
Saul tressaillit.
— Mais si nous vous offrions de l’argent… ?
— Ce n’est pas facile de s’occuper toute seule de la ferme.
— C’est certain, fit Erika. Nous voulons vous aider. Nos ressources sont limitées. Nous avons récemment dû quitter notre maison en Israël. Mais nous sommes prêts à apporter notre contribution.
La femme remuait la tête d’un côté puis de l’autre. Elle réfléchit puis fixa un montant. C’était beaucoup, presque la moitié de ce que Misha Pletz leur avait donné. Mais c’était insignifiant si les renseignements de cette femme étaient aussi importants que son expression le laissait entendre.
— D’accord, dit Saul. À condition que vous ne vous contentiez pas de nous montrer un vieux carnet d’adresses ou…
— Un journal, dit la femme. Ça commence en octobre de l’année dernière et ça s’arrête à sa disparition. Ça parle de cette cabane. Ça parle de lui. Il y a des photos. Elles me rendent malade.
La poitrine de Saul se serra.
Erika s’avança.
— Comment les avez-vous eues ?
— Je les ai trouvées dans leur cachette.