Le jeu des ombres
Chapitre 22
— Ce sera plus facile à deux.
Seth plissa les yeux.
— D’abord vous avez peur que je la viole et après vous voulez la regarder se soulager. Il faudrait savoir.
Refusant de se laisser intimider, Iceberg prit l’autre bras de la femme et l’escorta avec Seth à la salle de bains. Embarrassé il regarda Seth lui enlever sa petite culotte et l’asseoir sur les toilettes. Sa tête balança d’un côté à l’autre.
— Essayez de vous soulager, fit Seth. Nous ne voulons pas d’accident, n’est-ce pas ?
Iceberg faillit repousser vivement la main de Seth quand il appuya sur le ventre de la femme.
Non ! Mon père ! Il faut que je retrouve mon père ! Rien ne doit m’en détourner ! Je réglerai mes comptes avec Seth après, mais pour l’instant… !
Iceberg se détendit quand la femme urina.
Ils la reconduisirent jusqu’au lit. Elle se remit en position fœtale.
— Qu’est-ce que vous fabriquez ? hurla Seth.
— Je lui remets ses sous-vêtements.
— Elle n’en a pas besoin.
Ils se défièrent. L’atmosphère était tendue.
Iceberg saisit un coin du couvre-lit, prêt à en recouvrir la femme.
— Non, avertit Seth dont les yeux luisaient. La drogue agit mieux si elle a un peu froid.
Iceberg comprit qu’ils arrivaient à un point dangereux. S’il ne se calmait pas, ils allaient sans doute se battre. Son père devait rester la priorité.
— Comme vous voulez.
— C’est exactement ça. Comme je veux. Je ne voudrais pas mettre notre amitié à mal, fit Seth d’un ton moqueur. Allez. Interrogez-la.
Pendant que vous vous concentrez sur sa nudité, songea Iceberg avec rage.
Il alla jusqu’au bureau, ouvrit un tiroir d’où il prit un flacon d’amytal de sodium. À l’aide d’un plus grand flacon, il mélangea cinq cents milligrammes de poudre avec vingt millilitres d’eau distillée. Il remplit la seringue.
22
— Vous m’entendez ?
La femme ne répondit pas.
Iceberg se pencha plus près et reposa la question.
La femme hocha la tête et parla faiblement.
— Entends…
— Parfait. Ne vous inquiétez pas. Vous êtes en sécurité. Vous n’avez rien à craindre. Nous sommes des amis.
— Amis…
— C’est ça. Maintenant, dites-nous votre nom.
— Erika…
— Votre nom de famille.
— Bernstein-Grisman.
Aucun doute, se dit Iceberg. Elle est juive, Seth avait raison.
Iceberg parlait avec douceur.
— Pourquoi avez-vous suivi le Père Dusseault dans les jardins du Vatican ?
— Trois hommes ont essayé de nous tuer…
Le manque de suite logique frustra Iceberg. Mais il insista, toujours avec douceur.
— Vous nous parlerez des trois hommes tout à l’heure, Erika. Que savez-vous du Père Dusseault ?
Encore un manque de suite logique.
— Mon père a disparu.
Iceberg se demanda s’il devait l’obliger à parler du Père Dusseault ou s’il était préférable de la laisser à ses associations d’idées. Ce que savait Erika pouvait être si compliqué que s’il posait des questions trop précises et trop cernées il risquait de laisser passer une information vitale. Ce qu’elle disait sur son père semblait n’avoir rien à voir avec ce qui les préoccupait, mais c’était suffisamment troublant pour qu’on s’y arrête.
— Il a disparu ? Quand ?
— Il y a quinze jours.
— Où ?
— Vienne.
— Pourquoi a-t-il disparu ?
— Sais pas…
Malgré son état second, la femme devint si agitée qu’Iceberg décida de poser des questions absentes de toute menace – pour qu’elle se sente à l’aise, pour qu’elle s’habitue à parler librement.
— Parlez-nous de votre père.
Elle ne répondit pas.
Iceberg se fit plus précis.
— Quel âge a-t-il ?
— Soixante-dix ans…
— Il travaille encore ?
— Retraité…
— De quoi ?
Iceberg en avait déjà assez de ces questions sans intérêt qu’il lui posait pour tenter de l’apaiser.
— Comment gagnait-il sa vie ? reprit-il.
— Mossad…
Cette réponse inattendue fut un véritable choc. Iceberg se tourna brusquement vers Seth qui leva soudain les yeux des jambes de la femme.
Iceberg se tourna à nouveau vers la femme.
— Votre père était autrefois un agent du Mossad ?
— Oui.
— Et, vous, travaillez-vous pour le Mossad ?
— Non.
Iceberg se sentit soulagé.
— Démissionné…
— Pourquoi ?
— Voulais être avec mon mari…
— L’homme qui était avec vous dans les jardins du Vatican ? Travaille-t-il pour le Mossad ?
— Non.
— Est-il un ancien du Mossad ?
— Non.
— Quelle est sa profession ?
— Fermier.
— Où ?
— En Israël.
— Pourquoi avez-vous quitté Israël tous les deux ?
— Pour chercher mon père.
Sa voix était plus forte. Elle battait des paupières.
Iceberg se dirigea vers le bureau, remplit une deuxième seringue avec la solution d’amytal de sodium qu’il avait préparée auparavant et lui en injecta une petite quantité dans l’artère fémorale. La drogue fit effet presque instantanément. Son corps se détendit.
— Quand vous et votre mari avez quitté Israël pour partir à la recherche de votre père, où êtes-vous allés ?
— Vienne.
— Où il a disparu. Évidemment. Et après.
— Suisse.
— Quoi ? fit-il avec étonnement.
— Les Alpes, sud de Zurich.
Iceberg hésitait.
— Pourquoi êtes-vous allés là-bas ?
— Pour chercher un ami de mon père.
— L’avez-vous trouvé ?
— Non… Disparu.
Cette fois encore, la réponse était inattendue.
— Un journal…
— Je ne comprends pas.
— Trouvé un journal ?
— Camp de concentration nazi…
Oh, mon Dieu ! s’exclama Iceberg intérieurement.
— L’ami de votre père a rédigé un journal sur les camps ?
— Oui.
Commençant à voir se dessiner un schéma, Iceberg était tendu à craquer.
Mais Erika changea soudain de sujet.
— Trois hommes ont essayé de nous tuer.
Iceberg la laissa parler de ce qu’elle voulait.
— Oui, vous y avez fait allusion tout à l’heure. Où est-ce arrivé ?
— Les Alpes.
— Qui étaient-ils ?
— Pense que c’était des prêtres…
Ça n’avait ni queue ni tête. La drogue aurait-elle troublé sa mémoire ?
Elle se mit à trembler, agitée par le souvenir à demi conscient de…
— Des prêtres ? demanda Iceberg. Pourquoi des prêtres voudraient-ils vous tuer ?
Elle trembla de plus belle.