Le jeu des ombres
Chapitre 2
— Si tu n’approuves pas ce que nous faisons, pourquoi restes-tu ? demanda Jacob.
— Je ne suis pas d’accord, fit Joseph. Abraham a raison de soulever cette question. Si nous agissons sans certitude morale, nous devenons ignobles.
— J’avoue ma haine, oui, dit Ephraïm. Aujourd’hui encore, je revois les cadavres de mes parents, de mes frères, de ma sœur. Ce que je veux – ce dont je rêve – c’est punir.
— J’ai autant de raisons que toi de haïr, fit Abraham. Mais je résiste. Seuls sont dignes les sentiments qui nourrissent.
— Et nous respectons ton opinion, dit Ephraïm. Mais il est possible que chacun de nous fasse la même chose pour des motifs différents. Permets-moi de te poser deux questions toutes simples.
Abraham attendit.
— Crois-tu que ceux qui ont profité de nos souffrances doivent avoir le droit de garder ce profit, d’en user ?
— Non. Ça n’est pas justice.
— C’est aussi ce que je crois. Crois-tu que l’on doive permettre que les péchés des pères soient commis par les fils ?
— Non, il faut empêcher le mal de l’emporter. Il faut arracher les graines avant qu’elles ne produisent.
— Mais dans ce cas, elles ont produit, et une fois encore notre peuple est menacé. Tu ne vois donc pas qu’il nous faut agir ? Que certains d’entre nous le fassent par vengeance importe peu. C’est le résultat qui compte, et ce résultat est bénéfique.
Le silence envahit la pièce.
— Sommes-nous tous d’accord ? demanda Joseph.
Ils hochèrent la tête, Abraham à contrecœur.
— Alors prenons ensemble notre repas, dit Ephraïm. Pour symboliser notre résolution commune, le commencement d’une fin trop longtemps remise.
2
Mexico. Aaron Rosenberg était assis entre deux gardes du corps à l’arrière de sa Mercedes pare-balles. Il regardait au-delà du chauffeur et du garde du corps installés devant, en direction de l’Oldsmobile qui les précédait avec à son bord d’autres gens de la sécurité. Il se tourna vers l’arrière et vit la Chrysler elle aussi occupée par une équipe de gardes. Son imagination était torturée d’images de sa femme et de son garde du corps, de ce qu’ils faisaient sans doute dès qu’il avait quitté la maison. Et dans le même temps, il redoutait les nouvelles menaces que Nuit et Brouillard pourrait laisser chez lui en son absence. Il avait triplé la sécurité, à la maison et dans ses déplacements. Il refusait désormais d’aller où que ce fût si sa Mercedes n’était pas protégée par d’autres véhicules à l’avant et à l’arrière. Toutefois, il n’aurait jamais quitté la maison aujourd’hui si ça n’avait pas été indispensable, s’il n’avait pas été convoqué par un des hommes – dont le nombre augmentait – à qui il ne pouvait rien refuser. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, se dit Rosenberg, je ne contrôle plus du tout mon existence.
La caravane de voitures avançait dans le Paseo de la Reforma, maintenant la même allure modérée, restant en formation groupée. Elle prendrait bientôt vers le sud, quittant la ville oppressante pour la propriété plus fraîche du lac Chalco. Le complexe que longeait la Mercedes lui était familier. Le toit de tuiles rouges qui abritait la grande maison principale avait été refait aux frais de Rosenberg. La grande piscine par-derrière, avec sa superbe vue sur le lac, était un cadeau de Rosenberg à l’occupant. Les innombrables domestiques et jardiniers recevaient certainement leur salaire par l’intermédiaire d’un compte spécial sur lequel Rosenberg déposait des sommes considérables le premier de chaque mois.
C’est ce que coûtent les affaires, songeait Rosenberg, qui se disait une fois de plus que sa propre vie lui échappait. Déprimé, il sortit de la voiture et s’approcha de la maison.
Un membre important de la police de Mexico vint à sa rencontre. Il s’appelait Chavez. Il portait des sandales, un short et une chemise rouge vif ouverte sur son ventre rebondi. Quand il souriait, sa fine moustache se maintenait curieusement à l’horizontale.
— Señor Rosenberg, quel plaisir de vous voir.
— Tout le plaisir est pour moi, capitaine.
Rosenberg suivit le capitaine depuis l’ombre de la maison jusqu’à la piscine nimbée de soleil. Il remarqua avec inquiétude qu’on ne lui avait pas offert à boire.
— Attendez ici, je vous prie, dit le capitaine.
Il franchit la porte vitrée coulissante derrière la maison et revint avec un paquet assez mince.
— J’ai reçu pour vous des renseignements importants.
— Un problème ?
— À vous de le dire.
Le capitaine ouvrit le paquet et en tira une grande photographie noir et blanc. Il la tendit à Rosenberg.
La peur le prit au ventre.
— Je ne comprends pas, dit-il en levant les yeux sur Chavez. Pourquoi me montrer une photo d’un soldat allemand de la Seconde Guerre mondiale ?
— Pas un simple soldat, un officier. Je crois savoir que son grade était… pardonnez mon mauvais accent… Obersturmbannführer, autrement dit, lieutenant-colonel. Il faisait partie de la Totenkopfverbände, dite formation de la Tête de mort. Vous pouvez observer le médaillon d’argent à tête de mort sur sa casquette. Vous remarquerez également les deux éclairs sur la manche de sa veste – symbole des SS. La photographie est si nette qu’on voit même l’engagement personnel de cette unité à Hitler sur la boucle du ceinturon – « Ma loyauté est mon honneur ». Regardez bien à l’arrière-plan – la montagne de cadavres. La division de la Tête de mort était responsable de l’extermination des juifs.
— Inutile de me parler de l’Holocauste, lança Rosenberg. Pourquoi me montrez-vous cette photo ?
— Vous ne reconnaissez pas l’officier ?
— Bien sûr que non ! Comment le pourrais-je ?
— Parce qu’il ressemble de façon frappante à votre père, dont vous m’avez remis une photo en me demandant d’enquêter sur sa disparition il y a quelques mois.
— Cet homme n’est pas mon père.
— Ne mentez pas ! fit Chavez dont la voix claqua comme un fouet. J’ai comparé les deux photos point par point ! Ajoutez quelques rides ! Ôtez quelques cheveux ! Mettez un peu de blanc sur ceux qui restent ! Saupoudrez un peu de chirurgie esthétique ! Cet homme est bel et bien votre père !
— Comment est-ce qu’un juif peut être un officier SS ?