Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 75 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 2

— Cinq minutes de plus et on finissait à pied, dit Saul.

— On aurait même dû courir avant que le réservoir n’explose, dit Erika en riant. Nous avons vécu trop longtemps dans le désert. Ça nous a fait oublier les problèmes qui se posent en altitude.

Ses longs cheveux noirs brillaient sous le soleil. Sa veste beige faisait ressortir l’éclat de ses yeux sombres.

Saul ne l’avait jamais aimée autant.

— J’espère que c’est tout ce que nous avons oublié. Je n’aimerais pas penser que nous avons simplement eu de la chance jusqu’ici et que le manque de pratique nous fasse commettre des erreurs.

— Continue à te dire ça. C’est le meilleur moyen de ne pas se laisser aller.

— Pour ça, il n’y a pas de danger !

Ils avaient hâte de repartir mais durent attendre que l’essence se soit évaporée. Tout autour d’eux, les flancs des montagnes étaient riches de pins. Ils étaient à 1 800 mètres et éprouvaient quelques difficultés à respirer. Dans le lointain se dressaient des monts aux sommets couverts de neige. Dans d’autres circonstances, la beauté des Alpes suisses au sud de Zurich les aurait paralysés.

Saul referma le capot de la voiture.

— Je crois qu’on peut y aller. Si j’en crois la carte, la route aboutit à la vallée. Mais Misha a fait des recherches sur les noms de la liste qu’il avait faite. Ses agents ont déjà dû se rendre là où nous allons. S’ils avaient appris quelque chose d’important, nous le saurions. Il vaut mieux s’attendre à être déçus.

— Il faut bien qu’on commence par un bout.

— Tu as raison, dit Saul d’une voix grave. Et si la réponse ne se trouve pas là, elle se trouve ailleurs… Nous chercherons jusqu’au bout.

2

Le village s’appelait Weissendorf. Il était constitué d’une centaine de maisons agglutinées sur un petit plateau à flanc de coteau avec des pâturages en pente douce au-dessus et au-dessous. Une route le traversait. Les constructions étaient étroites, presque toutes à deux étages. Les étages supérieurs avançaient pour ainsi dire à portée de main, comme pour faire un auvent destiné à protéger les piétons de la pluie. Avec leurs toits pointus aux bords légèrement relevés, Saul trouvait qu’ils ressemblaient à des pins. Mais avec les dessins élaborés sur les rampes et les rebords des fenêtres, il avait aussi l’impression de voir des maisons en pain d’épice.

Il gara la Volkswagen devant une auberge dont l’enseigne représentait une énorme chope avec une poignée et un couvercle à charnière. Il se tourna vers Erika.

— Lequel va demander où habite Ephraïm Avidan ?

Elle comprit le problème. La Suisse n’a pas de langue en propre. Ses citoyens parlent la langue du pays le plus proche.

— Ton allemand est meilleur que le mien, répondit-elle. Mais ici, c’est la Suisse méridionale. Nous parlons tous les deux français aussi bien, mais mon italien est…

— Meilleur. De plus – si tu veux bien excuser cette remarque sexiste – ils seront peut-être plus aimables avec une femme. Tu tentes le coup ?

Dans un sourire qui dissimulait mal son inquiétude, elle ouvrit la portière puis pénétra dans l’auberge.

Saul attendait, tracassé. Avant de promettre à son ancien réseau de n’accepter aucune aide, il avait reçu beaucoup d’aide de Misha Pletz et du Mossad. Il ne pensait pas pouvoir être accusé de renier sa parole s’il se servait de cet avantage. D’abord, Misha leur avait fourni des passeports israéliens avec des faux noms et des renseignements fictifs qui seraient confirmés par les civils et les sociétés secrètement affiliés au Mossad si jamais les autorités posaient des questions. De plus, Misha leur avait donné suffisamment d’argent pour mener leur enquête. Il leur avait aussi remis des armes, bien que Saul et Erika les eussent cachées avant de quitter l’Autriche pour éviter le risque de franchir la frontière avec.

Mais dans l’immédiat, la contribution la plus importante de Misha était la photocopie de son carnet – la liste qu’il avait dressée de noms et des renseignements sur ces noms. En tête, venait Ephraïm Avidan.

— Qu'est-ce que les noms de cette liste ont à voir avec ce qui est arrivé à mon père ? avait demandé Erika.

— Je n’en ai aucune idée, avait répondu Misha.

— Je ne te crois pas. Tu n’aurais pas établi cette liste s’il n’y avait aucun lien entre eux.

— Ai-je dit qu’il n’y avait aucun lien ? Nous connaissons leur passé, leur adresse, leurs habitudes et leur ancien métier.

— Ancien ?

— Tous ces hommes sont des ex-Mossad, tous à la retraite. Mais tu m’as demandé le rapport avec ce qui est arrivé à ton père, et ça je ne le sais pas encore.

— Ils prétendent ne pas connaître mon père ? Ils ne veulent pas répondre à tes questions ? Quel est le problème ?

— Je n’ai rien pu leur demander.

— Tu recommences. Ne tourne pas autour du pot.

— Je ne tourne pas autour du pot. Ces hommes ont deux points communs. Ils ont survécu aux camps nazis.

— Et ?

— Ils ont tous disparu.

Comme le père d’Erika.

La porte de l’auberge s’ouvrit. Saul fut incapable d’interpréter l’expression d’Erika quand elle remonta dans la voiture.

— Alors ?

— On ne peut pas dire qu’ils m’aient abreuvée d’informations. Je suppose que nous ne sommes pas les premiers étrangers à se renseigner sur Avidan, et ces gens n’aiment guère les étrangers, hommes ou femmes, qui sont là pour autre chose que dépenser des devises.

Saul réfléchit.

— Ceux qui nous ont précédés devaient appartenir à Misha.

— Peut-être. On verra. J’ai réussi à savoir le chemin.

Saul démarra la voiture et conduisit dans la rue étroite.

— Dis-moi quand il faut tourner.

— C’est en dehors du village. La troisième ferme sur la gauche.

Il accéléra.

C’était une vieille maison, avec des murs de stuc blanc en haut d’une pente herbeuse. Elle était plus grande que les bâtiments du village mais elle n’avait pas de toit pointu. Sa silhouette s’harmonisait avec celle de la montagne au-delà. Saul prit le virage et s’engagea dans un chemin boueux plein d’ornières et s’arrêta ; les cloches tintaient dans les pâturages. La vallée brillait davantage encore sous le soleil. Mais trop absorbé par la liste qu’ils avaient découverte, il ne prêta aucune attention au paysage.

Le premier nom.

Ils sortirent de la voiture.

Une femme aux traits réguliers, presque masculins, apparut. Elle avait une trentaine d’années, des cheveux courts décolorés et le teint rougeaud. Elle était costaud, portait de bonnes chaussures montantes, des chaussettes de laine, un short en daim et une chemise bleue à carreaux dont elle avait relevé les manches. Ses grosses chaussures résonnèrent sur le perron de bois puis sur l’escalier qui descendait à la voiture. Elle s’arrêta, le regard soupçonneux.

Saul avait naturellement décidé qu’Erika parlerait, tout comme il l’aurait fait avec un homme. Erika s’adressa à elle en italien.

— Pardonnez-nous de vous déranger, mais on nous a dit qu’Ephraïm Avidan habitait ici.

La femme répondit en anglais :

— Votre accent ? Américaine ?

Erika parla anglais à son tour.

— Non, je suis israélienne, mais j’ai passé des années aux États-Unis. À vrai dire, je me sens plus à l’aise en anglais que dans ma langue maternelle. Préférez-vous… ?

— Parler anglais ? La femme secoua la tête et poursuivit en italien. Je pourrais le faire pour m’exercer, mais pas quand je parle d’Ephraïm Avidan. Il habitait ici, mais il est parti, fit-elle l’air renfrogné. Vous êtes avec les autres qui ont demandé après lui ?

— Les autres ?

— Deux hommes. Il y a cinq jours. Ils disaient être de vieux amis d’Avidan. Mais ils avaient trente ans de moins. Ils ont dit qu’ils étaient israéliens, comme Avidan et vous. Ils disaient qu’ils lui devaient de l’argent. Vraiment scrupuleux, vous ne trouvez pas ! Ils voulaient savoir où il était allé.

— Et que leur avez-vous dit ?

— Comme à vous. Je ne sais pas. Il est parti brusquement. Un soir il était là, le lendemain il n’y était plus. Au bout de plusieurs jours, j’ai prévenu notre policier au village. On a organisé une battue mais on n’a pas trouvé de corps, fit-elle en désignant la montagne. On s’y attendait, d’ailleurs. Personne ne va se balader dans le bois en pleine nuit l’hiver. On a bien pensé au suicide. Il était plutôt maussade. Mais sans corps… Notre policier a avisé les autorités de Berne. Maintenant ça ne nous regarde plus. Mais nous avons tout fait, comme pour nous. Et lui aussi il a été correct avec moi. Avant de disparaître, il a payé son loyer. Je n’ai jamais eu à m’en plaindre.

— Bien sûr.

La femme serra ses bras sur sa poitrine.

— Et vous ? Vous êtes aussi des « vieux » amis qui lui devez de l’argent ? demanda-t-elle à Saul.

— Nous ne le connaissons pas.

La femme sourit. Elle ne s’était manifestement pas attendue à une réponse honnête.

Saul désigna Erika d’un signe de tête.

— Mais le père de ma femme était un ami d’Ephraïm Avidan. Il s’interrompit pour assurer son effet. Et son père aussi a disparu.

La femme sembla hésiter entre la surprise et le scepticisme.

— Il se pourrait aussi que votre explication soit encore plus tordue que celle des vieux amis qui doivent de l’argent.

— Pourquoi êtes-vous si soupçonneuse ? demanda Erika. Nous voulons juste un renseignement.

— Soupçonneuse ? Si votre mari vous avait laissée… Si vous aviez la responsabilité de diriger…

Sa voix s’affaiblit. Elle regarda les vaches aux pis gonflés qui paissaient dans la prairie.

— Je ne serais peut-être pas aussi soupçonneuse s’il n’y avait pas eu ce prêtre, reprit-elle.

— Un prêtre ? s’exclama Saul dont le pouls s’accéléra.

— C’est pas qu’il ait dit qu’il était prêtre. Il était beau et rude. Un randonneur, prétendait-il. Il est arrivé quinze jours avant les Israéliens. Il avait les yeux bleus et des cheveux paille. Il a coupé du bois pour payer son dîner. Il était musclé. Sa poitrine était forte. Mais ce que j’ai surtout remarqué, ce sont ses mains.

— Qu’est-ce qu’elles avaient ?

— Il en prenait grand soin. Je n’ai pas trouvé bizarre qu’il porte des gants pour couper le bois. C’est bien contre les ampoules et les échardes. Mais après, quand il a ôté ses gants et s’est lavé les mains et quand on a dîné, j’ai bien remarqué qu’elles étaient lisses à côté de ses muscles. Il était bronzé, mais à sa main gauche… là, au majeur… il y avait une marque blanche comme si on avait récemment enlevé une bague. Je ne comprends toujours pas pourquoi il aurait fait ça. Qui sait ? Il l’avait peut-être perdue, tout bêtement. Mais sa main droite… là… les trois premiers doigts… il y faisait plus attention à ceux-là. Il ne voulait pas que la nourriture touche ces doigts-là, et après, quand il m’a aidée à faire la vaisselle, il avait le torchon autour de la main droite et il prenait les assiettes avec la main gauche. Vous voyez ce que ça veut dire ?

— Non, désolée, fit Erika. Je ne vous suis pas du tout.

— Ben oui, évidemment, une Israélienne. Moi je suis luthérienne, mais je sais que, pour un prêtre catholique romain, les trois premiers doigts de la main droite sont la partie la plus importante de son corps. Ils sont bénis. Il s’en sert pour porter l’hostie qu’il consacre et change en ce que les catholiques croient être la présence réelle de Jésus-Christ. Et comme ces doigts sont bénis, il doit les protéger physiquement mais aussi des indignités.

Erika était perplexe.

— Mais il n’était pas tout simplement gaucher, ce qui expliquerait tout ?

— Après le dîner, il a remis ses gants et m’a proposé d’aller dans la grange pour me donner encore un coup de main. Ça m’arrangeait bien, alors je lui ai promis le petit déjeuner et il a dit d’accord.

Elle indiqua la grange dont un coin pointait derrière la maison et poursuivit.

— Il a travaillé plus longtemps que je m’y attendais. Quand je suis entrée pour voir si quelque chose clochait, je l’ai surpris. Il fourrait un petit livre noir dans son sac à dos. Là, j’ai été sûre.

— Je ne vous suis toujours pas, dit Erika.

Mais Saul avait compris. Il se rappelait ce que Chris, son frère adoptif, catholique irlandais, lui avait enseigné au sujet de l’Église.

— Le petit livre noir était probablement un bréviaire, expliqua-t-il. C’est l’ensemble des prières qu’un prêtre doit lire chaque jour. Mais vous avez dit : « J’ai été sûre », ajouta-t-il en se tournant vers la femme. Pardonnez-moi mais cela semble plutôt une supposition.

— Non, répondit la femme. Pendant la nuit, je suis allée dans sa chambre dans la grange et j’ai fouillé dans son sac. C’était bien un bréviaire.

— Vous avez fouillé dans… ?

— Vous me trouvez gonflée ? Qu’est-ce qu’il pouvait me reprocher ? Il avait été aussi gonflé que moi en quittant sa chambre en douce pour aller en haut de la colline fouiller celle d’Avidan, s’écria-t-elle le visage rouge d’indignation. J’avais laissé la cabane dans l’état où Avidan l’avait laissée. Il y avait toujours une chance pour qu’il revienne et comme personne d’autre ne m’avait demandé de la louer, je ne tenais pas à perdre mon temps à enlever toutes ses affaires. Et de toute façon où est-ce que je les mettrais ? Quand j’ai grimpé la colline, j’ai entendu le prêtre dans la cabane. J’ai entendu qu’on ouvrait et refermait les tiroirs. J’ai vu le faisceau d’une lampe de poche s’infiltrer entre les rais des stores.

— Qu’avez-vous fait ?

— À votre avis ? Une femme seule ? Un hôte apparemment innocent qui se révèle un rôdeur ? Je suis rentrée chez moi et je n’ai rien fait. Le lendemain matin, j’ai fait semblant de ne pas savoir qu’il s’était rendu dans la cabane d’Avidan et – s’il a remarqué que j’avais fouillé dans son sac – il a fait semblant de rien. Il a pris le petit déjeuner que j’avais préparé, m’a demandé s’il pouvait encore m’aider à quelque chose et, comme j’ai dit non, il a repris sa randonnée, comme il disait. Les soirs qui ont suivi, j’ai surveillé la cabane. Pour autant que je sache, le prêtre n’est pas revenu.

— Et que pourrait signifier la bague qu’il a ôtée ? demanda Erika.

— Ce pourrait être l’insigne de son ordre, dit Saul. Certains groupes religieux en portent.

— Je n’ai pas trouvé de bague dans son sac à dos, remarqua la femme.

— Il la trouvait peut-être suffisamment précieuse pour la laisser dans sa poche.

— Possible. Après, au bout de quinze jours, les deux Israéliens sont arrivés. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient jeter un coup d’œil dans la cabane d’Avidan au cas où quelque chose leur indiquerait où il était allé – vous comprenez, pour le rembourser de cette fameuse dette.

— Vous le leur avez permis ?

— Oui. J’avais idée que si je refusais ils reviendraient la nuit de toute façon. Ou même qu’ils fouilleraient tout de suite en se passant de ma permission. Je ne voulais pas d’ennuis. J’espérais que si je disais oui je serais tranquille. Et d’ailleurs, qu’est-ce que j’avais à cacher ?

— Ou qu’est-ce qu’Avidan avait à cacher ? dit Saul.

— Et voilà que vous vous pointez et vous me demandez pourquoi je suis si soupçonneuse. Qui c’était, cet Avidan ? Pourquoi est-ce que tant de gens s’intéressent à lui ?

— Je ne peux pas répondre à la place du prêtre, dit Saul. Ça m’étonne autant que vous. Mais les deux Israéliens étaient probablement des agents de renseignements. Le Mossad. Avidan faisait partie de leur organisation. Quand l’un d’entre eux – même à la retraite – disparaît, ils veulent savoir pourquoi, surtout si cette disparition paraît liée à la disparition d’un autre ancien agent du Mossad. Le père de ma femme.