Le jeu des ombres
Chapitre 20
Il était tellement furieux qu’il était incapable d’avoir peur. Joseph Bernstein s’arrêta quand il toucha le canon des armes. Puis il se tourna vers Halloway.
— Est-ce ainsi qu’on accueille des visiteurs ?
— Qui êtes-vous ?
— Je crois que vous le savez déjà, dit Ephraïm Avidan.
Se tenant près de Joseph, il leva la main vers la bâche qui recouvrait le camion.
— Dites à vos gardes de baisser leurs armes.
Ephraïm rejeta la bâche sur le côté. Le montant de bois s’abaissa dans un claquement.
Un vieil homme barbu était assis dans le camion, prêt à tirer avec une mitrailleuse.
— Comme vous faites commerce d’armes, vous avez sans doute remarqué que j’ai armé, dit-il. Vous savez aussi quels dégâts peuvent faire des balles de 30 à tir rapide. Même si on me tirait dessus tout de suite, mes réflexes nerveux presseraient la détente. Je vise votre poitrine. Je vous prierai donc de faire ce que demande mon associé et d’ordonner à vos gardes de baisser leurs armes.
— S’il vous faut une meilleure raison, jetez un bon coup d’œil dans ce camion, fit Joseph.
Les lèvres ouvertes, plein d’appréhension, Halloway regarda à l’intérieur.
— Plus près. Nous tenons à ce que vous ne manquiez aucun détail, dit Ephraïm.
En proie à la peur, Halloway fit deux pas en avant et pâlit en voyant ce qu’il y avait dans le camion.
Drogués, le teint terreux, les joues creuses, les pères étaient enchaînés les uns aux autres, tous les onze, ratatinés sur le plancher. Un homme âgé gardait les prisonniers, un Uzi appuyé sur le front du père de Halloway.
— Mon Dieu, fit Halloway en se serrant le ventre comme s’il était sur le point de vomir.
— Dites à vos gardes de baisser leurs armes ou nous tuons les prisonniers, fit Joseph.
Il tira un Beretta de la poche de son imperméable.
— Faites ce qu’il dit, lança Halloway.
Les gardes posèrent leurs armes sur le chemin. Joseph les fouilla, trouva plusieurs automatiques et dit aux gardes de s’allonger face contre terre.
— Pourquoi faire une chose pareille ? demanda Halloway. Que voulez-vous ?
— Ça ne vous paraît toujours pas évident ? répondit Ephraïm. Nous sommes ici pour parler des théories raciales nazies.
La grande porte d’entrée s’ouvrit. Un par un, les autres membres du groupe de Halloway sortirent, mains en l’air, le visage creusé par la peur. Ils étaient suivis par deux hommes âgés les menaçant de leurs Uzi.
— Ah, fit Ephraïm, je vois que le reste de nos auditeurs a consenti à nous rejoindre.
— Je ne sais pas si vous avez idée de ce que vous êtes en train de faire, hurla l’un d’eux, mais… !
— Monsieur Miller, dit Joseph, veuillez la fermer.
— Vous ne pouvez pas garder secrète une chose pareille ! Vous ne pouvez pas…
Joseph le frappa à la tête avec son Beretta.
Miller s’écroula. Il porta la main à sa tête en gémissant.
— Quelqu’un d’autre souhaite-t-il prendre la parole ? demanda Joseph.
Le groupe regardait avec horreur le sang couler de la blessure de Miller.
— Parfait, dit Joseph.
D’autres hommes âgés apparurent de chaque côté de la maison, Uzi au poing.
— Avez-vous maîtrisé les autres gardes ? demanda Ephraïm.
— Le périmètre est circonscrit. Nous avons fouillé la maison dans ses moindres recoins.
— Dans ce cas, il est temps de commencer, lança Ephraïm en se dirigeant vers le camion.
— Je ne sais pas ce que vous tramez, mais c’est mal, dit un homme à l’air mexicain.
— Rosenberg, vous n’avez tout de même pas la prétention de me dire à moi ce qui est bien ou mal. Halloway et vous êtes la preuve idéale que les fils héritent les vices de leurs pères.
— De quoi parlez-vous ?
— Des armes que vous avez vendues à la Libye pour qu’elles soient utilisées contre Israël.
— Vous êtes au cour… ?
— Ces armes sont maintenant entre les mains des Israéliens.
Rosenberg réprima un cri.
— Il n’est que justice que, même si ce n’était pas votre intention, vous ayez contribué à protéger ma race, cette race que vos pères se sont donné beaucoup de mal pour détruire, dit Ephraïm tout en prenant les pelles du camion qu’il jeta par terre. Ramassez, tous autant que vous êtes. Nous en avons apporté assez pour tout le monde, dit-il en en jetant d’autres. Il ne faut pas que ça nous prenne la journée. Vos pères ont toujours prôné l’efficacité. Le travail par équipe. L’organisation.
— Des pelles ? s’exclama Halloway, livide. Mais pour quoi… ?
— Pour creuser un trou, cette question ! Un grand trou bien profond.
— Vous êtes fou !
— Vos pères étaient-ils fous quand ils forçaient les juifs à creuser des fosses pour les corps d’autres juifs ? Ou serait-ce que tuer des juifs est une chose parfaitement rationnelle ? Est-ce fou seulement quand ce sont les bourreaux qu’on exécute ? Ramassez ces pelles, j’ai dit !
Le groupe s’avança, craignant les Uzi.
— Nous creuserons la fosse derrière la maison, à l’abri de la route en contrebas, dit Ephraïm. Je suis sûr que vous vous demandez ce que nous allons faire de vous une fois le trou creusé. Allons-nous vous obliger à regarder vos pères mourir puis vous tuer exactement comme vos pères ont tué ceux qu’ils ont contraints à creuser des fosses ? Nous vous offrons la même tentation que vos pères ont offerte à leurs victimes. Coopérez avec nous et nous vous laisserons partir. Creusez cette fosse – et nous nous montrerons compréhensifs. À quel point aimez-vous votre père ? De nombreux juifs ont été confrontés à cette question pendant la guerre. Si votre père doit mourir, est-ce un sacrifice inutile que de résister et de mourir avec lui ? Ou bien vaut-il mieux coopérer avec vos bourreaux et courir la chance d’être épargné ? Intéressant dilemme. Si vous refusez de creuser, nous vous tuerons. Si vous obéissez… ? fit Ephraïm en mimant une expression d’extrême embarras. Qui sait ? Vivez donc ce que nous avons vécu. Ce sera bon pour votre éducation.