Le jeu des ombres
Chapitre 16
Gallagher fit un signe de tête.
Les deux hommes s’avancèrent. Tous deux étaient costauds.
— Où est-ce qu’on l’emmène ? À la boutique ou… ?
— Vous ne pouvez pas le faire ici ? demanda Gallagher. Dans une autre chambre ?
— Il faudra bien lui faire une radio du crâne, mais je n’ai remarqué aucun renflement derrière les yeux, alors je suppose que je voulais prendre un surcroît de précautions. Je sens son pouls. Oui, j’imagine qu’on peut faire ça à l’hôtel.
— J’ai déjà réservé par téléphone. Ils avaient une chambre au bout du couloir. Descendez prendre la clef, fit Gallagher à l’un des costauds.
Dix minutes plus tard, l’équipe était prête à partir avec le prêtre.
— Il faut que je prenne des trucs dans la fourgonnette, fit l’homme aux lunettes.
— Tout ce que vous voulez, répondit Gallagher.
Ils s’assurèrent qu’il n’y avait personne, saisirent le prêtre chacun sous un bras, et longèrent le couloir. L’homme aux lunettes suivit. Personne ne les avait vus.
Gallagher revint sur Saul qui était dans l’encadrement de la porte.
— N’oubliez pas. Reposez-vous. Je vous appelle dès qu’il est prêt.
Saul s’appuya contre le chambranle, les genoux en coton tant il était las.
— Je vous attends.
Il ferma la porte à clef.
16
La porte de la salle de bains s’ouvrit.
— Vous allez obéir à Gallagher, dit Arlene à Saul. J’appelle pour qu’on vous monte quelque chose.
— Elle se prend pour Florence Nightingale. Et elle devient méchante quand ses malades ne se laissent pas dorloter, dit Drew.
Saul sourit. Il s’écroula de fatigue dans un fauteuil.
Arlene décrocha le téléphone.
— Mon ami ne mange pour ainsi dire jamais de viande, dit-elle à Saul. Que diriez-vous d’œufs brouillés, de petits pains et de café ?
— Pas de café, répondit Saul. Je suis assez nerveux comme ça.
— Du lait, fit Drew. Et des fruits. Beaucoup de fruits.
Saul regardait Arlene passer la commande. Elle était grande et mince, comme Erika. Mais là s’arrêtait la ressemblance. Les cheveux d’Arlene n’étaient pas aussi noirs ni aussi longs. Son visage, encore que très beau, était plus ovale. Sa peau était bronzée, pas naturellement mate comme celle d’Erika. Mais c’était surtout les yeux qui étaient différents. Ceux d’Arlene étaient verts. Ceux d’Erika noisette.
Erika.
Pour penser à autre chose il tourna son regard vers Drew. Et il se remit à penser à Chris.
— Vous ne m’avez toujours pas dit si vous étiez vraiment prêtre.
— Non, fit Drew d’une voix mélancolique. Mais j’étais frère, autrefois.
Cela surprit Saul.
— Frère ? Vous voulez dire comme…
— Je suis catholique romain. J’étais moine.
Saul eut du mal à rester naturel.
— J’avais un ami, très proche, comme un frère adoptif, en fait, qui était catholique romain. Il était irlandais.
— Je suis écossais.
— Mon ami est entré chez les cisterciens et il y est resté six ans, dit Saul.
— Vraiment ? Ça, c’est une coïncidence !
— Ah ? fit Saul qui tremblait de tous ses membres. Comment ça ?
— J’ai passé presque six ans au monastère. Mais j’étais chartreux.
— Ah oui. Mon ami m’avait parlé des chartreux. Il disait que son ordre, les cisterciens, était dur. Ils ne parlaient pas. Ils croyaient à la valeur du travail physique. Mais les chartreux – chacun vivait seul dans une cellule, des ermites pour la vie, dans une solitude totale – il disait que les chartreux étaient les plus durs.
— J’aimais cette paix. Comment s’appelait votre ami ?
— Chris.
— Pourquoi a-t-il quitté l’ordre ?
— Il avait des cauchemars à propos de choses qu’il avait été forcé de faire avant d’entrer dans les ordres. En fait, c’est à cause de ces choses qu’il a décidé d’entrer dans les ordres.
— Des choses ?
— On l’a manipulé pour en faire un tueur.
Drew frémit. Son choc était perceptible.
— Vous ne pouvez comprendre si vous ne savez pas que Chris et moi étions orphelins. L’institution dans laquelle nous étions était de type militaire. Tout gosses, on nous a enseigné à être des guerriers. Un homme nous a officieusement adoptés. Il s’appelait Eliot. Il nous emmenait en voyage. Il nous donnait des sucreries. Il a tout fait pour qu’on l’aime. Et il a réussi.
Saul avait du mal à parler, mais il poursuivit.
— Il est apparu qu’il travaillait pour le gouvernement, et que sa véritable motivation de devenir notre père adoptif était de nous recruter dans le renseignement. Après nous avoir fait subir un entraînement intensif, il nous a envoyés en mission. Évidemment, les États-Unis ne ferment pas officiellement les yeux sur l’assassinat politique, mais c’est bien ça que nous faisions. Nous croyions que nos missions étaient approuvées par le gouvernement, pour une juste cause. Mais en fait nous ne travaillions pas pour le gouvernement mais pour Eliot en personne. Nous l’aimions tant que nous aurions fait n’importe quoi pour lui. Alors il nous a dit de tuer. Pour ses raisons à lui. Chris a craqué. Le stress était trop pour lui. Pour expier ce qu’il avait fait, il est entré au monastère. Mais les cauchemars continuaient de le hanter, et il s’est retiré encore plus du monde. Il est tombé dans des espèces de transes. Ça s’appelle la schizophrénie catatonique. La paralysie méditative. Les cisterciens tiennent beaucoup à ce que chaque moine contribue à part égale aux travaux du monastère, mais les transes de Chris l’en empêchaient. L’ordre lui a demandé de partir.
— Il a dû se sentir complètement déchiré.
— C’est le moins qu’on puisse dire. Mais il est en paix, maintenant.
— Comment cela ?
— Il a été tué, dit Saul.
Les yeux de Drew se rétrécirent.
— Poignardé à mort – parce qu’Eliot a fini par se retourner contre nous. Il nous a trahis pour protéger ses secrets. Mais j’ai réglé les comptes, pour Chris.
— Comment ?
— J’ai tué Eliot… Et vous ?
— Je ne suis pas sûr de comprendre votre question, fit Drew.
— Pourquoi avez-vous quitté les chartreux ?
— Une équipe de tueurs a attaqué le monastère.