Le jeu des ombres
Le Retour du Guerrier
1
Nord de Beersheba. Israël. Au crépitement soudain d’armes à feu, Saul jeta sa pelle par terre, saisit son fusil et grimpa hors du fossé d’irrigation. Il travaillait dans ce champ depuis l’aube ; il transpirait sous le soleil blanc tandis qu’il agrandissait le système d’irrigation qu’il avait aménagé dès son arrivée au village, voici presque trois ans. À l’époque, sa femme Erika était enceinte, et ils voulaient de toute leur force échapper à la folie du monde et trouver un sanctuaire où ils pourraient oublier leur ancien métier. Bien sûr, ils avaient compris que le monde ne les laisserait jamais s’échapper, mais l’illusion de la fuite était tout ce qui comptait. Dans ce village isolé où même le conflit entre Juifs et Arabes semblait lointain, ils avaient construit une maison pour eux et pour l’enfant – Christopher Eliot Bernstein-Grisman – qui était né peu après.
Les commentaires allaient bon train sur le curieux nom du petit garçon.
— À moitié chrétien, à moitié juif ? Et pourquoi un trait d’union entre les deux noms de famille ?
Bernstein était le nom de famille d’Erika, Grisman celui de Saul. Christopher était le prénom de son frère adoptif, un catholique irlandais avec qui il avait été élevé dans un orphelinat de Philadelphie. Eliot était le prénom de son père adoptif, l’homme gris aux yeux tristes qui portait toujours un costume noir avec une rose à la boutonnière, l’homme grâce à qui Saul et Chris étaient devenus comme des frères, le seul être à leur avoir témoigné un peu de gentillesse, et qui les avait recrutés pour faire du renseignement, plus spécifiquement pour devenir des tueurs. À la fin, leur père adoptif s’était retourné contre eux, Chris avait été tué et Saul avait tué Eliot.
L’amertume que Saul éprouvait toujours – le chagrin, le dégoût, le regret – avait été la principale raison de son désir d’échapper au monde. Mais l’amour pour son frère adoptif et, il faut bien le dire, celui qu’il gardait malgré tout à Eliot l’avaient conduit à appeler l’enfant du nom des deux hommes qui avaient compté le plus pour lui. Erika l’avait fort bien compris. Erika, si généreuse, si merveilleuse. Elle possédait la grâce d’une gymnaste olympique. Et la beauté d’un mannequin – grande, mince, élégante, des pommettes hautes et de longs cheveux noirs. Aussi dangereuse que lui.
Le bruit des coups de feu lui noua l’estomac. Courant comme un fou jusqu’au village, sa première pensée fut de protéger son fils. Sa deuxième fut qu’Erika protégerait l’enfant aussi bien que lui. La troisième fut que, s’il leur arrivait quoi que ce soit, il n’aurait de repos que lorsque les tueurs auraient payé.
Il ne s’était pas trouvé en pleine action depuis son arrivée en Israël, mais les vieux instincts se ravivèrent. Il savait des choses qui ne s’oubliaient pas. Il sauta par-dessus un muret de pierre et s’approcha des abords du village, s’assurant que la poussière n’avait pas enrayé le mécanisme ou le canon de son fusil. Son arme était toujours chargée, mais il vérifia quand même le magasin. Des cris lui parvinrent, il amorça un détour et plongea derrière un tas de pierres.
Les coups se firent plus forts, plus fréquents. Il inspecta les bâtiments de parpaing et vit des étrangers portant du matériel de combat arabe qui tiraient depuis des points stratégiques sur les maisons au centre du village. Des femmes tiraient des enfants dans les ruelles ou à l’intérieur des maisons. Un vieil homme plongea au sol et roula pour éviter les balles en essayant d’atteindre une fillette paralysée de peur au milieu d’une rue. La tête de la petite fille éclata. Un attaquant lança une grenade par une fenêtre ouverte. La déflagration fit voler des débris et de la fumée. Une femme hurla.
Les salauds ! Saul visa depuis le tas de pierres. Il compta six cibles mais le volume des coups de feu lui apprit qu’il y avait au moins six autres envahisseurs de l’autre côté du village. Les coups de feu s’intensifièrent, d’autres fusils se joignant au combat. Mais le bruit de ces armes était différent du crépitement des Kalachnikov que les assaillants utilisaient et qu’il utilisait lui-même, préférant une arme dont la détonation se confondrait avec l’arme préférée des ennemis d’Israël. Non, les fusils qui venaient de se joindre au combat avaient le claquement caractéristique des M-16, cette arme facile à trouver dont Saul avait enseigné le maniement aux adolescents du village.
Un attaquant tomba, le sang jaillit de son dos. Les cinq terroristes restants du côté de Saul concentrèrent leur tir sur la cabane de métal rouillé d’où provenait la salve. La cabane trembla, des douzaines de trous apparurent sur le côté. On n’entendit plus le M-16.
Mais depuis d’autres bâtiments, de nouvelles armes cherchaient vengeance. Un autre envahisseur s’écroula dans une mare de sang. Saul pressa calmement la détente, absorbant le recul, et désintégra la colonne vertébrale d’un attaquant. Il choisit une nouvelle cible, tira en plein dans le crâne et quitta sa planque en courant sans cesser de tirer.
Un autre ennemi tomba. Pris dans un feu croisé, l’Arabe qui restait regarda en arrière puis en avant, fonça en direction d’un muret de pierres et s’arrêta, interdit, devant l’élève préféré de Saul qui surgit et tira à bout portant, faisant éclater le visage de son ennemi. Le sang se répandit sur le corps qui s’écroulait.
Dissimulé par les fossés et les murets que ses élèves et lui avaient construits en guise de position de défense, Saul se rua vers l’autre bout du village. À droite et à gauche, il vit ses élèves se déployer et entendit claquer un autre M-16, réponse au crépitement de nouvelles Kalachnikov. Une deuxième grenade explosa dans le bâtiment déjà en partie détruit par la première. Cette fois, comme le mur explosait, Saul n’entendit aucun cri. Dans une fureur redoublée, il acheva le demi-cercle qui le menait jusqu’à l’autre groupe d’assaillants. Il vida son chargeur, rechargea, le vida à nouveau, saisit une Kalachnikov abandonnée par un Arabe en fuite, la vida, prit un M-16 que son deuxième élève préféré avait lâché en mourant, le vida, et rattrapa un terroriste dont les qualités au corps à corps ne faisaient pas le poids contre Saul qui avait, il y a vingt ans, reçu l’entraînement de l’instinct du tueur. Utilisant tour à tour la base de ses mains, de toutes ses forces, il défonça la cage thoracique de son ennemi dont les os déchirèrent le cœur et les poumons.
Le feu cessa. Saul regarda l’ennemi à ses pieds. Excités par la victoire, ses élèves se regroupèrent autour de lui.
— Non ! Éparpillez-vous ! Ne vous regroupez pas ! Mettez-vous à couvert ! Nous ne sommes pas sûrs de les avoir tous eus !
Il plongea lui-même dans une tranchée. Mais il s’en voulut d’avoir raison. Il se dit que son âme était damnée car il était un véritable professionnel. Il essaya de ne pas oublier que le village passait avant tout. Dans une culture en péril, l’individu ne comptait pas. Ici, le sacrifice était la norme. Mais il songeait désespérément à Erika et à son fils.
Contraint de montrer l’exemple, il répartit ses élèves en groupes et fouilla systématiquement le village. Prudemment, il approcha et vérifia chaque cadavre ennemi. Se méprisant d’être responsable, il supervisa la fouille de chaque bâtiment intact, vérifiant qu’aucun assaillant ne s’y cachait. Il organisa des équipes pour évaluer les dégâts – dix villageois morts, quinze blessés.
— Où est l’équipe médicale ? Et les communications ? Avez-vous lancé un SOS à la base de Beersheba ?
Ce n’est qu’une fois toutes les procédures d’urgence accomplies, toutes les précautions prises, qu’il laissa parler son cœur. À nouveau, il sut qu’il était damné. Son ancienne vie avait repris le dessus et l’avait dominé. Répondant machinalement à l’entraînement reçu, il avait agi comme il fallait. Mais d’un autre point de vue, il avait agi totalement, inexorablement à tort. Il avait laissé le devoir l’emporter sur l’émotion.
La maison qui avait été la plus touchée, qui avait explosé avec deux grenades, était la sienne. Tandis que les villageois et ses élèves l’entouraient, effrayés par son calme, pleins de respect, il abandonna enfin son rôle public. Les larmes roulant sur ses joues, il entra dignement dans la maison en ruine, refuge de sa femme et de son enfant. Le mur droit avait basculé à l’extérieur. De ce côté, le toit s’était effondré dans un angle presque grotesque.
Quand la première grenade avait explosé, il avait entendu une femme crier. Plein d’appréhension, il regarda par le trou béant qu’il y avait maintenant à la place de la fenêtre. Les rideaux étaient noircis et en lambeaux. À sa gauche, il vit les débris d’un camion en bois qu’il avait fabriqué pour son fils. À côté, des morceaux d’assiettes tombés d’une étagère qui n’existait plus. Ils étaient presque recouverts par les ruines d’une table. Il y respirait une odeur de bois brûlé, de tissu roussi et de plastique fondu. Le toit qui s’était écroulé obscurcissait le centre de la cuisine.
Quand il posa la main sur la porte, elle sortit de ses gonds. Malade d’angoisse, Saul entra. Il se déplaça lentement, par peur de ce qu’il pourrait trouver par terre, craignant de profaner des membres tordus et – cette seule pensée lui faisait horreur – des corps déchiquetés. Il repoussa une plaque de métal, souleva une poutre de bois, marcha sur ce qui restait d’une chaise, mais ne vit pas trace de sang. Son cœur battit plus vite comme l’espoir revenait.
Il souleva une section du toit, la jeta par la porte, puis se pencha pour observer à nouveau sous les décombres. Toujours aucune trace de sang. Il souleva le bout du toit qui pénétrait dans la cuisine, le repoussa assez loin pour dégager la seule partie de la pièce qu’il n’avait encore pu contrôler, et scruta les recoins.
Il ne vit aucun corps. Saisissant la trappe parfaitement dissimulée, il se cassa deux ongles. Les doigts en sang, il souleva la trappe qu’il reposa contre un mur et scruta dans l’obscurité qui s’ouvrait au-dessous de lui.
— Erika !
La cave absorba sa voix, sans lui donner d’écho.
— Erika ! C’est Saul !
Trop impatient pour attendre une réponse, il se glissa à l’intérieur. Il toucha terre deux mètres plus bas.
— C’est fini.
Il obligea ses yeux à s’accoutumer à l’obscurité, pendant un instant désespéré, il eut peur de s’être trompé, quand il comprit qu’il n’avait pas donné le signal de reconnaissance. Un ennemi pouvait essayer d’imiter sa voix. Dans le noir, ce genre de ruse pouvait marcher.
— Baby Ruth et les roses.
— Mon amour, j’attendais ces petits mots avec impatience. Je m’inquiétais. Je commençais même à me demander s’il fallait que je te tire dessus, fit la voix sensuelle d’Erika, qui montait, rassurante, du fond de l’abri. J’espère que tu leur as montré la couleur de l’enfer.
Ce fut plus fort que lui, il éclata de rire.
— Les Juifs ne sont pas censés croire à l’enfer.
— Mais dans certains cas, c’est une idée merveilleuse. J’espère bien que ces fumiers rôtiront en enfer pour avoir attaqué notre village, notre maison.
Dans le noir, son fils appela.
— Papa ?
— Je suis là, mon fils. Ne t’inquiète pas. Dis donc, Erika, surveille un peu ton langage devant ton fils, hein ?
— Tu vas en entendre bien d’autres si tu ne m’expliques pas pourquoi tu as mis si longtemps.
Il essaya de deviner au ton de sa voix si elle plaisantait ou non. Il décida que oui.
— Il y a un bon moment que les coups de feu ont cessé, fit-elle. Qu’est-ce que tu fabriquais ? Tu es allé prendre un pot ou quoi ?
Comme Erika savait qu’Eliot avait appris à Saul à ne jamais boire une goutte d’alcool, Saul était maintenant certain qu’elle plaisantait. Soulagé, non seulement parce que sa femme et son fils étaient sains et saufs mais parce qu’Erika ne lui en voulait pas, il ne put retenir ses larmes.
Les semelles grattaient le sol. Les corps se faufilaient dans le tunnel.
— Saul ?
La voix d’Erika, toute proche, reflétait l’inquiétude.
— Papa ?
— Tout va bien, mon fils. C’est seulement que…
Le chagrin lui serrait la gorge, étouffant sa voix.
Erika le serra, pleine de force.
— Que se passe-t-il, Saul ?
— Je… commença-t-il en essuyant ses larmes, tentant d’expliquer. On les a tués. Mais si… lutta-t-il. Si j’avais couru ici tout droit, si je m’étais occupé seulement de nous, de toi et de Chris, alors tout ce que j’ai essayé d’enseigner à ces gosses du village… que le bien de tous passe avant l’individu… tout aurait eu l’air d’un mensonge. À la prochaine attaque, ils se seraient d’abord occupés d’eux-mêmes au lieu de…
Dans l’obscurité, Chris se blottit contre lui.
Erika le serra plus fort.
— Tu es bête.
— Quoi ? fit-il surpris en ravalant ses larmes.
— Nous sommes des professionnels. Ou nous l’avons été. Nous savons l’un et l’autre ce qu’est un combat. Le besoin personnel, c’est un luxe. Si le groupe ne se défend pas, aucune famille n’a la moindre chance. Je me suis dit que si tu étais encore en vie, tu ferais ce qu’exigent les règles – et moi aussi. Dans mon cas, cela voulait dire cacher notre fils et le protéger. Dans le tien, cela voulait dire faire tout ton possible pour protéger le village. Il n’y a aucune raison de pleurer pour ça. Je t’aime, de tout mon cœur. Mon boulot c’était de protéger la famille, le tien de défendre le groupe. Je ne me plains pas. Je serais plutôt fière de toi. Nous avons agi comme il le fallait.
Saul respirait avec difficulté.
— Je t’aime.
— Quand le calme sera revenu au village, quand nous aurons organisé un tour de garde, quand il fera nuit et que nous aurons couché Chris, je serai heureuse que tu me le prouves.