Le jeu des ombres
Chapitre 2
Mexico. Pour la troisième fois depuis qu’il avait commencé à faire l’amour à sa femme, Aaron Rosenberg sentit son érection faiblir. Il avait tenté de s’exciter lui-même, mais sa femme l’en avait empêché. Il avait d’abord pensé qu’elle était agacée de ces ratages successifs et lui disait ainsi d’arrêter. Mais non, elle l’embrassa sur la poitrine, puis sur le ventre, murmurant :
— Laisse-moi prendre le manche.
Puis, sa bouche descendit plus bas encore.
Le soleil s’infiltrait doucement entre les voilages de la chambre. Une légère brise caressait le corps en sueur d’Aaron Rosenberg. Fermant les yeux, sentant les cheveux de sa femme jouer sur son bas-ventre, il entendait à peine le grondement des voitures sur le Paseo de la Reforma.
Sa défaillance avait de multiples causes : le souci de la disparition de son père, les craintes pour sa famille, et pour lui. Malgré les gardes du corps, il avait peur chaque fois qu’il quittait la maison, si bien qu’il s’absentait moins souvent que ses affaires ne le réclamaient. Mais aujourd’hui, justement, il était resté chez lui à cause de ses affaires. Depuis tôt ce matin, il attendait un coup de fil sur une affaire si délicate qu’il n’avait pas voulu le recevoir au bureau. Pour cette affaire-là, même le téléphone de sa maison, et à vrai dire la maison elle-même, dont on vérifiait quotidiennement l’absence d’écoutes, n’était pas sûr.
Tandis que sa femme continuait, son pénis se gonfla. Il s’obligea à oublier l’autre raison de son impuissance de tout à l’heure. Aaron était sûr que depuis deux mois sa femme couchait avec Esteban, son garde du corps. Les regards qu’ils échangeaient étaient éloquents, ainsi que la nouveauté et la variété de ses techniques sexuelles. Sans compter son goût récent pour ce qu’elle appelait prendre le manche. Il fallait toutefois lui reconnaître une chose : leur liaison était discrète. Autrement, afin de maintenir le respect de la police et des hommes d’affaires dans cette ville aux traditions espagnoles, Rosenberg n’aurait jamais pu prétendre ignorer l’infidélité de sa femme.
Il reconnaissait être en partie responsable. Depuis ses ennuis récents, il avait presque cessé de faire l’amour, et avant, il était tellement pris par ses affaires que ses absences la laissaient plus souvent en la seule compagnie d’Esteban. Mais était-ce une raison ? songea-t-il furieux. Le luxe qu’il lui offrait ne compensait-il pas la solitude ? Elle avait une montre en or massif, des vêtements venus tout droit de chez les grands couturiers parisiens, une voiture de sport italienne de plus de 100 000 dollars, et Dieu sait quoi encore.
Une fois de plus, son pénis faiblit. Elle gémit de déception. C’est elle qui avait voulu faire l’amour cet après-midi ; il se demanda s’il y avait encore une chance de sauver leur union.
Le téléphone, songea Rosenberg. Mais quand donc ce putain de téléphone allait-il sonner ? À dire vrai, si sa femme n’avait pas eu des goûts de luxe, et s’il n’avait pas besoin de l’impressionner, il ne se serait jamais laissé impliquer dans le terrible risque que ce coup de fil représentait.
Mais avait-il vraiment le choix ? Pouvait-il vraiment affronter sa femme au sujet de sa liaison ? Si le scandale était public, il serait obligé de demander le divorce, pour l’honneur, et ça, il ne le voulait pas. Il était fier de l’avoir épousée, et en plus elle contribuait à sa tentative d’avoir l’air mexicain – ses cheveux teints en noir et coiffés en arrière, sa peau qu’il enduisait de crème pour avoir l’air basané, ses yeux équipés de lentilles de couleur pour les foncer. Il avait besoin d’elle pour être un caméléon. Quant à Esteban c’était un garde du corps trop impressionnant pour que Rosenberg pût s’en passer dans la situation présente.
Son pénis se dressa de nouveau.
Le téléphone sonna. Il s’écarta de sa femme et tendit le bras vers la table de chevet.
— Allô ?
Ce n’était pas la voix d’Halloway, mais elle avait elle aussi l’accent du sud de l’Ontario, quelque chose de vaguement écossais. Rosenberg comprit à quelle filière il appartenait. Halloway avait passé un coup de fil local dont on ne pouvait remonter la trace à quelqu’un qui avait assuré le relais.
— Érables.
— Chaparral.
— Soyez prêt dans quarante minutes.
Puis il y eut un clic.
Rosenberg ferma les yeux, à la fois soulagé et inquiet.