Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 125 sur 148

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Le jeu des ombres

Messe Cruciale

1

Toronto. Canada. 6 h 30 du matin. Le soleil venait de se lever. Épuisé, Joseph Bernstein dit au chauffeur de taxi de le laisser au prochain carrefour. Il avait indiqué le chemin d’un des vieux quartiers désolés de la ville. De petites maisons à un étage longeaient la rue ; mal entretenues, elles seraient bientôt démolies à la suite d’un plan de rénovation de la cité. Bernstein paya le chauffeur et lui donna un pourboire convenable : ni trop gros ni trop petit afin que le chauffeur n’en garde aucun souvenir. Dès que le taxi fut hors de vue, Bernstein testa les ressources de son corps las en marchant une cinquantaine de mètres au sud puis une centaine de mètres à l’est. Il se sentait dans le même état que les maisons. Certaines étaient allumées mais il ne croisa personne dans la rue, à part un chien errant qui déchirait un sac poubelle. Au milieu du dernier pâté de maisons, il tourna sur un trottoir craquelé qui menait à un porche frontal légèrement incliné. Toutes les fenêtres de la maison étaient dans l’obscurité. Une boîte de bière vide gisait à droite en haut des marches – signe que tout était comme convenu. Il frappa trois coups, attendit qu’un rideau blanc bouge de côté puis entra quand la porte s’ouvrit.

Ephraïm Avidan referma vivement la porte à clef. Ce n’est qu’après qu’il replaça son Beretta dans le holster d’épaule sous son veston froissé.

— Pas de problèmes ?

— Tout se déroule comme prévu. Et les autres ?

— Là-haut. Ils dorment. Nous prenons des tours de garde, deux par deux.

— Non, je voulais dire les autres, fit Bernstein. Des problèmes avec eux ?

— Ils obéissent aux ordres, dit Avidan, esquissant un sourire amer. En partie grâce aux sédatifs dans leur nourriture.

— Je veux les voir.

— Tu as de l’estomac, plus que moi. J’ai un tel mépris pour eux que j’essaie de les voir le moins possible.

— Je ne veux pas oublier.

— Comme tu veux.

Avidan le conduisit le long d’un étroit corridor jusqu’à une cuisine obscure dont le linoléum s’effritait sur les bords. Il frappa trois coups à une porte en contre-plaqué tordue, tourna la clef et ouvrit. Puis il recula.

Bernstein regarda en bas de l’escalier sombre qui menait à un sol de béton couleur de balle. Une faible lumière révélait un homme grand, barbu, d’environ soixante-dix ans, qui portait un gros pull-over et levait des yeux inquiets, tenant lui aussi un Beretta. Apercevant Bernstein, l’homme abaissa son arme.

Quand Bernstein arriva en bas des marches, il mit les bras autour de l’homme. David Gehmer était un de ceux sur qui on pouvait le plus compter, un de ceux qui avaient souffert très longtemps. Au cours de ces quatre mois, il avait – avec Gideon Levine – enduré sans broncher la tâche pénible et ennuyeuse de geôlier. Un à un, on avait amené les captifs de partout dans le monde – ils étaient onze, maintenant – prisonniers dans le sous-sol de cette maison délabrée de Toronto. La veille, les autres membres de l’équipe, leur tâche achevée, étaient arrivés eux aussi et dormaient enfin en haut de la maison.

Bernstein balaya l’immense cave du regard. On avait bouché les soupiraux. Trois ampoules nues pendaient du plafond, à égale distance l'une de l’autre. Des panneaux isolants blancs avaient été fixés au mur pour réduire l’humidité. Malgré tout, il faisait froid et les murs suintaient. Bernstein comprit pourquoi David Gehmer portait un pull alors que c’était le mois de juin.

Le long des murs, il y avait onze lits de camp sur lesquels onze vieillards étaient allongés sous une couverture de laine. Certains étaient éveillés, le regard vague sous l’effet du sédatif du dîner de la veille. La plupart dormaient profondément. Tous étaient pâles à cause du manque du soleil. Tous portaient des menottes. Une chaîne reliait chaque paire de menottes à un anneau fixé dans le mur.

Auprès de chaque lit de camp, des livres et des revues. À l’autre bout de la pièce, contre le mur étroit, des étagères d’assiettes et de boîtes de conserve jouxtaient un petit poêle à gaz près de toilettes sans rideau.