Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 89 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 7

— Aïe ! C’est trop chaud !

— Il faut que tu élimines tout le froid en toi.

— J’aimais mieux quand tu m’as réchauffé la nuit dernière.

— Comment as-tu deviné que c’était mon plan de secours ? Allez, finis de te déshabiller et saute dans la baignoire.

Ce qu’il fit. Erika lui frotta le dos. Il ne put s’empêcher de sourire quand elle le sécha.

— Et si on reparlait de ton fameux plan de secours ?

Elle secoua la tête.

— On va bientôt avoir de la visite.

Il fit semblant de bouder.

— Sans compter que tu vas avoir besoin de toutes tes forces, dit-elle. Il faut que tu manges.

C’était le soir. Ils avaient déjà appelé le service d’étage. Une fois Saul habillé – ils avaient trouvé des vêtements de toutes les tailles dans le placard de la chambre d’hôtel –, ils entendirent frapper à la porte. Saul s’assura que c’était bien le garçon d’étage. Il ouvrit la porte. Le serveur entra avec un chariot roulant. Il avait le visage grêlé.

— J’espère que vous ne m’en voudrez pas, fit Visage grêlé en refermant la porte. J’ai commandé pour trois. Je n’ai rien pris depuis ce matin.

— C’est aux frais de la princesse ? demanda Saul.

— Parfaitement. Et nous espérons tous que ce que vous avez à nous offrir vaut notre hospitalité.

— Je n’aurais pas appelé si je n’avais pas pensé que ça valait beaucoup plus.

Cinq minutes plus tôt, Saul avait faim. Maintenant, c’est tout juste s’il regardait les plats sur le chariot.

— Et voici Erika, je suppose, dit Visage grêlé. Je suis charmé.

Il serra la main d’Erika et versa du café dans trois tasses. Ni Saul ni Erika ne prirent la leur.

Visage grêlé goûta le sien.

— Bien. Examinons la situation. Nous avons établi des règles. Nous passions sur votre violation d’exil. En échange, vous nous promettiez un service. Mais pour que ce service ait un effet optimum, nous voulions que vous vous teniez à distance… de nous, et de tout autre réseau. Vous deviez avoir l’air isolé. Pensez-vous que cet appel téléphonique respecte cette promesse ? Notre système de communications est sous surveillance constante afin d’éviter les oreilles indiscrètes. Mais on n’est jamais sûr à cent pour cent. Il est possible que d’autres réseaux aient eu vent de votre appel. Vous vous êtes identifié par votre nom de code. Il y a une chance… infime mais inquiétante… que notre conversation ait été surprise par des indésirables. Vous avez compromis la nature du service que vous deviez nous rendre.

— Je crois plutôt que je vous ai déjà rendu service.

Visage grêlé but un peu de café.

— Difficile à concevoir.

— En obtenant des informations que vous ne possédez pas.

— C’est ce que vous avez dit au téléphone. Soyez plus précis. Quel genre d’informations ?

— Vous avez un micro sur vous ?

— Cette conversation est strictement entre nous.

— Bien sûr. Mais avez-vous un micro sur vous ?

Visage grêlé haussa les épaules.

— Je suppose que vous allez me fouiller.

Il sortit un minuscule magnétophone d’une poche de sa veste blanche et le posa sur la table. Même à distance, Saul voyait tourner les minuscules bandes.

— C’est tout ? demanda Saul. Pas de transmetteur radio ?

Il se dirigea vers le chariot.

— Bon, bon, fit Visage grêlé. Ne touchez à rien. Vous allez bousiller la transmission.

Il souleva doucement la serviette blanche posée sur le chariot, révélant un micro et un émetteur sur le plateau inférieur.

— Ça vous va, comme ça ?

— Je veux que tout ceci soit officiel. Je veux que vos directeurs soient au courant. Je veux éviter tout malentendu.

— Et nous, nous aimerions bien comprendre.

— Trois hommes ont tenté de me tuer.

— Oui. À Vienne. J’y étais, je vous signale.

— Pas seulement à Vienne.

Surpris, Visage grêlé reposa sa tasse.

— Ici, en Suisse, dit Saul. Dans la montagne. Au sud de Zurich. Je crois que ce sont les mêmes. Mais cette fois, je les ai découragés.

— Pas de chance pour eux.

— J’ai leurs bagues.

— Répétez ça, pour voir ?

— Leurs bagues. Je vous les remettrai quand nous nous serons mis d’accord. C’est ça, mon service au réseau. En échange de ma part du marché.

Visage grêlé plissa les yeux.

— Eh, une minute. Que je comprenne bien. Vous êtes en train de me dire que vous nous montrez des bagues et que ça remplit vos obligations ?

— Il y a aussi des armes automatiques, du plastic et des identités bidon. Vous allez adorer ça. Il y a un réseau que personne ne connaît.

Visage grêlé éclata de rire.

— Vous plaisantez ?

— Parfait. Si c’est comme ça, coupez le magnétophone, sortez avec votre chariot, et laissez-nous cinq minutes pour filer.

— Cinq minutes ? Vous n’y arriveriez pas. Mais ça n’est pas parce que j’ai dit que vous plaisantiez que je n’ai pas l’intention de vous écouter.

— Ça ne me suffit pas. Je veux que vous soyez d’accord. Je vous donne les bagues. Je vous dis où trouver la voiture que ces hommes conduisaient. Peut-être trouverez-vous cet autre réseau, peut-être pas. Mais il faut remplir notre contrat. Je ne veux pas d’ombres derrière moi.

Visage grêlé hésitait.

— Il faut que j’en parle à…

Le téléphone sonna.

Saul s’attendait à cet appel, mais Visage grêlé sursauta.

— Ce doit être nos fidèles auditeurs, dit Saul. Voyons quelles sont les estimations.

Visage grêlé décrocha. Il écouta, hochant la tête comme dans un vif désir de plaire.

— Oui, monsieur. Bien sûr. Si c’est ce que vous souhaitez, monsieur, dit-il avant de reposer le combiné. D’accord, Romulus. Nom de Dieu, dites-nous ce que vous avez. Si ça colle, si c’est aussi nouveau que vous le prétendez, ça comptera comme un service rendu. Je dis bien « si ». N’essayez pas d’entourloupette avec nous. Et n’oubliez pas que nous aurions pu utiliser des substances chimiques pour obtenir les mêmes renseignements.

— Vous savez très bien que ça permet seulement d’obtenir des réponses à des questions. Et vous ne vous savez pas quelles questions poser.

Saul savait qu’Erika, assise sur le lit, tenait un des pistolets des tueurs dissimulé sous une couverture.

— Et d’ailleurs j’ai trop à perdre, reprit-il.

— Les bagues, dit Visage grêlé en tendant la main.

Saul les prit dans sa poche et les laissa tomber dans la main de Visage grêlé.

— Une épée et une croix ?

— La religion et la violence, dit Saul. Il y a une charnière sur le côté. Relevez le rubis.

Visage grêlé releva la pierre. Ses yeux se rétrécirent quand il vit la capsule jaune.

— Du poison ?

— Vous avez déjà vu une bague comme celle-ci ?

— Cette question ! J’en vois tous les jours.

— Ben voyons ! Les hommes qui portaient ces anneaux étaient des tueurs extrêmement entraînés.

Visage grêlé secoua la tête.

— Mais ça ne suffit pas à remplir vos obligations. Cela ne prouve pas qu’ils appartiennent à un nouveau réseau.

— Ai-je dit qu’il était nouveau ? Regardez bien le dessin sur les bagues. Médiéval. À mon avis, c’est un réseau très ancien.

— Et personne n’en aurait jamais entendu parler ? Grotesque.

— Je vais vous donner une chance de trouver, dit Saul en notant le numéro minéralogique qu’il avait mémorisé et en le tendant à Visage grêlé. Leur voiture est une Renault noire. Modèle de l’an dernier. Elle est dans le parking près de la gare. Vous trouverez des armes automatiques, du plastic et des papiers d’identité bidon. Et peut-être des empreintes digitales, encore que j’en doute. Ces hommes adorent les gants. Mais pour louer une voiture, ils ont bien dû remplir des papiers.

— Avec de fausses identités, ça ne nous mènera pas à grand-chose.

Saul n’avait pas pensé qu’il s’énerverait.

— Cessez de jouer au mec stupide. Pour louer une voiture, ils ont dû utiliser une carte de crédit. Même si la carte est sous un faux nom, il a bien fallu que quelqu’un paie la facture. L’argent vient forcément de quelque part.

— Du calme.

— Je n’ai pas promis des réponses ! Je vous ai dit tout ce que j’ai promis de vous dire ! Alors c’est d’accord ou non ! C’en est fini avec votre marché ou pas ? Dites à vos patrons de se décider ! Enregistrez tout ça par écrit et tenez-vous-y ! Je veux retrouver le père d’Erika et revoir mon fils !

À l’étage en dessous, dans la chambre juste sous celle de Saul, Gallagher était assis à une longue table et regardait la bande tourner sur un magnétophone relié à un récepteur radio. Chef d’antenne pour l’Autriche, il dévisagea à l’autre bout de la table son collègue chef d’antenne pour la Suisse, un petit homme aux mains pâles et douces parfaitement manucurées.

Le costume de Gallagher était froissé tant il s’était hâté de prendre l’avion à Vienne en compagnie de Visage grêlé. À strictement parler, il n’avait aucune autorité ici. Mais Romulus avait insisté pour négocier avec la boulangerie de Vienne et pas avec la boutique de fleurs de Zurich. Et comme le marché avec Romulus avait été conclu à Vienne, il impliquait Gallagher, même si son collègue zurichois n’approuvait pas sa présence ici, encore qu’il s’en fichait complètement.

— Qu’en pensez-vous ? demanda Gallagher, se montrant faussement déférent à l’égard de son hôte.

Zurich prit l’air grave de quelqu’un qui réfléchit.

— Ça ne relève pas de notre pouvoir, en fait. C’est à Langley de décider.

— Mais il le fera en partie grâce à nos recommandations, dit Gallagher. Alors, qu’en pensez-vous ?

— J’aimerais voir ces bagues et jeter un œil à la voiture.

— Ça ne fait pas partie du marché offert par Romulus. Il veut qu’on se décide avant d’avoir inspecté la voiture.

— Il n’a guère à décider, en la matière, non ? Quel recours a-t-il si l’information ne nous conduit à rien et si nous lui disons qu’il nous doit toujours un service ?

Gallagher grimaça, horrifié par l’attitude de Zurich.

— Vous n’avez jamais travaillé avec Romulus, n’est-ce pas ?

— Non ? Et après ? Je sais ce qu’il faut savoir sur lui. C’est un fauteur de troubles.

— C’est un homme de caractère. À Vienne, il a conclu ce marché avec nous en toute bonne foi. Je crois vraiment qu’il vient de nous rendre un fieffé service.

— Vient de nous rendre ? Vous parlez au passé ? fit Zurich, ahuri.

— Parce qu’il s’attend maintenant à ce que nous aussi soyons de bonne foi. Et si nous lui jouons un mauvais tour, il refusera de coopérer.

Zurich écarta les mains.

— Alors nous le punirons et ça servira d’exemple aux autres fauteurs de troubles. Vraiment, je ne vois pas où est le problème.

Gallagher eut envie de frapper du poing sur la table. Mais il réussit à garder son calme.

— Je vais vous expliquer. J’ai travaillé avec Romulus, moi, et je sais comment il fonctionne. Il est très malin. Je suis sûr qu’il ne nous a pas tout dit. Il a sans aucun doute gardé un détail important en réserve pour la suite des négociations.

— Alors il n’y a qu’à faire semblant d’être d’accord jusqu’à ce qu’il nous ait tout dit.

— Et que se passera-t-il si le bruit se répand que nous avons été de mauvaise foi ? Les répercussions seraient désastreuses. Les opérateurs free-lance ne travailleraient plus avec nous. Il faut dire oui ou non à Romulus. Pas question de dire peut-être. Et de toute façon, nous avons besoin de lui.

— Pour obtenir les informations qu’à votre avis il détient encore ? demanda Zurich. Contrairement à vous, je ne crois pas qu’il ait autre chose.

Une fois encore, Gallagher contint son impatience.

— Écoutez. Romulus s’est retrouvé là-dedans parce que le père de sa femme a disparu. Ils veulent savoir ce qui lui est arrivé. Maintenant, ils affirment avoir découvert un réseau inconnu. Si ce réseau existe, il est lié à ce qui est arrivé à son beau-père. Tout ce que Romulus sait sur l’un s’applique à ce que nous voulons savoir sur l’autre. Nous devons l’encourager, pas le combattre. Tant qu’il continue à chercher le père de sa femme, il nous rend le service que nous lui avons demandé.

Zurich surprit Gallagher. Il acquiesça.

— Oui, la recherche du beau-père est par extension une recherche du réseau inconnu. Je comprends maintenant. Et ça tient debout d’encourager Romulus. Mais il y a une autre implication à tout cela. Nous voulons qu’il nous rende un service. Mais nous enquêtons sur l’existence éventuelle de ce réseau inconnu, si ce fameux réseau a quelque chose à voir avec la disparition de son beau-père, nous aidons Romulus dans ses recherches. C’est nous qui lui rendons service, fit Zurich dont les yeux pétillaient. Il est aussi malin que vous le disiez. Il a trouvé le moyen de contourner le problème et de nous manipuler pour que nous l’appuyions.

Tandis que Zurich composait le numéro de Langley, Gallagher prit un autre appareil et appela la chambre au-dessus.

— Passez-moi Romulus… Ici Gallagher. Je suis dans l’hôtel. J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt. Nous demandons à Langley d’accepter le marché que vous nous proposez. Comprenez-moi bien, tout ce que nous pouvons faire est une recommandation. C’est Langley qui décide en dernier ressort.

— Naturellement.

— Mais c’est un geste de bonne foi, reprit Gallagher. Je vous promets de tout faire tout pour vous aider. Cela dit, il me faut davantage. Vous ne m’avez pas tout dit, j’en suis sûr. Donnez-moi autre chose, quelque chose qui aide à faire pencher la balance pour Langley.

— Vous êtes de bonne foi ?

— Vous avez ma parole. J’aurais pu vous manipuler, Romulus. Mais je ne vous ai jamais menti. Dites-m’en plus.

— Les trois hommes qui portaient les bagues, fit Romulus d’une voix hésitante. Les hommes que j’ai tués.

— Alors ?

— Je crois que c’étaient des prêtres.

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