Le jeu des ombres

David Morrell · Chapitre 7 sur 148

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Le jeu des ombres

Chapitre 9

— Ainsi va le monde. C’est bien pour ça que je préfère vivre ici. Loin de la folie du monde, grimaça Halloway en désignant la route que dissimulaient les collines boisées. Venez. Les autres n’ont pas meilleur moral que nous. Ils attendent.

9

L’entrée de la demeure était sombre ; le carrelage amplifiait le bruit des pas. Kessler avait encore besoin de se calmer et s’arrêta pour examiner un paysage peint de façon très colorée. La toile était signée Halloway.

— Mon père, remarqua Halloway. Sa période acrylique.

L’allusion d’Halloway à son père raviva l’indignation de Kessler. Du bout du corridor lui parvenaient des voix en colère. Précédé de Halloway, il pénétra dans une immense pièce lambrissée de chêne où huit hommes interrompirent leur âpre discussion dès qu’ils l’aperçurent.

Kessler les dévisagea à son tour. Ils étaient de stature, de poids et de visage différents mais possédaient un point commun : ils avaient tous près de quarante ans, un peu plus ou un peu moins.

— Il est temps, fit l’un d’eux.

Deux autres parlèrent juste après lui.

— Je suis là depuis hier.

— Cette réunion était urgente, pourtant.

— Mon vol a été retardé, leur dit Kessler. Je suis venu dès que j’ai pu.

Les trois hommes qui venaient de parler avaient un accent – espagnol, suédois et midwest américain. Dans le couloir, Kessler avait perçu d’autres accents – français, anglais, italien, égyptien, et sud des États-Unis.

— Je vous en prie, messieurs, fit Halloway. Si nous commençons à nous disputer, nous aidons notre ennemi à réaliser la seconde partie de son but.

— La seconde partie ? s’étonna le Français.

— Et pourquoi « son » but ? demanda le Texan. Ceci ne peut être l’œuvre d’un seul homme.

— Évidemment, approuva Halloway. Mais qu’importe le nombre, ils sont parfaitement organisés et ont le même but. C’est pourquoi j’y pense comme à un ennemi et pourquoi nous devons agir comme un seul homme.

— Exact, observa l’Italien. Nous ne pouvons nous permettre de nous laisser distraire par nos frustrations. Nous ne devons pas être divisés. N’est-ce pas pour cette raison que nous avons pris contact il y a des années et que nous avons maintenu ce contact ? Parce qu’ensemble nous sommes plus forts que séparés. Nous pouvons mieux nous protéger.

— Mais ce n’est pas nous qui avons besoin de protection ! s’exclama l’Espagnol.

— Peut-être pas physiquement, concéda Halloway. Du moins pas encore. Mais au fond de nous-mêmes ? Si jamais ils n’étaient pas satisfaits ? Si jamais ils décidaient de s’en prendre à nous, à nos femmes, à nos enfants ?

Les autres se figèrent.

— C’est ce que j’entendais en évoquant la seconde partie de leur but. Ils veulent nous torturer par l’incertitude, nous faire souffrir en distillant la peur en nous.

— Mon Dieu, blêmit l’Égyptien.

— Vous comprenez, maintenant ?

— C’est Nuit et Brouillard qui recommence.

Kessler ne put se contenir davantage.

— Mais qu’est-ce qui vous prend, tous autant que vous êtes ?

Ils le fixèrent du regard.

— Avant de vous congratuler d’avoir été assez malins pour garder le contact, pourquoi ne pas reconnaître que vous avez été votre pire ennemi ?

— De quoi voulez-vous parler ?

— Comment nous ont-ils trouvés, à votre avis ? Il leur a suffi d’en trouver un et de remonter la filière pour trouver les autres.

— Nous avons pris toutes les précautions.

— Pas toutes, manifestement. Et regardez-nous maintenant. Tous ensemble.

L’Américain du Midwest s’avança, le visage empreint de contrariété.

— Mon père n’aurait jamais parlé.

— Sous la torture ? Allons donc, lança Kessler. Jusqu’à quel point un vieil homme supporte-t-il la douleur ? Et s’ils utilisent des substances chimiques ? Je suis en retard parce que j’ai failli ne pas venir. Si je suis venu au bout du compte, c’est pour vous prévenir. Vous êtes autant à blâmer que ceux qui ont fait ça. Ne vous contactez plus. Je ne veux pas en savoir davantage sur vous et vous ne saurez plus rien de moi.

— Ça ne résoudra pas le problème, fit Halloway. Nous serons en danger de toute façon et cela ne nous rendra pas nos pères.