Le jeu des ombres
Chapitre 3
— Parce que tu t’imagines que je vais me contenter de rester là à ne rien faire, à attendre, pendant que mon père est en danger ?
Misha soupira.
— Il fallait en conscience que je te conseille la prudence. Mais avant que tu t’engages, je dois encore te parler de quelque chose.
Mal à l’aise, Saul attendit.
— Ce que nous avons trouvé dans la cave, dit Misha.
3
Un bref instant, personne ne bougea. Saul saisit immédiatement la poignée, prêt à emprunter l’escalier sur le palier, quand la voix de Misha l’arrêta.
— Non, par ici, fit-il en montrant la chambre du doigt.
— La partie dont je parle n’est pas accessible d’en bas. Dans la chambre, au coin droit du fond, il y a une porte.
— Je me rappelle, fit Erika. La première fois que je suis venue, je croyais que cette porte donnait sur un placard. J’ai tenté de l’ouvrir mais je me suis aperçue que c’était fermé à clef. J’ai demandé pourquoi à mon père. Il a prétendu avoir perdu la clef. Mais tu sais bien que mon père n’égare jamais rien. Si bien que je lui ai demandé ce qu’il y avait là-dedans.
— « Rien de suffisamment important pour appeler le serrurier », a-t-il répondu.
— Alors pourquoi a-t-il bouclé cette pièce ? demanda Saul.
— C’est bien ce que j’ai rétorqué, dit-elle. Il a prétendu ne plus se souvenir.
Misha ouvrit la porte de la chambre – les ombres étaient intrigantes.
— Quand nos enquêteurs ont fouillé l’appartement à la recherche de quelque chose pouvant expliquer la disparition de ton père, ils ont trouvé cette porte et bien sûr ils devaient savoir ce qu’il y avait derrière ; ils ont donc forcé la serrure et… eh bien en farfouillant un peu ils ont appris que cette maison avait une histoire. Ils ont vérifié aux archives de la ville. Ils ont retrouvé l’architecte qui avait construit la maison. Ils ont réussi à mettre la main sur certains des anciens voisins, plutôt âgés, maintenant. Dans les années 30, cette maison appartenait à un médecin. Il s’appelait Bund. Assez aisé. Grande famille. Sept enfants. Ils vivaient en haut. Bund avait son cabinet au rez-de-chaussée. Il conservait ses fiches et ses médicaments au sous-sol.
Misha était de plus en plus abattu tandis qu’il parlait.
— La guerre arriva. Et en 1942 – l’Holocauste. D’après les dossiers qu’ont trouvés les inspecteurs, soigneusement dissimulés dans le plancher du sous-sol, le médecin avait de nombreux patients juifs. Par-dessus le marché – et cela affermit ma croyance en l’humanité, croyance cruellement et régulièrement mise à l’épreuve – il est clair que même pendant la guerre, durant l’Holocauste, il a continué à soigner ses patients juifs. C’est ahurissant, il croyait véritablement au serment d’Hippocrate. Notre bon docteur a continué de s’occuper de ses malades juifs jusqu’au jour où les SS sont venus. Lui et sa famille ont été déportés à Mauthausen.
Saul frissonna.
— Mais le Dr Bund fit plus qu’administrer des médicaments à ses patients juifs, dit Misha. Il a bel et bien caché les plus malades, ceux dont l’état d’extrême faiblesse les aurait condamnés à l’exécution immédiate et non aux travaux forcés. Bund, fit Misha en regardant vers le plafond, celui qu’on ne peut nommer t’aime.
— Il les a cachés ? murmura Erika.
— Dans la cave. La maison était conçue de telle façon qu’un escalier descendait directement de sa chambre à sa consultation au rez-de-chaussée. Il les faisait entrer tout simplement. Mais du moment qu’il y avait un escalier après la porte du fond, de son bureau à chez lui, pourquoi ne pas prolonger ces escaliers jusqu’à la cave ? Il n’aurait pas à traverser la salle d’attente pour prendre ses fiches et ses médicaments. Efficace, direct, simple.
— Et au bout du compte, fit Erika tristement, ça l’a tué.
— Au plus fort des pogroms, déchiré entre le besoin de survivre et son serment de soulager les malades, il a construit une cloison dans sa cave. La partie de devant, à laquelle on accédait par l’autre porte, visible, en bas des escaliers extérieurs, était pleine de boîtes de fiches et de médicaments. Bund savait que les SS, péteux dans l’âme, n’allaient pas salir leur uniforme à fouiller parmi les boîtes poussiéreuses pour arriver à la cloison et la tester. Comment cette prétendue garde d’élite pourrait-elle se pavaner devant la populace avec des traces de saleté sur la chemise ? Un temps, ce raisonnement sauva la vie du médecin. À cette époque, chaque soir après le dîner, il descendait dans la partie arrière de la cave où, dissimulé par la cloison, il prenait soin de ses patients juifs. Je ne sais quelles horreurs médicales il a dû affronter, ni comment les SS ont appris son secret, mais je sais une chose : avant qu’il soit arrêté avec sa famille, il a sauvé au moins douze juifs, hommes et femmes, qui ont Dieu sait comment pu quitter l’Europe. C’est ça l’incroyable. Pas seulement Bund. Sa famille aussi. Ils ont tous accepté ce risque. Ils ont choisi de refuser l’horreur de la politique menée par leur pays. Ils se sont sacrifiés pour nous.
— Mais comment le sais-tu ?
— Parce que nos enquêteurs ont pu retrouver deux juifs en Israël, âgés, bien sûr, qui se sont cachés en bas. Pour employer la terminologie chrétienne, cet homme était un saint.
— Alors il y a peut-être de l’espoir, dit Saul.
— Ou peut-être pas. Après tout, il a été tué, dit Misha.
— C’est bien ce que je dis. Il est mort pour nous, fit Saul. Alors il y a bien de l’espoir.
Le regard triste, Misha acquiesça d’un signe de tête.
— Nous ne savons pas si Joseph a choisi de vivre ici à cause de l’association de cette maison avec la cause juive ou si c’est l’effet du hasard. Si c’est le hasard, il n’y a aucun moyen de savoir comment il a entendu parler de cet escalier derrière sa chambre – parce que les SS ont scellé cette entrée ainsi que celle depuis le bureau du rez-de-chaussée. Nous avons évoqué cette porte cachée avec le propriétaire. Il a affirmé qu’elle n’existait pas il y a six ans quand il a acheté la maison. Nous avons également posé la question à plusieurs anciens locataires. La porte n’existait pas de leur temps.
— Mon père a donc dû la desceller lui-même, dit Erika.
— Mais il l’a fermée à clef après, fit Saul. Je ne comprends pas. Que protégeait-il ?
— Il vous faudra trouver par vous-mêmes. Découvrir cela comme je l’ai fait – sans rien attendre, sans a priori. Peut-être comprendrez-vous ce que moi je n’ai pas compris.
— Et ce que nous allons trouver est lié à la disparition de mon père, à ton avis ? demanda Erika.
— Je ne puis encore me prononcer. Si ceux qui ont pris ton père cherchaient quelque chose, ils auraient sûrement eu des doutes concernant cette porte fermée à clef. Or elle ne montre aucun signe d’avoir été forcée. C’est donc que, s’ils l’ont franchie, ils ont dû faire comme nous, ou bien qu’ils ont obligé ton père à leur dire où était la clef. Quand ils ont fini de fouiller, ils ont refermé la porte à clef, laissant la maison exactement comme on l’a trouvée. Mais à mon sens, s’ils avaient découvert ce que ton père y cachait et que c’était bien ce qu’ils cherchaient, ils l’auraient pris ou détruit. Au fait, tu ferais mieux de me laisser ton fils. On dirait qu’il a besoin de dormir.