Le jeu des ombres
Chapitre 2
Il essaya de bouger, d’aller à la source, mais il n’y arriva pas. Ses lèvres étaient craquelées par la soif. Son corps était rongé par les privations. Son esprit commença à vaciller. Le lézard remua, dégoûté par la chaleur du jour. Il se faufila sous la roche. Le temps devint plus fugitif encore. Une ombre vacillait au-dessus de l’entrée de la caverne. Le soleil déclinait-il déjà ?
Ou ai-je des hallucinations ? se demandait Drew. Car l’ombre devint une silhouette d’être humain, la première de ce genre que Drew eût vue depuis qu’il occupait cette cellule. C’était impossible.
Mais l’ombre, qui s’allongeait, devint effectivement la silhouette d’une personne.
Et cette personne, c’était impossible, était…
2
Quand elle vit le lézard se faufiler hors de la caverne, Arlene murmura « Merde ! ». Elle eut brusquement très peur qu’on l’ait mal orientée. Après tout, le lézard aurait-il choisi cet endroit vulnérable pour se repaître de chaleur si la caverne était occupée ? La façon dont l’horrible reptile avait tourné la tête en direction de la pierre qu’elle avait délogée en grimpant la pente, la façon dont il s’était tendu avant de fuir quand son ombre s’était étendue sur lui était pour elle la preuve indubitable que le lézard avait eu peur d’elle uniquement, pas de quelqu’un dans la caverne. Fallait-il en conclure que la caverne était déserte ?
Elle s’arrêta, découragée, mais le soleil si chaud sur son dos la poussa de l’avant. Épuisée, si déshydratée qu’elle ne transpirait plus, elle devait se mettre à l’abri. Elle grimpa péniblement le reste de la montée, son ombre s’étirant vers la caverne. Elle écarquillait les yeux dans l’obscurité. À l’intérieur, le silence était tel que ses craintes s’en trouvaient renforcées. On l’avait mal renseignée.
Le tout était de savoir si la tromperie était volontaire ou non.
La veille, dans la matinée, deux heures après avoir quitté le village le plus proche, sa voiture de location s’était arrêtée. Le moteur avait toussé avant de se taire. Mécanicienne expérimentée, elle avait soulevé le capot et tenté de trouver la panne, mais sans succès. Elle avait songé à rentrer au village, mais la distance qu’elle avait parcourue en voiture correspondait à une demi-journée de marche, à peu près ce qui lui restait à parcourir pour atteindre sa destination. Elle avait rempli sa gourde avant de quitter le village. Connaissant bien la survie dans le désert, elle savait que, si elle conservait l’humidité de son corps en restant à l’ombre pendant que le soleil était au plus haut pour marcher au crépuscule et la nuit, elle aurait suffisamment d’eau pour atteindre cette caverne dans la matinée, et il en resterait assez pour le retour. À condition de se rationner.
Mais quand elle s’était installée juste avant midi, tendant une fine toile entre deux rochers pour s’abriter dessous, elle avait entendu le bruit ténu de pas – derrière elle et sur sa droite. Leur approche prudente lui avait tout dit. Elle n’avait pas voulu risquer d’utiliser son arme, qu’on aurait entendue à des kilomètres dans le désert et qui n’aurait peut-être réussi qu’à attirer d’autres prédateurs. Elle fit donc semblant d’être inquiète et sans défense quand les deux Arabes, vêtus de longues robes de coton délavé et coiffés de turbans, lui firent face avec des pistolets, lui faisant signe d’ôter ses vêtements. Les distrayant en découvrant légèrement sa poitrine, elle avait pivoté sur elle-même, donnant des coups de pied, désarmant le plus proche en lui brisant le poignet. Continuant de tourbillonner comme un derviche, elle avait donné un coup de pied dans la main armée du deuxième homme, broyant l’os cette fois encore. Elle les avait tués rapidement l’un après l’autre en leur donnant un coup de poing dans la gorge, leur brisant ainsi la trachée artère. Tout se passa si vite qu’ils moururent encore pleins de désir. Elle cacha les corps dans les rochers où les charognards s’en occuperaient. Tout en s’installant à un autre endroit, elle se demanda si les hommes l’avaient trouvée par hasard ou s’ils l’avaient suivie depuis le village où elle avait demandé son chemin. S’ils venaient du village, s’ils avaient saboté sa voiture, il n’y avait rien de surprenant à ce que cette caverne fût abandonnée – on lui avait donné de faux renseignements uniquement pour qu’elle s’enfonce dans le désert.
Elle désespéra de nouveau. Avoir fait tout ce chemin depuis New York pour s’apercevoir qu’elle n’était pas au bout de sa quête. Elle eut envie de lever le poing et de s’en prendre aux cieux. Mais elle devait fuir le soleil. La pensée d’humecter ses lèvres desséchées et enflées avec l’eau tiède de sa gourde la stimula. Grande, fine, les yeux verts, les cheveux auburn, sensuelle, environ trente-cinq ans, portant un chapeau de toile à larges bords, un sac à dos, une jupe kaki et des chaussures de marche, elle pointa son arme sur des dangers invisibles et pénétra dans la caverne.